Jodoigne, le 1er mai. Fête du travail. Charles Michel, patron du MR, vient de délivrer un message tranché, dénonçant " la schizophrénie du PS " qui fait le grand écart entre les positions réalistes du Premier ministre, Elio Di Rupo, et celles à gauche toutes du nouveau président du parti, Paul Magnette. L'atmosphère est à la fête. Le MR est " en ordre de marche ". Tout indique que les libéraux ont les clés en mains pour revenir au pouvoir dans les Régions en 2014 : les sondages sont bons, la rupture avec le FDF à Bruxelles ne porte pas trop préjudice, le contexte tant socio-économique qu'institutionnel est favorable tandis que l'Olivier wallon se divise...
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Jodoigne, le 1er mai. Fête du travail. Charles Michel, patron du MR, vient de délivrer un message tranché, dénonçant " la schizophrénie du PS " qui fait le grand écart entre les positions réalistes du Premier ministre, Elio Di Rupo, et celles à gauche toutes du nouveau président du parti, Paul Magnette. L'atmosphère est à la fête. Le MR est " en ordre de marche ". Tout indique que les libéraux ont les clés en mains pour revenir au pouvoir dans les Régions en 2014 : les sondages sont bons, la rupture avec le FDF à Bruxelles ne porte pas trop préjudice, le contexte tant socio-économique qu'institutionnel est favorable tandis que l'Olivier wallon se divise... Quelques militants liégeois refroidissent pourtant le climat avec leur tee-shirt provocateur : " Didier Reynders first. " " On veut faire croire que ce parti est une grande famille, mais c'est loin d'être le cas ", justifient-ils. Dans la dernière ligne droite menant aux élections de 2014, le principal ennemi du MR pourrait être... lui-même. Parce que le parti n'a pas complètement cicatrisé les blessures de la guerre interne de 2009/2010. Rappel. Après les élections de juin 2009, le MR est encore écarté des majorités régionales. En octobre, un groupe baptisé Renaissance accuse le président, Didier Reynders, d'avoir " isolé " le parti par son arrogance et d'avoir négligé la dynamique interne à cause de son cumul avec le rôle de vice-Premier ministre fédéral. Le pugilat se termine en novembre 2010 par le renoncement contraint et forcé de Reynders. Et par l'élection à la présidence de Charles Michel au suffrage universel des membres, le 28 janvier 2011, face à Daniel Bacquelaine, le candidat de Reynders. Trois ans et demi plus tard, le fils de Louis se félicite d'avoir pacifié le parti - il n'y a eu aucune chasse aux sorcières... - et de l'avoir sorti de l'isolement. " J'ai fait ce que j'avais promis ", soutient-il au Vif/L'Express. " Charles a fait quasiment un sans-faute ", reconnaissent tant ses partisans que ses adversaires en interne. Mais de nombreuses voix mettent en garde : " Les tensions resurgissent ! " " Charles Michel a commis l'erreur de récompenser ses ennemis, analyse une figure montante du MR. Les luttes de clan continuent à s'immiscer partout, elles rythment la vie interne du parti. " " Didier Reynders fait vraiment ce qu'il veut ", commente en écho Pascal Delwit, politologue à l'ULB. C'est à Bruxelles que débute notre plongée dans les coulisses de ces tiraillements, le point chaud où la présidence de Charles Michel vit sa vraie première épreuve de vérité. 12 janvier 2012. Didier Reynders annonce son déménagement à Uccle en vue des communales d'octobre. Il y pousse la liste du bourgmestre, Armand De Decker. Le MR décroche la majorité absolue, mais il s'allie au FDF et au CDH. Pas anodin, dans la perspective de 2014. En novembre, Reynders met la main sur la régionale de Bruxelles. Vincent De Wolf, bourgmestre d'Etterbeek et chef de groupe régional, était candidat mais se retire après intervention présidentielle. Le parachutage de l'ancien patron national fait grincer les dents, mais on avale la pilule dans l'intérêt du parti. La répartition des rôles pour 2014 est décidée : Reynders sera tête de liste à la Chambre, De Wolf à la Région. Mais le 17 mai 2013, le premier surprend tout le monde en annonçant à La Libre... qu'il est