Née en 1958 au Rwanda, Esther est une survivante. Ayant perdu presque toute sa famille, elle a échappé avec ses trois filles au génocide des Tutsi - et des Hutu modérés - d'avril à juillet 1994. Sociologue et psychothérapeute, la coauteure avec Souâd Belhaddad de SurVivantes en 2004 (Ed. de l'Aube) est revenue pour une conférence à Tournai, " [sa] ville d'adoption ". Elle y a revu " de la famille " : des amis rencontrés lors de ses études à Louvain-la-Neuve de 1979 à 1985.
...

Née en 1958 au Rwanda, Esther est une survivante. Ayant perdu presque toute sa famille, elle a échappé avec ses trois filles au génocide des Tutsi - et des Hutu modérés - d'avril à juillet 1994. Sociologue et psychothérapeute, la coauteure avec Souâd Belhaddad de SurVivantes en 2004 (Ed. de l'Aube) est revenue pour une conférence à Tournai, " [sa] ville d'adoption ". Elle y a revu " de la famille " : des amis rencontrés lors de ses études à Louvain-la-Neuve de 1979 à 1985. Parmi les survivants du génocide : de nombreuses femmes. Des veuves surtout, qui se retrouvent à la tête d'un foyer dans une société patriarcale et qui font face à un vide affectif et social. " Nous n'avions plus vraiment de famille. Alors nous avons créé la nôtre. "L'association des veuves du génocide d'avril, Avega-Agahozo, est ainsi née en janvier 1995 et compte maintenant plus de 30000 veuves comme membres. Avega concentre ses batailles sur la santé physique et mentale, le logement, la justice et la mémoire. Elle aide aussi enfants et orphelins, et organise des groupes de parole. " Nous avions besoin de nous reconstruire, de parler, de savoir que nous n'étions pas folles. "Le silence est brisé, et un tabou fait surface : le viol, mot inconnu en kinyarwanda, la langue nationale rwandaise. Pendant le génocide, 250 000 femmes ont été violées, avant d'être souvent assassinées. Quant aux survivantes, plus de la moitié ont été infectées par le virus du sida. Condamnant aussi les enfants de ces viols. Avega a interrogé des femmes violées. " Beaucoup ont voulu mourir, mais les violeurs leur ont répondu : " Je ne te tue pas. Car la mort que je te donne est pire. " Et là, nous avons compris l'ampleur de ce qui s'était passé, et de ce qui continuait à se produire. Si des femmes ont survécu au génocide, elles allaient mourir du sida. Une mort lente, délibérément inoculée. "Chiffres et témoignages à l'appui, les survivantes s'expriment et recherchent des médicaments. Mais elles sont impuissantes : la trithérapie coûte cher et personne ne veut vraiment les écouter. " En 1999, le gouvernement rwandais a demandé aux rescapés de mettre leurs sentiments au placard. "Eclate alors un autre scandale, à Arusha, en Tanzanie, où siège le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) mis en place par l'ONU. Les détenus sidéens et violeurs y sont soignés gratuitement, alors que les victimes n'ont pas accès à la trithérapie. " Notre demande était simple : que les femmes qui témoignaient aient accès aux médicaments. Car, s'il est logique de maintenir le détenu en vie, il faut aussi le faire pour le témoin. Or il n'y avait pas de budget pour les victimes ! "Le viol massif a pourtant été une arme de guerre. Selon le New York Times Review, le président rwandais Paul Kagame a même affirmé en 2002 : " Nous savons que le gouvernement faisait sortir des malades du sida des hôpitaux pour former des bataillons de violeurs. "Avega a lutté, avec d'autres associations et personnalités, et a gagné un de ses combats en 2003. " Maintenant, les femmes ont accès au traitement, gratuitement ou presque. " Emergent alors de nouveaux projets, comme celui d'offrir une vache à chaque veuve. Quinze ans après le génocide, les blessures sont loin d'être guéries. Et l'impact des viols laissera des séquelles sur plusieurs générations encore. Mais les veuves du génocide continuent de lutter, dans une incessante urgence. Laurent Dupuis