Avec une poule posée sur l'échine, l'obèse blanc bleu belge se demande encore ce qu'elle fait là : choisie sur pied à l'abattoir, elle a subi, voici quelques mois, plutôt que le pistolet assommeur du boucher, le fil tranchant d'un grand couteau sur ses jugulaires. Pour finir au musée, il fallait bien lui préserver son joli front boucléà Confiée aux soins d'un taxidermiste lillois, la voilà naturalisée pour de bon, celle qui, désormais, mène d'un air paterne une longue colonne d'animaux figés. A sa gauche, la rencontre douteuse d'une autruche et d'un renard ; dans son dos, grosse panique : un léopard affamé culbute de son socle son futur repas d'antilope. Et si ça ne semble pas plaire au vieux bison, la girafe, sa voisine, s'en moque éperdument : comme le visiteur qui débouche du haut de la passerelle, elle embrasse, d'un seul regard, près de 4 milliards d'années de vie sur Terre. Derrière le ruminant se profilent, à la queue leu leu, un ours danseur de tectonique, un ancêtre de baleine à pattes et, plus loin encore, de très cruels reptiles marinsà Ça, c'est pour le premier coup d'£il. " On a voulu soigner ce panorama, insiste Michèle Antoine, muséologue et chef de projet. On a beaucoup travaillé cette première vision offerte au spectateur, pour lui donner immédiatement la clé de lecture : en matière de biodiversité, le présent s'explique toujours par le passéà " Le Muséum des sciences naturelles, à Bruxelles, en sait sans doute quelque chose : après trois ans de labeur, de fouilles intenses parmi les réserves maison et de démarches dans les institutions européennes s£urs (à Lyon, à Bâle, à Vienne et...

Avec une poule posée sur l'échine, l'obèse blanc bleu belge se demande encore ce qu'elle fait là : choisie sur pied à l'abattoir, elle a subi, voici quelques mois, plutôt que le pistolet assommeur du boucher, le fil tranchant d'un grand couteau sur ses jugulaires. Pour finir au musée, il fallait bien lui préserver son joli front boucléà Confiée aux soins d'un taxidermiste lillois, la voilà naturalisée pour de bon, celle qui, désormais, mène d'un air paterne une longue colonne d'animaux figés. A sa gauche, la rencontre douteuse d'une autruche et d'un renard ; dans son dos, grosse panique : un léopard affamé culbute de son socle son futur repas d'antilope. Et si ça ne semble pas plaire au vieux bison, la girafe, sa voisine, s'en moque éperdument : comme le visiteur qui débouche du haut de la passerelle, elle embrasse, d'un seul regard, près de 4 milliards d'années de vie sur Terre. Derrière le ruminant se profilent, à la queue leu leu, un ours danseur de tectonique, un ancêtre de baleine à pattes et, plus loin encore, de très cruels reptiles marinsà Ça, c'est pour le premier coup d'£il. " On a voulu soigner ce panorama, insiste Michèle Antoine, muséologue et chef de projet. On a beaucoup travaillé cette première vision offerte au spectateur, pour lui donner immédiatement la clé de lecture : en matière de biodiversité, le présent s'explique toujours par le passéà " Le Muséum des sciences naturelles, à Bruxelles, en sait sans doute quelque chose : après trois ans de labeur, de fouilles intenses parmi les réserves maison et de démarches dans les institutions européennes s£urs (à Lyon, à Bâle, à Vienne et à Paris), pour emprunter ou acheter les pièces manquantes à ce gigantesque puzzle, l'éblouissante Galerie de l'évolution a ouvert ses portes (1). Un défi architectural - il s'est agi de rénover une salle en gradins datant de 1905, à l'abandon depuis quarante ans - autant que muséologique : " On a eu du mal à faire des choix, confie Michèle Antoine, tant le foisonnement est impressionnant. La phrase que j'ai le plus entendue, dans la bouche des spécialistes consultés, fut : " Quoi ? Vous n'exposerez pas ce spécimen ? "à " Mais de bêtes à poil, à plume, à écailles ou juste charnues, il en est resté 1 000, tout de même - 600 fossilisées, 400 empaillées -, éparpillées sur les 1 200 mètres carrés de l'espace muséal, dont la traversée s'articule autour de six moments cruciaux de l'évolution : ceux qui marquent des acquis majeurs et des bifurcations essentielles pour les espèces vivantes. Chacun de ces six chapitres du livre de la vie est séparé du suivant par un sas, qui permet au visiteur d'accomplir des sauts vertigineux dans le temps. Un premier bond, et le voilà rendu au cambrien, à 542 millions d'années d'ici. Une révolution. Car, si des organismes existaient bien avant cette période, ils ont laissé peu de traces fossiles, leurs corps étantà tout mous. " Au cambrien, en revanche, la faune se dote de parties dures. " Des drôles de choses surgissent, sans queue ni tête, dont des moulages agrandis rendent bien l'étrangetéà Le mystère d' Hallucigenia sparsa vient d'ailleurs d'être résolu récemment. Il suffisait de la retourner : la bestiole ne se promenait pas sur d'immenses échasses, comme on l'a cru longtemps, elle