candidat ministre-président. " J'ai simplement répondu "oui" quand on m'a demandé si j'étais disponible pour le faire, explique Didier Reynders au Vif/L'Express. En tant que président de la régionale, j'organise tous les mois des rencontres publiques afin de développer un projet pour la Région bruxelloise. Mon objectif, c'est que ma formation politique soit la première à Bruxelles. Si c'est le cas et si on a l'occasion de participer au gouvernement, je ne refuserai évidemment pas d'exercer une fonction comme celle-là. " Parce que, dit-il, Bruxelles est " un enjeu clé pour l'avenir de la Belgique et une vitrine internationale ". Parce que la réforme de l'Etat donnera davantage de pouvoir encore aux Régions et Communautés. Politiquement, le fait que le MR y redevienne le premier parti serait un tournant majeur permettant de démontrer " qu'en Belgique, il n'y a pas que des socialistes wallons archaïques et des nationalistes flamands dangereux ". Le problème ? Un candidat ministre-président s'est déjà proclamé : Vincent De Wolf. Le chef de groupe a créé un comité de soutien à sa candidature et... organise lui aussi des réunions publiques afin de développer un projet bruxellois. " Je ne céderai pas, nous dit-il. Etant chef de groupe, bourgmestre depuis longtemps, Bruxellois, tête de liste aux régionales, c'est logique que je revendique ce poste. Didier Reynders ? Il a une ambition personnelle, ce n'est pas illégitime, mais c'est anachronique puisqu'il sera tête de liste à la Chambre. Je ne suis pas en conflit avec lui mais je suis très ferme sur le fait que j'élabore un projet de proximité avec les parlementaires bruxellois. Souvent, par le passé, les programmes se faisaient en dernière minute, on ne pouvait pas les changer faute de temps. " Voilà le MR dans une situation digne de l'UMP française avec deux candidats pour le même poste et des cartes brouillées. Les deux camps s'affrontent ouvertement. Derrière des mots d'" étonnement " se cachent des inimitiés féroces. Les proches de Reynders soutiennent son ambition sans réserve. Dénigrant De Wolf au passage. Il est qualifié de " créature de Louis Michel " qui, quand il était président, lui avait donné le feu vert pour devenir bourgmestre d'Etterbeek. " Vincent De Wolf, entend-on, a un complexe fondamental. Il a un manque notoire de popularité, c'est peut-être cela qui le ronge de l'intérieur. C'est totalement impossible qu'un De Wolf devienne ministre-président. D'ailleurs, Reynders n'a jamais caché à Charles Michel son ambition. Le même jeu se joue au PS : Rudy Vervoort n'est sans doute qu'un ministre-président transitoire pour céder la place à Laurette Onkelinx. " Armand De Decker, sénateur et bourgmestre d'Uccle, appuie : " Vincent a des qualités, il serait un très bon ministre, mais ministre-président, c'est autre chose. Il faut une personnalité qui parle d'égal à égal avec Kris Peeters, Rudy Demotte, Elio Di Rupo ou les présidents de parti. Autrement, Bruxelles sera très mal défendue. Je regrette qu'il se soit auto- proclamé ministre-président. " Les partisans de De Wolf, qui avaient soutenu Charles Michel lors de sa prise de pouvoir, s'étonnent à micro ouvert. " Pour moi, il a toujours été clair que Didier Reynders venait tirer notre liste au fédéral à Bruxelles, nous dit Françoise Bertieaux, chef de groupe au Parlement de la Communauté française. C'était une bonne nouvelle parce que dans les profils fédéraux, nous avons perdu Jacques Simonet. Et Olivier Maingain, qui a tiré la liste à deux reprises, n'est plus des nôtres. Qu'un grand profil comme Didier Reynders vienne, c'était tout profit pour les Bruxellois. Mais Vincent est chef de groupe régional et Bruxellois de souche, il est légitime qu'il se profile comme ministre-président. J'avais clairement entendu que c'était la répartition des rôles. " Charles Michel, lui, ne tranche pas. Pour l'instant. " Le fait d'avoir deux candidats à la ministre- présidence est un signe de vitalité du parti ", dit-il. Il choisira " le moment venu, si le MR est en position de revendiquer le poste ". " Sans