Coupera, coupera pas ? L'hypothèse d'une scission pure et simple de la Belgique en deux nouvelles entités distinctes n'est officiellement pas (encore ?) à l'ordre du jour. Mais elle chemine dans certains esprits, au point que la question se pose de savoir si la Flandre aurait rationnellement intérêt à sauter le pas. Les économistes contactés par Le Vif/L'Express sont soit sceptiques sur le bénéfice engendré par cette autonomie, soit estiment que le calcul coût/bénéfice serait défavorable à la Flandre. Voici néanmoins les principales raisons qui pourraient pousser les Flamands à réclamer leur billet de sortie.
...

Coupera, coupera pas ? L'hypothèse d'une scission pure et simple de la Belgique en deux nouvelles entités distinctes n'est officiellement pas (encore ?) à l'ordre du jour. Mais elle chemine dans certains esprits, au point que la question se pose de savoir si la Flandre aurait rationnellement intérêt à sauter le pas. Les économistes contactés par Le Vif/L'Express sont soit sceptiques sur le bénéfice engendré par cette autonomie, soit estiment que le calcul coût/bénéfice serait défavorable à la Flandre. Voici néanmoins les principales raisons qui pourraient pousser les Flamands à réclamer leur billet de sortie. C'est l'argument majeur. " La Flandre veut pouvoir orienter ses politiques économiques comme elle l'entend, résume Etienne de Callataÿ, économiste en chef à la Banque Degroof. Dans la situation actuelle, si elle souhaite, par exemple, revoir le calcul ou la durée des allocations de chômage pour dynamiser son marché du travail, elle en est empêchée par la minorité francophone, qui juge le mécanisme non pertinent. Or, partout ailleurs, on estime le contraire. La Flandre ne peut ainsi faire ce qu'elle veut, quand bien même son raisonnement tient la route... Je crois sincèrement que si les Flamands pouvaient, au niveau fédéral, mettre en place la politique de leur choix, ils le feraient. Mais puisque ce n'est pas possible, ils envisagent de l'appliquer au niveau régional. "Derrière ces orientations économiques différentes, Flamands et francophones ont, aussi, des sensibilités politiques a priori peu compatibles entre elles. " Qu'on aime ou qu'on n'aime pas, la Flandre se situe au centre-droit ou à droite de l'échiquier politique, rappelle Eric Defoort, historien et cofondateur de la N-VA. Aux dernières élections, une écrasante majorité d'électeurs ont voté pour la N-VA et le CD&V. Les choix socio-économiques qui sont posés au nord et au sud du pays ne peuvent se comprendre sans cette donnée-là. Ainsi, ce que l'on appelle l'activation des chômeurs, chez nous, devient immédiatement la chasse aux chômeurs en Wallonie. "Le propos fait bondir l'ABVV (FGTB flamande) : " Le discours selon lequel la Flandre serait tout à fait bloquée aujourd'hui dans sa gestion en raison du cadre fédéral est largement exagéré ", nuance Jean-Marie De Baene, directeur du service d'études. La Flandre a d'ailleurs déjà mis en place des politiques différenciées, par exemple dans l'accompagnement des demandeurs d'emploi de plus de 50 ans, alors que la Wallonie faisait d'autres choix. Dans un autre secteur, une Flandre autonome pourrait aussi prendre les mesures qu'elle juge nécessaires pour soutenir ses exportations. " Quelque 80 % des exportations belges partent de la Flandre, rappelle Geert Noels, CEO et Chief Economist d'Econopolis. Pour soutenir l'activité économique, calquée sur le modèle allemand, les autorités flamandes souhaitent, par exemple, pouvoir négocier les conventions collectives de travail en fonction de leur propre marché, très différent du tissu économique wallon. " La taille de ce nouvel Etat ne devrait en tout cas pas constituer un handicap : dans une économie mondialisée, on peut être petit et prospère. C'est en tout cas ce que pensent nombre de Flamands, pour qui le moteur belge ne tourne plus, sans cesse encrassé par des conflits communautaires. Dans ce qu'ils considèrent comme un bourbier, aucune décision ne se prend alors qu'il est urgent de mettre des initiatives en place, dans tous les domaines. " Les Flamands ont le sentiment que la gouvernance serait meilleure s'ils étaient aux commandes, avance Paul De Grauwe, professeur d'économie internationale à la KUL [Lire aussi la chronique "Vu de Flandre", page 31]. Je n'en suis pas convaincu. Regardez ce qui se passe à Anvers, où les responsables politiques ne parviennent pas à s'entendre sur le projet de tunnel ou de viaduc à construire pour boucler le ring. J'ajoute qu'il règne, en Flandre, une dynamique de réglementation beaucoup plus forte qu'en Wallonie : tout doit être réglementé, ce qui renforce la bureaucratie. Aujourd'hui, par exemple, il est beaucoup plus facile pour un investisseur étranger de