Le Vif/L'Express : Sommes-nous en train d'assister, depuis le début 2011, aux premières révolutions arabes de l'Histoire ?

Dans la langue arabe, révolte et révolution sont un seul et même mot. Si l'on suit cette définition, les Arabes ont connu des révolutions tout au long du XXe siècle. La première fut celle des Jeunes-Turcs, en 1908, qui eut des conséquences directes sur la " révolte " arabe de 1916 contre les Turcs, plus connue de nous parce qu'elle vit émerger le chérif Hussein, son fils Fayçal et le colonel Lawrence. Puis vinrent les révoltes coloniales, elles aussi qualifiées de révolutions, notamment celle de 1926, qui éclata en Syrie contre la présence française. Il faut y ajouter les soulèvements militaires et les mouvements révolutionnaires des années 1950 et 1960.
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Dans la langue arabe, révolte et révolution sont un seul et même mot. Si l'on suit cette définition, les Arabes ont connu des révolutions tout au long du XXe siècle. La première fut celle des Jeunes-Turcs, en 1908, qui eut des conséquences directes sur la " révolte " arabe de 1916 contre les Turcs, plus connue de nous parce qu'elle vit émerger le chérif Hussein, son fils Fayçal et le colonel Lawrence. Puis vinrent les révoltes coloniales, elles aussi qualifiées de révolutions, notamment celle de 1926, qui éclata en Syrie contre la présence française. Il faut y ajouter les soulèvements militaires et les mouvements révolutionnaires des années 1950 et 1960. On ne voit plus d'arabisme au sens nassérien ou baathiste des années 1950 et 1960, à savoir un projet politique unitaire panarabe. Cette conception est aujourd'hui complètement dépassée. Mais le rôle des médias panarabes a été néanmoins considérable. Si on me demande une définition du monde arabe actuel, je dirais que c'est une idée d'émotion et d'appréhension du monde. Mais il faudrait aussitôt ajouter que c'est aussi là où les télévisions satellitaires arabes sont écoutées : " al-jaziraïstan ", pour caricaturer. Or l'audience de ces médias prouve le succès de l'arabisation de l'enseignement. Si l'arabisme n'est plus de mise, qu'en est-il de l'autre grand courant qui lui a succédé, l'islamisme ? Les acteurs de 2011 n'ont pas agi au nom de l'islam. Mais ceux qui étaient persécutés par les régimes déchus - bien plus que les jeunes blogueurs - étaient islamistes. En Tunisie comme en Egypte, les victimes du système renversé ont eu subitement accès au pouvoir. La victoire électorale d'Ennahda, par exemple, continue de signifier le rejet de Ben Ali, puisque ses membres étaient la cible principale de cette dictature. Ce n'est pas pour autant une révolution islamiste. Le fait que les islamistes récoltent les fruits de la révolution relève d'un autre ressort. Nous parlons de sociétés musulmanes, où la religion est une donnée essentielle ; et les progrès de l'éducation ont renforcé cette appartenance. On a employé à tort le mot de " réislamisation ". En fait, la majorité de ces populations étaient naguère analphabètes et leur islam était fait de traditions et de superstitions. Avec la scolarisation croissante et l'accès à l'alphabétisation, l'islam populaire s'est transformé en islam lu ; les gens ont acquis la capacité de lire le Coran par eux-mêmes, par exemple, d'accéder à des arguments nouveaux. Des phénomènes de redéfinition de la religion se sont ainsi produits, qui pourraient renvoyer à ce que l'Europe a connu aux XVIe et XVIIe siècles, lors de la Réforme protestante et de la Contre-Réforme catholique. Elles sont immenses. D'abord, la génération qui a connu l'alphabétisation a des difficultés de communication avec ses parents lorsque ceux-ci sont analphabètes : les mots ne signifient plus la même chose, les référents ne sont plus les mêmes, la perception du monde non plus. Il s'ensuit une coupure générationnelle. D'où des phénomènes extrêmement complexes. Toutes les analyses insistent sur des processus que les anthropologues nomment " individuation " ou " subjectivisation ". En clair, les gens construisent leur propre vision du monde plutôt que d'obéir à des autorités externes. Certes, les grands religieux musulmans n'ont jamais eu autant de fidèles, qui consultent leurs prêches sur Internet. Mais ces cyber-religieux cohabitent avec un bricolage spirituel, individuel et contradictoire ; on peut ainsi avoir une approche puritaine de la vie et exprimer des désirs très éloignés du puritanisme. Ce processus d'individuation a été flagrant en Turquie, en Iran et, maintenant, dans certains pays arabes. Nous voyons émerger un schéma mental qui se rapproche de l'individu européen. Incontestablement, elles se rattachent