doute a-t-il promis, comme son papa le faisait, des récompenses à ceux qui l'ont soutenu ", raille-t-on dans le camp Reynders. " Il faut qu'il règle cela très vite, sinon cela va nous faire du tort. " Dépité mais combatif, De Wolf regrette : " Le syndrome liégeois s'est déplacé à Bruxelles. " Micros fermés, beaucoup expriment leur crainte de voir Reynders faire ce qu'il avait fait à Liège et au parti : instaurer un pouvoir total, entouré de son clan, en humiliant ceux qui ne sont pas avec lui. " Même si on l'écrit régulièrement, je n'aime pas travailler en meute ou en clan, rétorque Didier Reynders. Ce n'est pas mon style, j'ai plutôt un contact direct avec les uns et les autres. Mais, oui, il y a des gens qui me suivent ou qui ne me suivent pas. " Jeudi 15 octobre 2009. Christine Defraigne, cheffe de groupe MR hyperactive au Sénat, perd son poste après avoir critiqué dans la presse son président. " J'avais exprimé mon ras-le-bol face à l'entourage de Didier, mais je ne pensais pas que cela prendrait de telles proportions ", se souvient-elle. Quatre jours plus tard, le groupe Renaissance naît pour s'élever contre les méthodes autoritaires de Reynders. Les brimades à répétition vécues par Defraigne à Liège - humiliation en public, incapacité à dialoguer avec le président, mise à l'écart des négociations de l'Orange bleue en 2007... - rejoignent celles vécues par de nombreux mandataires du parti. La suite, avec la prise de pouvoir de Charles Michel, est connue. Avant que le parti ne se divise à Bruxelles, c'est à Liège que Michel Jr a dû intervenir, le 10 avril dernier, pour éteindre les braises. Deux ténors du parti, qui incarnent les deux clans, y occuperont finalement les têtes de liste pour 2014 : Christine Defraigne à la Région, Daniel Bacquelaine à la Chambre. Ce ne fut pas sans mal. Philippe Dodrimont, président de l'arrondissement, pro-Reynders, raconte la réunion : " Je voulais faire certains commentaires après les communales qui se sont très bien déroulées partout dans l'arrondissement, un peu moins bien à Liège où Christine Defraigne emmenait la liste. Bien sûr, il a fallu gérer le départ de Didier. Mais j'ai eu envie d'expliquer à Christine qu'il y avait peut-être une façon différente de conduire une liste, d'avoir des relations avec ses colistiers. Je ne voulais plus me retrouver dans une situation où certains, au lendemain d'un scrutin, disaient qu'ils ne voulaient plus jamais se représenter. Nous avions aussi des divergences sur ArcelorMittal. Christine avait évoqué une nationalisation de l'outil. Les petits indépendants, qui vivent eux aussi la crise, n'avaient pas apprécié. " Philippe Dodrimont a été rasséréné par l'intervention présidentielle. " Il nous a écouté, il a fait ce qu'il devait faire. " Même s'il avoue qu'il n'oubliera pas les dégâts humains causés par l'opération de " déstabilisation " contre son " ami " Didier, il parle d'un " sans faute " de Charles Michel. " Nous n'avons pas le président que l'on souhaitait, mais au vu du chemin parcouru, je n'ai que des choses positives à dire sur la façon dont il gère le parti. " C'est comme si les pro- Reynders avaient voulu forcer Michel à intervenir face à Defraigne avant de faire la même chose à Bruxelles, où les pro-Michel sont nettement plus nombreux. " Depuis son arrivée, Charles a pourtant donné toutes les garanties d'apaisement, dit Christine Defraigne. Ils n'ont pas à se plaindre en terme de postes, ne fut- ce que cela. Le parti était très déchiré quand Charles l'a repris en mains, mais il a misé sur le collectif. Le travail effectué est colossal. Mais je ne peux pas empêcher les esprits chagrins et les psychologies personnelles. " Après leur douloureuse rupture, Defraigne et Reynders se sont expliqués, les yeux dans les yeux. Tous deux se connaissaient de longue date et s'appréciaient, depuis les bancs de l'université et le bureau d'avocats de Jean Gol où ils ont travaillé ensemble. La volonté de pacification est là mais la blessure mettra " des années " à se refermer. La guerre des clans, héritée de l'ère Jean Gol - Louis