L'escapade en ligne aura duré deux mois. Tous les matins, Audrey n'avait qu'une hâte en rejoignant son bureau : ouvrir sa boîte à e-mails pour parcourir les messages de Maxime, les longs monologues rédigés durant ses insomnies. Les deux trentenaires - elle, expert-comptable, lui, prof de maths à l'unif - s'étaient rencontrés à la station de taxis de la gare du Midi, un samedi soir. Ils avaient attendu une demi-heure côte à côte, fait connaissance, échangé leurs adresses Internet. Et ils s'étaient écrit, au début pour poursuivre la conversation, ensuite pour se raconter leur vie, enfin, dix fois par jour, pour exprimer leur attirance réciproque. Ils voulaient se revoir, mais, en attendant l'occasion, se satisfaisaient de ces échanges épistolaires jubilatoires. Simple marivaudage en ligne ? Flirt virtuel, léger, sans gravité ? Bertrand en a jugé autrement : le compagnon d'Audrey a trouvé par hasard le dernier e-mail de Maxime, et il a patiemment reconstitué les échanges. Le couple a explosé. " J'ai eu beau lui répéter que je ne l'avais pas trompé, insiste la jeune femme, pour lui, peu importait que l'histoire soit restée platonique : l'essentiel, c'était que je pensais davantage à Maxime qu'à lui. " Elle avait retrouvé, chez cet inconnu, le souffle romantique qui manquait désormais à son compagnon, ce jeu de la séduction tué par le quotidien. Mais, ajoute-t-elle le plus sérieusement du monde, " Bertrand aurait dû y trouver son compte ", puisqu'elle se sentait, grâce à son soupirant, " de meilleure humeur et bien plus épanouie à la maison "à
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L'escapade en ligne aura duré deux mois. Tous les matins, Audrey n'avait qu'une hâte en rejoignant son bureau : ouvrir sa boîte à e-mails pour parcourir les messages de Maxime, les longs monologues rédigés durant ses insomnies. Les deux trentenaires - elle, expert-comptable, lui, prof de maths à l'unif - s'étaient rencontrés à la station de taxis de la gare du Midi, un samedi soir. Ils avaient attendu une demi-heure côte à côte, fait connaissance, échangé leurs adresses Internet. Et ils s'étaient écrit, au début pour poursuivre la conversation, ensuite pour se raconter leur vie, enfin, dix fois par jour, pour exprimer leur attirance réciproque. Ils voulaient se revoir, mais, en attendant l'occasion, se satisfaisaient de ces échanges épistolaires jubilatoires. Simple marivaudage en ligne ? Flirt virtuel, léger, sans gravité ? Bertrand en a jugé autrement : le compagnon d'Audrey a trouvé par hasard le dernier e-mail de Maxime, et il a patiemment reconstitué les échanges. Le couple a explosé. " J'ai eu beau lui répéter que je ne l'avais pas trompé, insiste la jeune femme, pour lui, peu importait que l'histoire soit restée platonique : l'essentiel, c'était que je pensais davantage à Maxime qu'à lui. " Elle avait retrouvé, chez cet inconnu, le souffle romantique qui manquait désormais à son compagnon, ce jeu de la séduction tué par le quotidien. Mais, ajoute-t-elle le plus sérieusement du monde, " Bertrand aurait dû y trouver son compte ", puisqu'elle se sentait, grâce à son soupirant, " de meilleure humeur et bien plus épanouie à la maison "àQue celui qui n'a jamais marivaudé par e-mail ou SMS lui jette la première pierre. " Internet, c'est du rêve, dédramatise Anne-Lise, 42 ans. Est-ce que mon mari va me blâmer si dans un rêve je m'imagine coucher avec un acteur de cinéma ? Est-ce que je dois même le lui dire ? Internet, c'est pareil, c'est irréel. " Me Fabienne Minguet, avocate, spécialisée dans les divorces, ne partage pas cet avis : " J'ai récemment eu connaissance de plusieurs cas où Internet avait été le déclencheur de la rupture. " Directement ou indirectement : sur la Toile, on rencontre l'homme ou la femme idéals, on joue avec le feu, on rêve de vie meilleureà ou on s'adonne au cybersexe sur les sites roses. Le Web, comme L'Ile de la tentation, serait un gigantesque vivier encourageant le libertinage et l'adultère. D'ailleurs, la fidélité, aujourd'hui, n'est-elle pas une valeur dépassée ? Quand Berlusconi étale ses frasques sans perdre un électeur, quand Anne Sinclair passe l'éponge sur celles, répétées, de son mari DSK, la fidélité n'apparaît-elle pas ringarde ? Plusieurs livres publiés ce mois-ci semblent l'attester : les femmes auraient rejoint les hommes dans leur traditionnel papillonnage. C'est en tout cas ce que veulent faire les héroïnes du Club des infidèles, le nouveau livre de l'Américaine Carrie Karasyov. Un pur produit de la chick lit - la version moderne du roman à l'eau de rose - certes, mais réjouissant de férocité, et non dénué de réalisme. " Mon mari et moi sommes comme deux bateaux qui traversent la nuit. Sans animosité, maisà chacun suit sa