s'installer en Wallonie qu'en Flandre. "Evalués entre 5 et 6 milliards d'euros par an - ce qui représente environ 3 % du PIB flamand -, ces transferts de fonds qui s'opèrent, au départ d'une Flandre plus prospère, en faveur d'une population wallonne davantage touchée par le non-emploi et les problèmes de santé, cesseraient dès le jour où la Flandre serait indépendante. " C'est le taux d'emploi, nettement plus élevé dans le nord que dans le sud du pays, qui explique ces transferts, rappelle Paul De Grauwe. Les cotisations sur le travail alimentent davantage les caisses de la sécu dans la région du pays où l'on travaille plus, tandis que dans l'autre, l'argent de ces caisses est redistribué sous forme d'allocations de chômage. " Les taux de chômage varient en effet fortement d'une Région à l'autre, en Belgique : il atteint 15,4 % en Wallonie, 20,9 % à Bruxelles et 7,9 % en Flandre. Récupéré au profit de la Flandre, cet argent pourrait utilement servir à financer les pensions dans le Nord du pays, sachant que le problème du vieillissement de la population concerne, pour l'instant, davantage les Flamands que les francophones. " Les Flamands ne remettent pas en cause la solidarité elle-même, précise Etienne de Callataÿ, mais l'usage qui est fait, au Sud, de cette solidarité. Les Flamands sont prêts à aider les francophones pour autant que ceux-ci changent et s'autonomisent. Or la Wallonie donne toujours l'image d'une région qui ne met rien en £uvre pour que les choses s'améliorent. Malgré le plan Marshall. Regardez quelle mauvaise place les écoles wallonnes occupent, loin derrière les établissements flamands, dans les classements PISA qui évaluent la qualité de l'enseignement. Il faudrait des années pour que cela s'arrange ! " Un autre exemple : la Communauté française a décidé d'organiser les études universitaires en 5 ans, alors que rien ne l'y oblige. La Flandre a opté pour des cursus en 4 ans. " Cela revient à imposer à la Flandre le paiement d'allocations familiales à de jeunes adultes francophones qui vont rester chez leurs parents un an de plus, précise Etienne de Callataÿ. Les francophones se permettent de mener des politiques injustifiables dont la charge pèse sur la Flandre. En résumé, les francophones leur imposent ce qu'ils ne veulent pas et leur interdisent ce qu'ils veulent. "C'est, très clairement affiché, le souhait du Voka, la fédération patronale flamande. En récupérant l'argent des transferts Nord-Sud, et en s'appuyant sur les richesses de la Région, les autorités flamandes pourraient décider de revoir à la baisse les taux d'imposition, notamment pour les entreprises. Actuellement, la Flandre contribue pour 58 % au PIB belge (avec 58 % de la population), Bruxelles, à hauteur de 18,7 % (pour 9,8 % des habitants) et la Wallonie, pour 23,3 % (avec 32,4 % de la population). De la même manière, la Flandre alimente pour 63 % les recettes provenant de l'impôt sur les personnes physiques (IPP), alors que la Wallonie n'intervient que pour 28,2 % et Bruxelles, pour 8,4 %. C'est un facteur difficile à estimer, et qui ne fait pas l'unanimité. " Il n'y a pas une mais des Flandres, s'exclame Jean-Marie De Baene, directeur du service technique de l'ABVV (FGTB flamande). Quand j'entends dire que la Flandre est de centre-droit, je tressaute : les organisations syndicales et l'ACW (Mouvement ouvrier chrétien flamand) y pèsent quand même d'un certain poids ! " Quoi qu'il en soit, les indépendantistes flamands font le pari que le coût de l'hétérogénéité est supérieur au bénéfice qu'offre un Etat de plus grande taille. Pour eux, la question se résout donc d'elle-même. Dans la situation actuelle, l'Europe ne reconnaît que les Etats, non les Régions. Lorsque les représentants belges sont invités à donner leur avis sur un projet de réglementation, au sein des instances européennes, ils ne prennent la parole que si francophones et Flamands se sont auparavant mis d'accord sur une prise de position commune. Ce qui n'est pas souvent le cas. " Autrement dit, dans une série de situations, la Belgique déclare qu'elle n'a pas d'avis sur tel ou tel projet, regrette Eric Defoort (N-VA). C'est ahurissant. Nous voulons prendre notre place au niveau européen et peser sur les règles qui s'appliqueront ensuite chez nous. "L'argument laisse l'économiste Paul De Grauwe sceptique : " Le facteur de la représentation flamande dans les instances internationales me semble très faible, dit-il. Cela préoccupe sans doute l'élite, mais l'homme de la rue n'en a cure. "Si la scission du pays devait sortir des scénarios de politique-fiction pour se concrétiser un jour, elle aurait évidemment un coût, y compris pour la Flandre. En prendre la mesure aujourd'hui relève de la mission impossible, les