De notre envoyé spécial Boris Thiolay
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De notre envoyé spécial Boris Thiolay Dans son vaste bureau, aux murs ornés de fresques bibliques, Roberto Di Martino, procureur de Crémone (Italie), lunettes cerclées et fine barbe, confesse qu'il ne s'attendait pas à un tel déballage. " Quand nous avons ouvert l'enquête, en décembre 2010, nous étions face à une histoire grotesque ayant toutes les apparences d'une combine locale ", explique le magistrat, avec un léger sourire. L'affaire ? Trois semaines auparavant, lors d'un match de Lega Pro (3e division) contre un club des environs de Naples, Marco Paoloni, le gardien de l'US Cremonese, avait versé un somnifère dans la gourde de cinq de ses coéquipiersà Accro aux paris sportifs sur Internet, 100 000 euros de dettes au compteur, Paoloni avait " vendu " la rencontre à un groupe de parieurs originaires de Bologne. Le comble, c'est que son équipe, bien qu'en partie droguée, avait tout de même gagné par 2 buts à 0àDix-huit mois après cette pantalonnade, le foot italien et ses fans n'ont plus le c£ur à rire. Car, au terme de 100 000 écoutes téléphoniques, de quatre vagues d'arrestations et de perquisitions, l'enquête lancée à Crémone, baptisée Last bet (" dernier pari "), a mis au jour un énorme scandale : durant la saison 2010-2011, au moins 50 matchs, dont une vingtaine en Serie A (1re division), ont été achetés par des organisations mafieuses d'Asie du Sud-Est, via des gangsters des pays de l'Est introduits dans l'entourage de certains joueurs et clubs italiens. Après avoir manipulé le résultat des rencontres, les tricheurs misaient à coup sûr des fortunes sur des sites Internet de paris illégaux, hébergés en Chine, à Taïwan ou en Malaisie. Exemple : Bari-Lecce (0-2), disputé le 15 mai 2011, a été négocié pour 230 000 euros. En liquide, comme toujours. Un repenti, Andrea Masiello, défenseur de Bari, a reconnu avoir perçu 50 000 euros. Pour ce prix-là, il a marqué un but ridicule contre son camp, histoire de tuer tout suspense. Derniers rebondissements en date : le 28 mai, la police italienne a interpellé 19 nouveaux suspects, dont Stefano Mauri, l'emblématique capitaine de la Lazio, l'un des deux clubs romains. Le nom d'Antonio Conte, entraîneur de la Juventus, championne en titre, est également cité pour des faits datant de l'époque où il coachait l'équipe de Sienne. Suprême affront au pays du calcio : les carabiniers ont fait une descente au centre d'entraînement de la sélection, la Squadra Azzura. Domenico Criscito, séléctionné pour le championnat d'Europe, est emmené et Gianluigi Buffon, le gardien titulaire, suspecté. Un électrochoc, dix jours avant le coup d'envoi de l'Euro, disputé en Pologne et en Ukraine, du 8 juin au 1er juillet. Actuellement, le " tribunal sportif " de la fédération italienne juge 61 personnes, dont 54 joueurs, représentant 22 clubs. Bref, des têtes vont tomber. Conscient des risques, le président du Conseil, Mario Monti, a même suggéré une suspension du championnat national pendant deux ou trois ans. Mais l'Italie est loin d'être un cas isolé. A vrai dire, le mal est partout, tel un cancer qui ronge le cuir du ballon rond. Au moins 400 rencontres ont été arrangées, ces dernières années en Europe : Allemagne, Suisse, Finlande, Grèce, Serbie, Belgique (l'affaire du " Chinois ")à A lui seul, un gang croate, démantelé en 2009 à Bochum (Allemagne), a manipulé au moins 200 parties, dans neuf pays. En Turquie, 93 personnes sont poursuivies pour fraude. Le président de Fenerbahçe, l'un des clubs les plus prestigieux du pays, dort en prison depuis neuf mois. En Chine, quatre arbitres véreux ont été incarcérés. Au début du mois de mai, la fédération zimbabwéenne a sanctionné 67 joueurs, dont beaucoup étaient impliqués dans l'Asiagate, une affaire loufoque de rencontres amicales " bidon " jouées entre 2007 et 2009. Au total, des investigations policières sont menées dans 24 pays. Et la Fédération internationale de football association (Fifa), le " gouvernement " du foot mondial, diligente des enquêtes auprès d'une cinquantaine de nations. Le truquage des matchs de foot, lié aux paris sur Internet, est devenu un business mondialisé, fonctionnant 24 heures sur 24, aux mains des grands réseaux mafieux : triades chinoises, " syndicats " de Hongkong et de Singapour, gangs des Balkansà La Camorra, la mafia