route ", soupire Helen, l'une de ces quatre trentenaires ultrafriquées de Los Angeles qui vont se donner un an pour goûter à l'adultère. Dans Confidentialité assurée, de la même eau, Jessica Brody, une autre Américaine, prend plutôt le parti des épouses soupçonneuses et met à leur service une " testeuse de fidélité " (voir encadré ci-contre). " Le mythe d'une grande liberté sexuelle servant de ciment de l'identité conjugale a disparu, défend Robert Neuburger, psychanalyste et thérapeute de couples, auteur d'"On arrête ?... On continue ?'' Faire son bilan de couple (Payot). Depuis les années 1970, la fidélité est devenue une valeur phare. "Difficile à croireà quand " l'infidélité suinte de toutes parts en France ", écrit Pamela Druckerman, auteure d'une enquête sur L'Art d'être infidèle. Paris, New York, Tokyo, Moscou (éditions Saint-Simon), qui vient de paraître. Cette journaliste américaine aligne les preuves : romans, films (dernier en date sur le sujet : Je l'aimais, actuellement sur les écrans), mythe du french lover entretenu par les incartades plus ou moins notoires de nos hommes politiquesàPour Serge Hefez, psychiatre et psychanalyste, auteur de La Danse du couple (Hachette littératures) : " L'infidélité s'homogénéise peu à peu entre les sexes. Les femmes n'ont plus de complexes sur la question. Elles vivent beaucoup plus facilement une aventure sans lendemain. " Le comédien Elie Semoun en a fait les frais avec sa dernière compagne : " Dans le couple moderne, il y a la tromperie, l'infidélité, la trahison, les Texto, les portables. Et je déteste ça. Je trouve ça ignoble ", déclarait-il l'année dernière à un magazine féminin, après avoir été largué. Emmanuelle, 45 ans, en couple depuis une dizaine d'années, plaide pour la toléranceà réciproque : " Je n'ai jamais voulu savoir si mon conjoint avait des aventures, même quand j'ai eu des soupçons, car il n'a jamais mis notre couple en danger. J'estime maintenant que moi aussi, j'ai droit à des extras. Ils font partie de mon jardin secret et je refuse de me culpabiliser. Je continue de vivre avec mon homme, de m'investir à ses côtés, d'élever nos enfants. Où est le problème ? " Pas d'états d'âme non plus pour Liliane, 39 ans : " Mon mari buvait, il ne s'occupait plus ni de moi ni des enfants, raconte cette chargée de clientèle dans une banque. J'ai donc eu quelques aventures au bureau, mais c'était toujours un peu compliqué. Une copine m'a fait découvrir MSN et les sites de rencontres sur Internet. Et là, j'ai eu l'embarras du choix ! " Analyse du psychiatre Jacques-Antoine Malarewicz, auteur de Repenser le couple (Livre de poche) : " De plus en plus de femmes trompent leur mari, de guerre lasse, pour trouver ailleurs la tendresse et l'attention qui font défaut dans leur couple, sans remettre celui-ci en question. Elles se rapprochent d'un vécu masculin et y voient un juste retour des choses. Or les hommes supportent encore beaucoup moins que les femmes d'être trompés. "Thierry, un informaticien de 32 ans, en témoigne : " J'ai eu une petite aventure de rien du tout avec une collaboratrice, et ma copine l'a appris par un collègue "bien" intentionné. Elle m'a fait un peu la gueule, mais surtout elle s'est consolée sur Internet auprès d'un gentil garçon, attentifà Tellement qu'elle a fini par coucher avec lui. Je l'ai vite su, en fouillant dans son ordinateur. J'ai cru devenir fou, j'ai tout cassé à la maison. Nous avons mis du temps à nous en remettre. "Ce sexisme d'arrière-garde exaspère l'écrivaine espagnole Lucia Etxebarria, qui dissèque les rapports hommes-femmes dans ses romans : " Pourquoi notre culture considère-t-elle comme allant de soi que l'homme et la femme ont, en matière de sexualité, des sensibilités et des degrés de tolérance différents ? " demande-t-elle dans la préface d'un recueil de nouvelles qui vient de paraître, Ce que les hommes ne savent pas. Le sexe vu par les femmes (éd. Héloïse d'Ormesson). En réalité, tout semble indiquer que de nouveaux pactes sont passés dans les couples. Ils peuvent être tacitesà ou dûment matérialisés. Certains s'offrent même le luxe d'aller à contre-courant du modèle dominant. Chrystel et Vladimir, 48 et 56 ans, ont eu, chacun de leur côté, un premier mariage, une première vie trop remplie et ils ont décidé de ne rien laisser au hasard pour réussir la seconde. Un soir de janvier, ils sont montés au troisième étage de la tour Eiffel et ont signé un " projet de vie " au sein duquel la fidélité est une clause essentielle. " La fidélité absolue, pas clintonienne ", précise Chrystel, faisant allusion à la défense de Bill Clinton après son incartade, dans le bureau Ovale, avec Monica Lewinsky. Car la définition de la fidélité est devenue floue. Où commence