A Liège, les affaires politico-judiciaires n'en finissent pas de traîner. Deux, en particulier, retiennent l'attention : l'affaire Intradel dans laquelle Alain Mathot, député-bourgmestre de Seraing (PS), est inculpé pour corruption passive et blanchiment d'argent, et l'affaire Tecteo où, sans être nommément visé, le patron, Stéphane Moreau, numéro deux de la fédération liégeoise du PS, a été questionné sur des dossiers qui pourraient évoquer des passations de marché douteuses, des emplois fictifs ou des abus de biens sociaux. Ces deux dossiers, qui n'ont rien de comparable (il n'y a aucune inculpation dans le dossier Tecteo), ont été ouverts sur la base de dénonciations anonymes en 2007 et 2008. Le parquet les a mis à l'instruction et ils ont été confiés au seul juge " écofin " de l'arrondissement judiciaire de Liège : Philippe Richard. Deux séquences électorales plus tard (2010 et 2012) et une troisième en vue (25 mai 2014), aucun des deux n'est éclairci sur le plan judiciaire.
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A Liège, les affaires politico-judiciaires n'en finissent pas de traîner. Deux, en particulier, retiennent l'attention : l'affaire Intradel dans laquelle Alain Mathot, député-bourgmestre de Seraing (PS), est inculpé pour corruption passive et blanchiment d'argent, et l'affaire Tecteo où, sans être nommément visé, le patron, Stéphane Moreau, numéro deux de la fédération liégeoise du PS, a été questionné sur des dossiers qui pourraient évoquer des passations de marché douteuses, des emplois fictifs ou des abus de biens sociaux. Ces deux dossiers, qui n'ont rien de comparable (il n'y a aucune inculpation dans le dossier Tecteo), ont été ouverts sur la base de dénonciations anonymes en 2007 et 2008. Le parquet les a mis à l'instruction et ils ont été confiés au seul juge " écofin " de l'arrondissement judiciaire de Liège : Philippe Richard. Deux séquences électorales plus tard (2010 et 2012) et une troisième en vue (25 mai 2014), aucun des deux n'est éclairci sur le plan judiciaire. L'incertitude est très perturbante pour Alain Mahot qui, sans cette affaire, aurait été le numéro un de la liste PS à la Chambre, en lieu et place de Willy Demeyer, sénateur-bourgmestre de Liège. Il a réussi à se hisser à la troisième place alors que la fédération le destinait plutôt à pousser la liste. La présomption d'innocence, et peut-être, l'évolution de l'enquête ont joué en sa faveur. Néanmoins, la justice liégeoise fait-elle le maximum pour trancher ces affaires qui intéressent au plus haut point les électeurs ? L'instruction du dossier Intradel est terminée depuis octobre 2013. Outre Alain Mathot, soupçonné d'avoir touché 772 000 euros de pots-de-vin de la société française Inova, chargée de construire le nouvel incinérateur de l'intercommunale des déchets Intradel, à Chertal (Herstal), six autres personnes sont inculpées, dont le corrupteur présumé, le Français Philippe Leroy (ex-Inova), Léon-François Deferm, homme d'affaires liégeois, ami bien connu de la famille Mathot, Roger Croughs, ancien directeur d'Intradel, ainsi que d'autres convoyeurs ou bénéficiaires présumés de l' " argent sale ". Treize millions d'euros auraient été dépensés par Inova-France pour obtenir le marché de 170 millions d'euros pour la construction d'Uvélia, la nouvelle usine de traitement des déchets de l'intercommunale Intradel. Alain Mathot nie tout en bloc et se fait fort de justifier ses dépenses en cash, minutieusement tracées par les enquêteurs. Un dernier rebondissement n'est pas à exclure, qui découlerait de récentes investigations de la justice française sur le train de vie du corrupteur présumé, Philippe Leroy. En octobre dernier, la procureure du roi, Danièle Reynders, avait évalué à " quelques mois " le temps qu'il faudrait pour rendre son réquisitoire, étape préalable au règlement de la procédure devant la chambre du conseil. L'affaire allait être réglée assez rapidement et l'on connaîtrait, avant les élections, le nom des inculpés renvoyés devant le tribunal correctionnel. Encore