Travailler directement depuis son bain ou bronzer dans un transat suspendu à sa fenêtre... Vous en rêviez? William Heath Robinson l'a dessiné. En 1936, il publiait How to Live in a Flat, une série d'illustrations imaginant les dispositifs les plus absurdes pour améliorer la vie en appartement. Incroyable hasard du destin, l'oeuvre de cet inventeur de gadgets domestiques tombe dans le domaine public au même moment où le monde entier se confine chez soi et rêve d'un meilleur appartement. Un maquettiste (Philippe Poirier), une coloriste (Isabelle Merlet) et un auteur (Jean-Luc Coudray) ont réuni leurs talents pour faire revivre, dans Survivre chez soi (1), ces dessins qui confrontent notre vision du progrès à celle des années 1930. "Je me suis amusé à vanter les dispositifs impossibles à vivre dessinés par William Heath Robinson, en me mettant dans la peau d'une personne convaincue qu'on peut vivre sur son balcon ou comme un alpiniste sur la façade de son immeuble." J...

Travailler directement depuis son bain ou bronzer dans un transat suspendu à sa fenêtre... Vous en rêviez? William Heath Robinson l'a dessiné. En 1936, il publiait How to Live in a Flat, une série d'illustrations imaginant les dispositifs les plus absurdes pour améliorer la vie en appartement. Incroyable hasard du destin, l'oeuvre de cet inventeur de gadgets domestiques tombe dans le domaine public au même moment où le monde entier se confine chez soi et rêve d'un meilleur appartement. Un maquettiste (Philippe Poirier), une coloriste (Isabelle Merlet) et un auteur (Jean-Luc Coudray) ont réuni leurs talents pour faire revivre, dans Survivre chez soi (1), ces dessins qui confrontent notre vision du progrès à celle des années 1930. "Je me suis amusé à vanter les dispositifs impossibles à vivre dessinés par William Heath Robinson, en me mettant dans la peau d'une personne convaincue qu'on peut vivre sur son balcon ou comme un alpiniste sur la façade de son immeuble." Jean-Luc Coudray, auteur de BD et de strips, signe un texte inédit accompagnant les illustrations, qui rend hommage à cette époque émerveillée par les innovations, et à l'humour satirique de Robinson qui s'en moquait, toujours avec délicatesse. Il rêvait d'être peintre paysagiste, mais c'est finalement grâce à ses illustrations publicitaires parues dans la presse qu'il connut le succès. William Heath Robinson, né en 1872 à Londres, dessine pour de nombreuses manufactures vendant des poutres en acier à des caramels suisses. En représentant de manière ultradétaillée le processus de fabrication de leurs produits, il opère un subtil tour de force: la profusion de détails tourne le produit en dérision au point de le rendre finalement désirable. Exploitant son sens de l'humour, l'illustrateur publie dans les années 1930 une série de guides pratiques satiriques, dont How to Live in a Flat. Il s'inspire alors de l'incroyable expansion mobilière pour moquer le soi-disant progrès des nouveaux appartements modernes. En imaginant des machines actionnées par des domestiques, il ironise sur l'angoisse du déclassement de la bourgeoisie. En pleine crise de logement, celle-ci tente de sauver les apparences dans des espaces toujours plus exigus. Etrangement d'actualité. "L'universel est dans la forme du fauteuil, les droits de l'homme dans la bonne distance de la chaise à la table, la fraternité dans l'agencement du salon, l'égalité dans les portes aux dimensions personnalisés." S'inspirant des dessins rétrofuturistes de Robinson, l'auteur Jean-Luc Coudray établit en douze chapitres un véritable programme politique de la vie en appartement. Design utilitaire, culte de l'efficacité façon Marie Kondo, décoration feng shui au service du bien-être, vision holistique de l'habitat... Il use de la rhétorique publicitaire pour se moquer des concepts actuels gravitant autour de l'espace domestique avec une telle habileté, qu'il a fini par se convaincre lui-même! "L'idée des meubles en acier chromé qui, par leur ergonomie et facilité d'entretien, apaiseraient les relations familiales, par certains côtés, j'en suis presque convaincu. Je pense que si on mettait plus de beauté et d'harmonie dans le bâtiment, l'intérieur, le paysage, cela pacifierait les relations entre les gens." En mimant le progressiste enthousiaste des années 1930, Jean-Luc Coudray, adepte de la décroissance, fait aussi jaillir tout ce que cette imagerie de la modernité à grand renfort de poulies, de cordes et de manivelles a de poétique. "La miniaturisation de la technique qu'on connaît aujourd'hui avec le numérique était impossible à anticiper à l'époque. La technologie est devenu invisible, opaque et pénètre tout, ce qui la rend d'autant plus effrayante", compare-t-il. Derrière la critique du monde moderne, on décèle chez Robinson comme chez Coudray le rêve d'une vie collective et joyeuse, rythmée par des matchs de cricket entre voisins à travers les fenêtres et de plongeons dans des balcons transformés en piscine. Dans la nouvelle qui clôture le livre, Jean-Luc Coudray imagine d'ailleurs une vie de famille gentiment foutraque où les grands-parents alpinistes passent leurs journées à escalader la façade. "J'aime l'idée de transformer la maison en une espèce de montage. Ça la remet en relation avec la pluie, le vent, les étoiles, le cosmos", explique l'auteur écologiste. Alors qu'aujourd'hui on réalise les fantasmes de toits- terrasses reconvertis en jardin potager, Jean-Luc Coudray souligne l'importance de la poésie dans le dessin d'humour: "L'humour peut dénoncer, mais il n'a de sens que si c'est dans une visée constructive. Et pour avancer, on a besoin de représentations qui nourrissent l'imaginaire." L'année prochaine, la maison d'édition Michel Lagarde prévoit une autre réédition des dessins de William Heath Robinson, sur les jardins cette fois, ceux dont on a aussi tant rêvé pendant le confinement.