napolitaine, est aussi dans le coup. Il est vrai que les chiffres engendrés par cette activité sont faramineux : près de 1 000 milliards d'euros auraient été joués en 2011 sur quelque 15 000 sites de paris, dont 85 % sont illégaux. Autre constat : 140 milliards d'euros, provenant du crime organisé, sont blanchis chaque année par ce biais. Chaque semaine, SBO et IBC, les deux plus grosses maisons de jeux en ligne d'Asie - continent où le pari est un véritable phénomène culturel - enregistrent 2 milliards de dollars (1,6 milliard d'euros) de mises. Elles les dispatchent ensuite vers d'autres sites Internet, plus ou moins fiables. Le phénomène s'est accéléré à partir de 2007, avec l'apparition du live betting, le " pari en temps réel ". Le principe est simple : pendant toute la durée d'un match, il est possible de miser en permanence, par exemple depuis un téléphone mobile. A ce petit jeu, les mafieux singapouriens et chinois sont les rois. Tan Seet Eng, alias " Dan ", et Peter Peh, deux hommes d'affaires connus, sont les boss, les financiers du système. 600 000 euros pour garantir le score de Lecce-Lazio de Rome ? Banco ! Retour sur investissement : 2 millions d'euros sur les sites illégaux chinois. Jusqu'à son arrestation, en Finlande, en février 2011, Wilson Perumal Raj était tout à la fois le " cerveau " et le VRP de cette organisation, au bord des terrains. Il établissait le devis des opérations, incluant les billets d'avion, les réservations d'hôtel et les bakchichs à prévoir. Puis, avec ses hommes de main, il soudoyait des " maillons faibles " : joueurs mal payés, arbitres de troisième zone, représentants officiels de fédérations exsanguesà Le tout sous couvert d'une société fantoche : Football 4U. Wilson, 46 ans, petit truand sorti du rang, est le plus grand faussaire que le foot ait connu. Vingt ans de métier, une imagination sans limite. Entre 2007 et 2009, il parvient à faire jouer une quinzaine de matchs amicaux en Asie à des pseudo-sélections nationales du Zimbabwe. La présidente de la fédération zimbabwéenne, Henrietta Beatrice Rushwaya - qui a depuis été condamnée par la justice -, touchait sa commission. Ainsi, le 31 janvier 2009, Wilson lui envoie un e-mail à propos d'un tournoi international d'équipes de moins de 21 ans : " Ces rencontres sont des matchs exhibitions et, s'il vous plaît, ne me compliquez pas la vie en me disant que vous voulez gagner. [à] Croyez-moi, il y a plein de fric à se faire. " (voir le document page 58). Le 7 septembre 2010, en match amical, Bahreïn bat un peu trop facilement le Togo (3-0). Et pour cause : Wilson a envoyéà une fausse équipe ; les joueurs sont togolais, mais ils n'ont pas le niveau international. " Ce jour-là, le Togo était payé pour perdre, mais avec un faible écart, a-t-il confessé depuis. Voila pourquoi l'arbitre a refusé cinq buts, prétendument hors-jeuà "Lorsqu'il a été interpellé par la police finlandaise, début 2011, Wilson Perumal avait déjà manipulé 15 matchs du championnat national, à 80 000 euros l'unité. Il était pisté par la police de plusieurs pays et par les enquêteurs de la Fifa. En fait, il a été balancé, sur ordre du big boss, Tan Seet Eng, par son propre adjoint, Antoni Santia Raj. Ce dernier est désormais le cerveau n° 1 sur le marché, avec ses sociétés Footy Media et Exclusive Sports. Wilson Perumal a été d'un précieux secours : condamné à deux ans de prison en Finlande, il a bénéficié d'une remise de peine, après avoir collaboré avec les autorités de plusieurs pays européens. Il se trouve actuellement en Hongrie, sous protection policière. Les grandes fédérations sportives, elles aussi, ont enfin pris la mesure du problème. L'Union européenne de football association (Uefa), présidée par le Français Michel Platini, proclame une " tolérance zéro ". Depuis 2010, la Fifa dispose quant à elle d'un " département sécurité " et déploie des équipes d'enquêteurs sur les cinq continents. Le nombre et l'identité de ces limiers, en lien constant avec Interpol, sont classés " secret-défense ". Ils ont du pain sur la planche, car les mafieux se réinventent sans cesse. Le 8 mars, des sites asiatiques illégaux annonçaient le résultat du match Turkménistan-Maldives (moins de 23 ans), disputé en Malaisie : 3-1. L'histoire ne dit pas combien " Dan ", Antoni et consorts ont empoché. Ce qui est certain, en revanche, c'est que ce match " fantôme " n'a jamais eu lieuàB. T.