raté ! Les avocats de la défense ont demandé des devoirs complémentaires, dont certains ont été acceptés et d'autres refusés par le juge d'instruction, d'où, appel devant la chambre des mises en accusation, l'instance de contrôle de l'instruction, qui les a accordés en grande partie. De là viendrait le retard... " A partir du moment où une partie saisit la chambre des mises en accusation, le parquet est dépossédé du dossier ", commente Danièle Reynders. En pratique, le dossier pénal quitte physiquement le parquet, ce qui empêche le substitut de service de l'étudier pour préparer le réquisitoire. " Si l'on y met la priorité et qu'on dégage un magistrat de ses tâches habituelles, les délais peuvent être raccourcis ", note un avocat. " Avaler vingt cartons de dossiers, même si on a suivi l'enquête pas à pas, ce n'est pas simple. Techniquement, c'est possible d'avoir le débat en chambre du conseil avant les élections mais, politiquement, c'est difficile ", nuance un autre son de cloche. Résultat : les augures parient plutôt sur un procès Intradel à la fin 2014 ou en 2015. Pour mémoire, l'enquête a démarré en 2007. Ce n'est pas la première fois que la procureure du roi de Liège donne des délais qui se révèlent fictifs. A propos de la tuerie de la place Saint-Lambert, perpétrée par Nordine Amrani, le 13 décembre 2011, Danièle Reynders avait déclaré au Vif/L'Express qu'elle ferait le bilan de l'enquête avant le premier anniversaire du drame (6 morts, 125 blessés). L'enquête économique et financière sur les avoirs du couple Amrani a pris du temps. Des devoirs complémentaires ont été demandés par deux avocats des parties civiles, dont Me Alexandre Wilmotte. " Nous cherchons à savoir si Nordine Amrani n'était pas un indicateur de police, justifiait ce dernier. Ce qui pourrait alors expliquer pourquoi ce libéré conditionnel a été laissé sans surveillance et n'a pas été réincarcéré lorsqu'il a commis un nouveau fait de moeurs. " Une pure spéculation, de source bien informée, qui laisse néanmoins entier le problème de la non-surveillance de Nordine Amrani. L'instruction de la juge Micheline Rusinowski étant clôturée, la balle est aujourd'hui dans le camp du parquet, qui doit rédiger son réquisitoire pour constater l'extinction de l'action publique, Amrani s'étant donné la mort. Question : la justice, et le monde politique responsable des lois mal ficelées (dont l'absence de méthodes particulières de recherche pour lutter contre le trafic d'armes), oseront-ils faire leur autocritique ? Un autre dossier a inexplicablement traîné : celui de la violente explosion de gaz qui, le 27 janvier 2010, a fait 14 morts dans l'effondrement de deux immeubles contigus de la rue Léopold. Bien que l'instruction de la juge d'instruction Christelle Michaux touche à sa fin, aucune inculpation n'a encore été prononcée. " C'est inhabituel, mais les inculpations peuvent être regroupées à la fin de l'instruction ", relève un proche du palais. La procureure du roi Danièle Reynders cadenasse toute communication vers l'extérieur. Le bourgmestre de Liège, Willy Demeyer, s'est, lui, retranché derrière le secret de l'instruction pour refuser d'aborder le fond du dossier - la responsabilité éventuelle de ses services - lors du Devoir d'enquête (RTBF) de Françoise Berlaimont et Daniel Remi, Chronique d'une explosion annoncée (8 janvier dernier). Le matin de l'émission, il a réagi par communiqué pour démentir la supposée " légèreté " de ses équipes, sans apporter de contre-argument. Ensuite, un pesant silence est retombé sur la Cité ardente. D'après le rapport final rédigé par trois experts(dont l'un fait l'objet d'une demande de récusation par un employé de la Ville, ce qui pourrait entraîner de nouveaux retards), la dernière visite de l'immeuble du n°18 par le service municipal de la sécurité et de la salubrité publique débouchait sur des constats alarmants. Malgré une mise en demeure, le propriétaire n'a pas mis en conformité ses installations de gaz et d'électricité. Aucune relance en 2009. Le jour du drame, le