était simplement munie d'épines défensivesà " Notre problème, raconte Michèle Antoine, est de ne pas "intimider" le visiteur. En paléontologie, dès qu'on sort des mammouths et des dinos, la matière devient vite difficile. " La salle a donc été truffée d'ateliers où des bornes interactives, des boîtes à expériences et de petits films " décalés " fournissent prérequis et outils de compréhension aux spectateurs, de manière ludique. Sautons le dévonien (- 416 millions d'années), ses eaux foisonnantes et ses végétaux qui colonisent progressivement le sol ferme, pour aboutir au carbonifère (- 359 millions d'années) : le climat y est chaud et humide, et sans saisons marquées, de quoi " booster " violemment la biodiversité. Des mines de charbon de Seraing, de Pâturages et de Couillet, les hercheurs du siècle dernier ont sorti d'immenses plaques minérales où s'impriment, en autant d'£uvres d'art, des traces de prêles, de fougères arborescentes ou de lycopodes géants. Mais voilà que, patatras, comme régulièrement dans l'histoire de notre planète, se produit une extinction : il y a 225 millions d'années, 95 % des espèces disparaissent. " On a pris le parti de ne pas s'appesantir sur ces événements récurrents. Ce qui compte, ce sont les 5 % d'espèces qui surviventà et se modifient. " Voilà le jurassique, où la vie pullule, à nouveau. Volontairement, parce que " le musée est déjà bien servi en iguanodons ", les concepteurs de la Galerie ont mis l'accent sur ceux qui hantent alors les milieux marins : avec leur corps fuselé et leurs quatre pattes en pagaies, les ichtyosaures comptent parmi les plus grands prédateurs aquatiques de l'époque. Appréciez les mâchoiresà Un nouvel anéantissement massif, il y a 65 millions d'années - mieux connu du public, celui-là, puisqu'il éradique complètement les dinosaures -, va libérer des niches écologiques. Place aux mammifères, cette fois, qui " explosent " en taille et en nombre, à l' éocène. Les tyrannosaures sont enterrés, le climat est franchement tropical (des palmiers poussent à Boulogne-sur-Mer et des noix de cocoà à Schaerbeek), bref, la vie est belle, pour ceux qui foulent la Terre il y a 55 millions d'années. Tandis que les primates s'imposent, des mammifères préfèrent retourner à l'eau (les baleines, dont les pattes arrière régressent, et les membres antérieurs se transforment en palettes natatoires). Belles et variées, la faune et la flore, oui, mais pour combien de temps encore ? Il est judicieux de rappeler, à ce tournant, que l'homme, qui croise et crée des espèces à volonté, désormais, exerce une pression sélective importante sur certaines populations. Le blanc bleu belge qui, dans la Galerie, ouvre la marche de la parade, représente déjà 45 % du cheptel bovin national. En soi, cette race " viandue " est un drame. Seule, elle ne survivrait pas : façonnée par les éleveurs, sa morphologie empêche les vaches de vêler naturellement. Dans le sous-sol du métro de Londres, soulignent aussi les muséologues, est née une espèce de moustiques qui n'en sort jamais, et serait d'ailleurs tout à fait incapable de se reproduire avec ses congénères des parcs de la villeà Plus loin, enfin, un écran vidéo invite le visiteur à abattre un maximum d'éléphants dotés des plus grandes défenses possibles. Le résultat de cette chasse virtuelle est sans pitié : en quelques décennies, les pachydermes ne transmettent plus à leurs descendants que le gène des défenses de petite taille. Alors, quoi ? La réponse figure dans la dernière période déclinée par le musée. Elle a pour nom le dixonien, en référence à Dougal Dixon, célèbre paléontologue écossais passionné par les animaux du futur. C'est une vision d'avenir, bien sûr, inventée par les muséologues pour montrer aux visiteurs quelle faune pourrait " plausiblement " habiter la Terre dans 50 millions d'années. Six bêtes imaginaires l'illustrent : conçues d'après " une fiction scientifiquement étayée ", elles closent l'itinéraire par une étape lointaine, qu'aucun humain ne connaîtra jamais : " Une espèce de mammifères "dure" en moyenne entre 2 et 4 millions d'années, précise Michel Antoine. Le plus ancien fossile d' Homo sapiens date, lui, d'environ 200000 ans. " Faites le compte : dans 49 800 000 années, l'homme aura été liquidé depuis belle luretteà " L'évolution ne s'arrête pas à l'homme, elle perdurera toujours, même sans lui ", conclut la spécialiste. Alors, on se retourne, surpris tout à coup par un manque. Dans toute cette évocation de la vie sur Terre, on n'a pas croisé un seul être humain. Pas d'australopithèque, pas de néandertalien, pas d'homme de Cro-Magnon. Un choix délibéré, selon Michèle Antoine : " Nous voulions absolument éviter que la présence de l'homme, en fin de parcours, induise une idée de finalité de l'évolutionà vers nous-mêmes. " (1) 29, rue Vautier, à 1000 Bruxelles. Infos au 02 627 42 38 ; www.sciencesnaturelles.be Valérie Colin