Michel, rythme la vie du MR jusque dans ses moindres arcanes. En janvier 2013, deux équipes se sont affrontées pour la présidence des Jeunes MR, toutes deux portées par des candidats issus... du cabinet ministériel de Reynders. Lora Nivesse, considérée comme pro-Reynders, l'a emporté face à Georges-Louis Bouchez, l'ambitieux échevin montois ayant opté pour le ticket pro-Michel. " Les débats portaient surtout sur la popote interne, explique Lora Nivesse. Nous avons 9 000 membres qui ont beaucoup d'idées, nous voulons les faire connaître. " Leitmotiv ? L'expression reyndersienne d' " une droite assumée ". " Nous devons davantage assumer notre approche libérale. Avec la crise, le libéralisme a été associé aux marchés dérégulés. Or il faut pouvoir dire que le capitalisme est le meilleur système, que le marché est a priori positif, même s'il faut des règles. On doit donner aux gens les instruments pour réussir dans la vie, mais après, ils doivent être indépendants. Comme le disait Jacques Chirac, il faut un Etat qui soit garant, mais pas gérant. " Georges-Louis Bouchez adopte lui aussi un ton très reyndersien, mâtiné d'organisation michelienne : " On a considéré que 2009 fut un échec parce que l'on a été trop en frontal. Je ne le crois pas. Ce n'est pas passé si loin, à un ou deux députés près. La faiblesse du MR a été plutôt dans son organisation, dans la capacité de masse pour faire campagne. Mais nous sommes à une époque où les gens sont en attente d'un projet politique clair. Montrons notre grande différence vis-à-vis du PS qui est au pouvoir de façon continue depuis vingt-cinq ans. Le bilan, c'est eux ! " Porté par les sondages, avide de retrouver le pouvoir, le MR serre les rangs de la communication. Charles Michel a renoué avec des instances de coordination pour que le parti parle d'une seule voix. Chaque lundi à 9 h 30, un " petit bureau " rassemble président, ministres et chefs de groupe. Des réunions hebdomadaires ont lieu entre les cellules de communication. " Le parti fonctionne avec une concertation parfaitement organisée, soutient le président. Nous n'avons pas le problème du PS. Il n'y a pas le discours d'un MR à la Toison d'or et un autre à la rue de la Loi. Il y a un seul message ! Je veux déployer tous nos atouts, tous nos talents. Beaucoup sont en mesure d'assumer des responsabilités et le démontrent tous les jours. Je ne vais pas me faire déstabiliser par la tentation de jouer sur des rivalités personnelles. J'ai cette qualité de mettre l'orgueil de côté pour voir l'intérêt supérieur. " " Pour l'instant, nous fonctionnons en tandem de façon presque parfaite, prolonge Didier Reynders. Il n'y a pas l'épaisseur d'un papier à cigarette entre nous. Mon but, c'est que le MR soit le premier à Bruxelles et que l'on soit le plus proche de la première place en Wallonie. Je fais tout pour y arriver. Ce n'est pas sur moi qu'il faut compter pour créer le moindre problème interne à ma formation politique. D'ailleurs, je n'ai jamais fait ça. Etant toujours la figure de proue de mon parti, il suffit de voir les sondages et ce qui se dit dans la presse, je constate qu'on revient en force. " Voilà l'alliance objective qui soude les deux hommes. Après, tout dépendra du résultat des urnes, en mai prochain. Si le MR arrive premier à Bruxelles et deuxième en Wallonie, Didier Reynders aura toutes les cartes en mains, " d'autant que sa popularité reste grande alors que Charles Michel ne décolle pas dans les sondages ", plaident ses alliés. Nouera-t-il une coalition avec le FDF, qu'il ménage plus que quiconque dans son parti, et le CDH ou Ecolo ? Tentera-t-il de reconquérir la présidence du parti en janvier 2015 ? En politique, la vengeance est un plat qui se mange froid. " La psychologie de Didier Reynders l'emmène à tout faire pour se rendre incontournable afin d'être le seul à pouvoir ensuite décider de son destin, analyse Gérard Deprez, un vieux renard de la politique qui le connaît bien. C'est sa façon de fonctionner. " OLIVIER MOUTONL'ambition de Reynders ? Faire du MR le premier parti à Bruxelles