La gadoue, la crasse, l'odeur pestilentielle... Les humanitaires présents à Grande-Synthe, en périphérie ouest de Dunkerque, confient n'avoir jamais vu un camp de réfugiés aux conditions sanitaires aussi effroyables, même dans des pays en guerre. Les quelque 3 000 migrants qui ont planté leurs tentes basses dans une zone inondable de cette commune littorale pataugent dans un bourbier, transformé en marécage par les pluies diluviennes de ces derniers jours. Moins organisé et moins médiatisé que la tristement célèbre " jungle " de Calais, située à quarante kilomètres de là, le camp dunkerquois a la particularité d'accueillir, sur une vingtaine d'hectares, une majorité de Kurdes irakiens (80 % environ de la population du camp) Les autres sont Syriens, Afghans, Vietnamiens... La plupart ont fui des zones de guerre.
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La gadoue, la crasse, l'odeur pestilentielle... Les humanitaires présents à Grande-Synthe, en périphérie ouest de Dunkerque, confient n'avoir jamais vu un camp de réfugiés aux conditions sanitaires aussi effroyables, même dans des pays en guerre. Les quelque 3 000 migrants qui ont planté leurs tentes basses dans une zone inondable de cette commune littorale pataugent dans un bourbier, transformé en marécage par les pluies diluviennes de ces derniers jours. Moins organisé et moins médiatisé que la tristement célèbre " jungle " de Calais, située à quarante kilomètres de là, le camp dunkerquois a la particularité d'accueillir, sur une vingtaine d'hectares, une majorité de Kurdes irakiens (80 % environ de la population du camp) Les autres sont Syriens, Afghans, Vietnamiens... La plupart ont fui des zones de guerre. A Grande-Synthe, la proportion d'enfants en bas âge et de femmes enceintes est nettement plus élevée qu'à Calais. Car bon nombre de Kurdes sont arrivés sur place en famille. Certains se présentent comme d'anciens peshmergas, combattants des forces armées du Kurdistan irakien, aujourd'hui en lutte contre les djihadistes de l'Etat islamique. Presque tous ces réfugiés, sauf quelques Vietnamiens qui assurent vouloir rentrer au pays, se disent en transit et impatients de rejoindre la Grande-Bretagne, où ils ont de la famille ou des proches. Plusieurs re- connaissent avoir déjà obtenu d'un passeur, moyennant le payement de plusieurs dizaines de milliers d'euros par famille, la garantie de rejoindre l'autre rive de la Manche. En attendant, ils survivent dans ce que les responsables de MSF, actifs sur le terrain, qualifient de " décharge à ciel ouvert ". La population du camp, qui comptait 80 migrants jusqu'à l'été dernier, s'est considérablement accrue ces dernières semaines. " Une rumeur s'est propagée selon laquelle on passe mieux vers l'Angleterre du côté de Dunkerque qu'à Calais ", signale Nicolas Robichez, logisticien à MSF. Seule certitude : les mesures de sécurisation mises en place à Calais poussent de nombreux réfugiés à chercher d'autres voies d'accès. L'arrivée massive de migrants à Grande-Synthe a aussi pour origine le démantèlement du camp de Téteghem, situé à dix kilomètres. " Les 250 réfugiés de Téteghem ont été emmenés dans des colonies de vacances ou des centres de mise à l'abri dans différentes régions de France, indique le logisticien de MSF. Mais certains sont revenus ici. C'est dire leur volonté de rester près de l'Angleterre. " On compte chaque jour une quinzaine de nouveaux arrivants à Grande-Synthe, où la présence, aujourd'hui, de plus de 3 000 migrants n'a pas manqué d'accroître l'insalubrité du camp. " La situation a complètement échappé à tout le monde ", admet Damien Carême, maire écologiste de la commune, débordé par l'afflux. Les réfugiés ont le sentiment d'être oubliés, toute l'attention se focalisant sur Calais. Au camp de Grande-Synthe, des enfants jouent les pieds dans l'eau boueuse, faute de bottes. Des bébés de quelques mois dorment dans le froid. Certes, le maire a fait installer des blocs sanitaires près de l'entrée et MSF a ajouté une vingtaine de toilettes chimiques. Mais le camp ne dispose que d'une toilette pour 40 personnes, soit deux fois moins que la norme respectée en général dans d'autres pays. Il a fallu mettre un terme à la mainmise des passeurs sur les douches, qu'ils faisaient payer aux migrants. Des sacs poubelle ont été distribués et un ramassage des ordures est prévu. Des bénévoles - beaucoup de Britanniques, mais aussi des Belges, des Allemands, des Néerlandais et des Français -, présents surtout le week-end, apportent aussi leur aide. Certains d'entre eux participent au nettoyage des lieux et ont installé des abris, une grande tente et une petite école, où un instituteur kurde fait la classe. D'autres apportent des vivres, dont certains se retrouvent dans la boue, ce qui attire les rats. La mairie mène deux opérations de dératisation par semaine. Le poison est placé dans des trous, afin d'éviter que les enfants y touchent. Les donateurs sont priés de n'apporter que des fournitures réellement utiles. Pour éviter les distributions chaotiques, MSF a installé un container, qui fait office de minicentre de gestion. En outre, l'organisation gère, avec Médecins du monde, un espace santé. On y effectue, chaque jour, une cinquantaine de consultations médicales, surtout pour des infections respiratoires liées à l'humidité des lieux. La gendarmerie, déployée aux abords du camp, n'en autorise désormais l'accès qu'aux personnes pourvues d'une autorisation de la mairie et aux membres des associations humanitaires. Elle ne laisse pas passer les matériaux de construction et, certains jours, interdit le dépôt, par des bénévoles en voiture, de sacs de couchage ou de vivres. Plus encore que la nourriture, les réfugiés guettent les distributions de bois de chauffage. Quand une camionnette remplie de sacs de combustibles arrive au camp, c'est l'échauffourée. Faute de livraisons, les migrants s'attaquent, à coups de scies, aux arbres du site boisé. Pour répondre à l'urgence humanitaire, la mairie et MSF projettent de transférer prochainement les réfugiés dans un camp qui répondrait aux standards internationaux. Il comprendrait des tentes chauffées pour les familles, des équipements sanitaires en nombre suffisant et des structures en dur pour les ONG. Les plans ont déjà été établis, les entreprises désignées. Reste l'accord du préfet sur l'emplacement choisi par la municipalité. Coût estimé de l'opération : 1,5 à 2 millions d'euros. La commune s'engage à avancer le règlement des factures et compte sur l'Etat pour les remboursements. Ce projet serait une première en France depuis 2002, année de la fermeture du camp de Sangatte, ouvert par la Croix-Rouge et rapidement débordé. Depuis lors, le gouvernement français a systématiquement rejeté l'idée d'ouvrir des camps de migrants structurés. Le maire de Grande-Synthe, qui n'a cessé d'appeler l'Etat à prendre ses responsabilités, a fini par obtenir un timide feu vert du ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, mais le bras de fer entre la commune et l'Etat risque de se prolonger. Par Olivier Rogeau, avec Coralie Vankerkhoven - Photos : Coralie VankerkhovenLa mairie et MSF projettent de transférer les migrants dans un camp structuré, une première en France depuis Sangatte