propriétaire n'était plus assuré. En outre, la reconstitution a relevé l'inspection " bâclée " des pompiers de Liège, lorsqu'une odeur de gaz a été signalée par un locataire, quatre jours avant le drame. Y a-t-il eu homicide involontaire par défaut de prévoyance ou de précaution ? La vérité que réclament les victimes ne sera peut-être pas agréable à entendre... Selon Sven Mary, l'avocat bruxellois de la famille de Vicky Storms, la jeune Limbourgeoise décédée avec son fiancé, Alexis Robert, dans l'immeuble du n°20, ravagé par l'explosion du n°18, l'ambiance qui règne autour de ce dossier est très particulière. " Les voies de la justice et de la politique sont parfois étonnamment sombres, observe-t-il. La fille de Monsieur Storms est morte de manière, je pense, atroce. Ces gens attendent depuis neuf mois des nouvelles complémentaires et moi, je n'ai plus accès au dossier. C'est véritablement inhumain. " Pour lui, ce n'est pas une affaire classique au niveau des responsabilités, qu'il s'agisse de celle de la Ville, du bourgmestre, de l'Association liégeoise du gaz, des pompiers... " C'est trop facile, poursuit-il, de tout mettre sur le dos du propriétaire. Madame Reynders a fixé plusieurs fois des délais. Je les considère comme une façon de gagner du temps. Au début, cela pouvait se comprendre, vu la complexité technique du dossier. Maintenant, je n'ai plus confiance. Je veux soumettre le rapport final d'expertise à une contre-expertise, et si elle me donne des conclusions nettes et précises, je m'inclinerai. Mais pour cela, je dois pouvoir consulter de nouveau le dossier... " C'est l'une des fonctions du parquet d'informer le public des évolutions d'une enquête qui a bouleversé l'opinion publique. Or, à Liège, Danièle Reynders se montre très peu communicative. Sa position est difficile, et elle le sait. S'exprimerait-elle (comme en 2009 à propos d'une affaire impliquant José Happart, président du conseil d'administration de Liège Airport), elle serait immédiatement taxée de partialité. Elle a pour elle et contre elle son frère, Didier. Candidate en 2000 à la présidence du tribunal correctionnel de Liège, elle avait été ouvertement soutenue par son frère, président du MR. Elle avait ensuite renoncé au poste, suite à un recours de sa rivale, Claire Lovens, puis, en 2007, décroché le poste de procureure du roi, contre Philippe Dulieu, étiqueté PS. Aujourd'hui, l'apparente passivité du parquet s'inscrit dans une double actualité : la campagne électorale (pendant laquelle la justice redouble traditionnellement de prudence) et le départ de la course au poste de procureur provincial qui chapeautera les arrondissements judiciaires de Liège, Verviers et Huy (Waremme). Candidate, Danièle Reynders n'a qu'un seul rival. Le même qu'en 2007 : l'actuel procureur du roi de Namur, Philippe Dulieu, également candidat procureur provincial à Namur. Il est poussé par le PS, qui veut " récupérer " Liège, après le règne d'une " proc " libérale et de deux procureurs généraux CDH (Cédric Visart de Bocarmé et Christian De Valkeneer). " Le MR ne veut rien faire qui gêne le PS car ils se tiennent l'un l'autre ", observe un familier du palais. Les mandats de chef de corps étant limités dans le temps (cinq ans, renouvelables une fois) et rien n'étant prévu pour les sortants, les magistrats qui aspirent à des postes à responsabilité sont désormais obligés de songer à leur " élection " ou à leur " réélection " par le Conseil supérieur de la justice, lui-même politisé. Qui sera désigné à quel poste et pour quelle durée ? Un tel climat d'inquiétude n'incite pas à la prise de risque. Compétent pour le ressort de la cour d'appel de Liège (les trois provinces de Liège, Namur et Luxembourg), le procureur général de Liège, Christian De Valkeneer, préside actuellement le collège des procureurs fédéraux. Homme de réseaux, il est très impliqué dans les réformes de la justice et de la police au niveau fédéral. Donc, souvent à Bruxelles. Lorsqu'il était procureur du roi à Charleroi, il avait donné un coup d'accélérateur