l'infidélité ? A la relation sexuelle proprement dite ? Ou au flirt poussé, au baiser profond, au premier effleurement des lèvresà voire au marivaudage en ligne ? Et l'on retrouve Internet, miroir et catalyseur de cette interrogation quasi philosophique : cliquer, est-ce tromper ? C'est peu de dire, en tout cas, que le Web se révèle l'espace de tous les possibles. " De plus en plus de conjoints jouent à se tromper l'un l'autre en fréquentant Meetic, sans passer à l'acte. Hommes et femmes se donnent ainsi le droit de cultiver la possibilité d'une rencontre ", observe Jacques-Antoine Malarewicz. Pour la psychologue Dominique Devedeux, auteure de Contes de l'amour en ligne (Le Cherche-Midi), " la relation prolongée par e-mails relève surtout d'une démarche narcissique : on étale ses références culturelles et intellectuelles, il y a une surenchère dans la valorisation de soi ". Les e-mails sont truffés de références chipées sur le Web et disponibles d'un clic ; plus besoin de compulser son dictionnaire des citations ! Et Dominique Devedeux de décrypter l'étape suivante, moins platonique : " L'intérêt d'Internet, c'est la quantité phénoménale de personnes disponibles, et la possibilité d'agir dans l'anonymat le plus total. Les "plans cul", pour reprendre le jargon des internautes, sont vraiment faciles. Il s'agit généralement d'aventures courtes, trois mois en moyenne, un an au maximum. Derrière son écran, monsieur ou madame peut trouver un(e) amant(e) qui ne saura jamais son vrai nom, ni son métier. " Cette dissimulation constitue aussi, en elle-même, une évolution. " Dans les années 1970, il était impératif de dire tout de suite à son partenaire qu'on l'avait trompé, dans un souci de transparence, pour se démarquer de l'hypocrisie de la morale bourgeoise, qui préférait la dissimulation, rappelle François de Singly, qui vient de publier, Les Sociologies de l'individu (Armand Colin). De nos jours, ce registre de l'authenticité a disparu. Chacun vit dans son monde, pas question d'agresser l'autre en lui révélant une trahison sans conséquence. Même chose lorsqu'on est infidèle par l'imaginaire. Or de l'imaginaire passif, on passe aisément à l'imaginaire actif via Internet. "Beaucoup de couples connaissent des difficultés à la suite d'un " marivaudage virtuel ", sans passage à l'acte. Celui-ci agit alors comme le révélateur d'un malaise plus profond. " Il y a trahison au sens où quelque chose est donné à quelqu'un d'autre que le conjoint ", avance Robert Neuburger. " On taxe d'"infidélité" des comportements aux implications très différentes, nuance François de Singly. La question est de savoir ce que l'on attend de son conjoint. La plupart d'entre nous avons encore besoin d'une relation unificatrice. C'est ce que j'appelle la "colle matrimoniale". Mais la courbe des divorces continue de grimper, car nos identités sont multiples et, comme nous cherchons à les exprimer au maximum, leur unification est compliquée. On cherche à concilier la liberté de soi et l'unité de soi, qui est dans la contrainte du couple fidèle. "Avec, pour corollaire, " la nécessité pour chaque couple d'inventer ses règles de fonctionnement, car elles ne sont plus imposées ni par la religion ni par les conventions sociales ", analyse Serge Hefez. Il y a infidélité quand il y a accroc au contrat conjugal, or ce contrat, on l'a vu, est très variable d'un couple à l'autre. Internet y ajoute-t-il de nouvelles clauses ? Oui, aux subtilités terminologiques près, avertit Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste : " J'ai le souvenir d'une épouse furieuse de voir son mari fréquenter intensément Second Life, où pullulent les belles femmes en trois dimensions. Peut-on considérer que son mari la trompait ? Non, le terme est trompeurà Il faudrait parler de manque d'attention, au même titre que lorsque une femme est délaissée pour un match de foot. "Activateurs de libido, épanouisseurs de fleurs bleues, les nouveaux moyens de communication brouillent un peu plus les frontières de l'infidélité. Il n'a jamais été aussi facile de céder à la tentation, mais aussi d'y résister physiquement. " La libération sexuelle a permis l'exploration du corps mais elle n'a jamais détrôné l'importance des sentiments, souligne Serge Hefez. La peur du manque, de se tromper d'existence, est telle que la préoccupation de soi a tourné à l'obsession de soi. La passion amoureuse justifie l'existence. " Rien ne vaut un SMS de trois mots pour se donner l'illusion de cette passion. " Fidèle ? Aujourd'hui, ça n'est plus qu'un nom de chien ", affirmait Sacha Guitry, qui parlait d'expérience. On pourrait lui rétorquer désormais : " Infidèle ? Aujourd'hui, c'est surtout un pseudo très répandu sur le Net. "delphine peras; D. P.