complètement au XXIe siècle. Par les modes de mobilisation qu'elles ont utilisés, certains les ont même rattachées aux révolutions orange que l'on a pu voir en Ukraine, par exemple. Mais c'est encore plus fort que cela. Nous avons des révolutions sans chef, qui fonctionnent par mots d'ordre, qui sont dépourvues de groupe centralisé. On est à l'opposé exact du schéma léniniste et on doit se demander si les grands mouvements sociaux du XXIe siècle ne prendront pas partout ce type de forme. L'islam est une religion de la norme. D'où l'enjeu essentiel : qui va définir la norme du futur ? Quand on parle de charia, il s'agit surtout d'une norme sociale ou comportementale, qui s'oppose à la liberté, laquelle consiste à choisir d'autres normes. Même si la préoccupation économique et sociale est omniprésente dans les mouvements arabes, le schéma de société sera le lieu essentiel du débat. L'immense gain de 2011 est d'avoir créé du débat, de la controverse et du pluralisme. A partir de quelles valeurs va-t-on définir les normes, et qui les fixera ? Certains vont dire que le droit de Dieu doit l'emporter ; d'autres répondront que " mon droit " est la règle. La question est complètement ouverte. Pour l'instant, ce n'est pas à l'ordre du jour. C'est le pluralisme, la diversité, le débat et la compétition qui l'emportent. Les islamistes se trouvent subitement projetés dans le réel, et non plus dans l'utopie. Ils ne sont plus dans la conquête du pouvoir, ils sont dans l'exercice du pouvoir. Ils vont évidemment introduire des réformes islamistes, mais ils ne sont pas dans la possibilité de bâtir une société islamiste. Leur situation est comparable à celle des socialistes contaminés par la démocratie bourgeoisie libérale ; on peut espérer qu'ils connaîtront la même contamination. Prenons un exemple concret : pour des raisons budgétaires évidentes, les Frères musulmans devront rapidement retrouver le niveau des recettes touristiques de l'époque de Moubarak pour préserver des millions d'emplois. Or le tourisme, cela signifie des filles aux bras nus et de l'alcool dans les bars. Je constate que le débat existe, qu'il passe par des alliances, des coalitions, des compromissions, ce qui vaut beaucoup mieux que des régimes dictatoriaux, mafieux et corrompus. Ce qui est intéressant dans les révolutions arabes, c'est le mélange qu'elles montrent. On est à la fois dans la mystique, au sens où l'on se réclame de valeurs morales, et dans le politique, puisqu'il faut gérer très vite le réel. Ceux qui vivent actuellement dans le progrès sont les pays arabes ; ils accomplissent une révolution de la liberté. S'il y a un continent déphasé, c'est bien l'Europe, et ce indépendamment de la crise économique et financière. On avait pris l'habitude de dire que les Arabes vivaient hors de la modernité. Aujourd'hui, c'est l'inverse. La montée de l'islamophobie, même si elle prend appui sur des problèmes réels et concrets qu'il ne faut pas nier, caractérise désormais tout notre continent. Si nous recensons les valeurs que nous avons historiquement portées - liberté, égalité, fraternité, droits de l'homme -, force est de constater qu'elles sont aujourd'hui mises en avant par le printemps arabe plus que par nous. Nous ne combattons plus, au sens où nous ne sommes plus prêts à mourir pour la liberté. Or nous avons vu de jeunes Tunisiens ou Egyptiens le faire sous nos yeux. Sans parler des Syriens, qui risquent chaque jour leur vie. Nous n'avons plus ce courage-là. Au Maghreb, c'est probable. Le rôle des modèles sociaux qu'importent tous les étés les cousins qui viennent d'Europe pour passer leurs vacances au pays a certainement joué un rôle dans les révolutions arabes. Un des grands avantages du XXIe siècle pour l'Europe et l'Amérique du Nord, c'est que les pays de l'ancien Occident seront ceux où toutes les nations du monde seront représentées. Ce seront des n£uds de diaspora. Les descendants de boat people seront les meilleurs intermédiaires avec le Vietnam ; les enfants des immigrés africains permettront aux Occidentaux de mieux travailler avec l'Afrique. De même pour les Chinois. Quant au monde arabe, il est représenté tout entier dans la société française. Dans la seconde moitié du XXIe siècle, la grande chance de l'Occident sera ces diasporas implantées sur son sol, un système de connexions, de réseaux, unique au monde. C'est une virtualité extraordinaire. PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTIAN MAKARIAN" L'immense gain de 2011 est d'avoir créé du débat, de la controverse et du pluralisme "" En Occident, nous ne sommes plus prêts à mourir pour la liberté. Les jeunes Tunisiens ou Egyptiens, si "