aux enquêtes politico- financières impliquant des mandataires politiques. Beaucoup le jugent en retrait des " affaires liégeoises " qui, en première instance, sont du ressort de Danièle Reynders. Peu après son arrivée à Liège, le procureur général de Liège avait pourtant déclaré à L'Echo : " Toute instruction, même difficile, devrait être bouclée en deux ans. " Interrogé par le Vif/L'Express, Christian De Valkeneer admet que " les choses traînent " et il " n'exclut pas, le cas échéant, de demander à la chambre des mises en accusation un contrôle des instructions " (lire en page 47). Si les " choses traînent ", elles le doivent beaucoup à un homme critiqué mais dépositaire de l'espoir d'une justice indépendante : le juge Philippe Richard. Il est le seul juge d'instruction spécialisé dans les dossiers économico-financiers de l'arrondissement judiciaire de Liège (environ 200), avec peu d'enquêteurs à sa disposition. Mais il a du mal à les faire " atterrir ", au point que le président du tribunal de première instance, Philippe Glaude, songe à ouvrir un second cabinet d'instruction. En interne, les jugements tombent dru : " Qui trop embrasse mal étreint ", " Il est dans sa bulle ", " Il va postuler comme juge de paix ", etc. Pourtant, son instruction tant critiquée sur le Standard est globalement sortie indemne du scalpel de la chambre des mises en accusation de Liège. Selon les avocats de certains suspects, dont Lucien D'Onofrio, ancien dirigeant du club de foot, inculpé de blanchiment de fonds occultes lors du sauvetage du Standard, le juge aurait violé la présomption d'innocence dans des courriers accompagnant ses demandes de commission rogatoire à l'étranger. La chambre des mises ne leur a pas donné raison. Les lettres du juge d'instruction ont, certes, été retirées de la procédure mais pas le résultat de ses 14 commissions rogatoires. La chambre des mises a jugé que les imprudences de langage du juge ne suffisaient pas à jeter le " discrédit " sur son enquête. La pression qui pèse sur les épaules du juge d'instruction est donc énorme. En janvier 2013, la députée Julie Fernandez Fernandez (PS), deuxième sur la liste PS aux prochaines élections législatives, posait une question parlementaire sur l'affichage moral et religieux (protestant évangélique) du chef d'enquête de l'affaire Tecteo, instruite par Philippe Richard, en s'interrogeant sur sa neutralité. Résultat : en mai, le dossier Tecteo était retiré à la PJF de Liège et confié à l'Office central pour la répression de la corruption (OCRC), à Bruxelles. Second angle d' " attaque " : le recours de Philippe Richard aux expertises comptables judiciaires, objet d'une question parlementaire du député Ben Weyts (N-VA) en septembre 2013. De fait, entre 2007 et 2011, le juge a consommé 38 % des dépenses en expertises judiciaires du pays. Une goutte d'eau à côté de la facture des recherches d'ADN et des enquêtes téléphoniques, mais cela reste interpellant. Car le juge recourt souvent aux mêmes experts comptables judiciaires, dont l'un, en particulier, remet des notes faramineuses, régulièrement contestées par le SPF Justice. Visiblement, l'enquête Tecteo se déroule sous haute tension. Soit le juge et les enquêteurs font preuve de déloyauté, comme le soupçonnent les avocats de Tecteo. Ces derniers ont déposé quatre plaintes avec constitution de partie civile pour violation du secret professionnel, suite à de nombreuses " fuites " dans la presse, et trois plaintes auprès du comité permanent de contrôle des services de police (comité P) pour des comportements policiers qui trahiraient une partialité inspirée par un " esprit haineux ". L'autre hypothèse ? Que Tecteo mobilise toutes ses ressources pour envoyer le juge et ses enquêteurs dans les cordes. A Liège, certains se rebiffent contre la politisation et la personnalisation de certaines enquêtes. On parle d'acharnement contre le PS... Le seul moyen de dissiper le doute serait de presser le pas pour amener enfin ces affaires devant un tribunal. Par Marie-Cécile Royen; M.-C.R.