modalités d'une éventuelle séparation n'étant pas définies. Qu'adviendrait-il par exemple, dans un tel cas de figure, des quelque 250 000 travailleurs flamands, soit environ 30 % de la main-d'£uvre active dans la capitale, qui s'y rendent chaque jour pour y travailler ? Y resteraient-ils si la capitale était intégrée à un autre " Etat " ? Changeraient-ils d'emploi ? La Flandre pourrait-elle leur en fournir un ? Où paieraient-ils leurs impôts ? On sait qu'aujourd'hui ils s'en acquittent sur leur lieu (flamand) de résidence, ce qui fait débat. On peut imaginer qu'en cas de scission cette pratique serait sujette à négociation... Le flou demeure, sur ce point comme sur bien d'autres. A l'heure actuelle, nul ne sait comment ce paquet lourd de 345 milliards d'euros, soit un peu plus que 100 % du PIB belge, pourrait être réparti entre Flamands et francophones. Mais quel que soit le critère auquel on se fierait pour redistribuer cet encombrant héritage (taux d'emploi, répartition linguistique de la population, contribution au PIB et à l'impôt des personnes physiques, etc.), la Flandre devrait dans tous les cas en porter la plus grande part, soit environ deux tiers. Ce qui pourrait représenter jusqu'à 110 % du PIB régional flamand, plongeant la Flandre dans des années de rigueur, sinon d'austérité. " Nous, ce qu'on veut, c'est avancer, répond Eric Defoort (N-VA). Nous sommes prêts à prendre en charge la plus grande part de la dette et dans dix ans, nous en serons quittes. Dix ans, ce n'est rien dans l'histoire d'une collectivité. L'indépendance, elle est intéressante à moyen et à long terme. "Il y a fort à parier que les marchés financiers ne prendront pas la chose avec autant de philosophie. Car à supposer que la Flandre prenne effectivement en charge la plus grande part de la dette, elle pourrait se retrouver avec un ratio PIB/dette de quelque 160 % ! Difficile à vendre sur des marchés financiers qui exigeraient sans doute une prime de risque immédiate sur la (nouvelle) dette flamande. " Aux taux d'intérêt actuels, une telle dette ne serait pas insupportable, estime Paul De Grauwe, mais si les taux remontent, ou si une nouvelle crise financière survient, cet endettement pourrait être très dangereux pour la Flandre, qui se retrouverait dans une situation de grande fragilité. "La scission du pays en elle-même générerait aussi un coût de séparation. " On a souvent tendance à sous-estimer le prix d'un divorce ", soupire Geert Noels. Le chaos risque de régner un temps, dans le(s) pays, à tous niveaux : désorganisation et réorganisation politique, déménagements ou regroupements d'entreprises pour celles qui disposent de sièges dans les différentes régions, impact psychologique sur les populations, déménagement de travailleurs, pertes d'emplois... " L'insécurité politique n'est jamais bonne pour attirer et conserver des investisseurs ", observe Jean-Marie De Baene. Outre Bruxelles, qui risque bien, vu sa population très majoritairement francophone, de ne pas être intégrée à la Flandre, celle-ci pourrait perdre d'autres territoires. " Les Flamands ont l'impression que la frontière linguistique deviendra la frontière des deux nouveaux Etats, détaille Paul De Grauwe. Mais les francophones la contesteront, notamment parce qu'elle n'a pas d'existence juridique ! Faute de compromis possible, il faudra faire appel à un arbitrage européen ou international, qui tranchera sur la base de référendums organisés auprès de la population concernée. Il est évident que la Flandre perdra des territoires autour de Bruxelles. "A l'heure actuelle, les indépendantistes flamands répètent à l'envi qu'ils se satisferaient d'une solution politique qui leur confère l'autonomie voulue tout en restant dans un cadre fédéral. " Mais si nous sommes face à des interlocuteurs francophones qui ne veulent rien entendre, nous n'aurons pas d'autre choix que d'opter pour l'indépendance ", prévient Eric Defoort. Parmi les économistes, de tous bords et toutes appartenances linguistiques confondues, le scénario fait frémir. " Flamands et francophones sont comme des frères siamois, estime Geert Noels. Ils ont intérêt à rester ensemble, mais dans le cadre de modalités repensées. Un peu comme on l'observe en Suisse, où les cantons disposent d'une large autonomie sans que la solidarité interpersonnelle soit remise en cause. "Dans les rangs syndicaux, où l'on ne cache pas son aversion pour tout scénario de scission, on estime que l'indépendance de la Flandre coûterait très cher à court terme, sans avoir aucune garantie que l'opération serait bénéficiaire à plus long terme. Certains économistes considèrent, eux, que l'opération ne vaut sans doute pas le coup (coût). " Mais les Flamands qui souhaitent l'indépendance y aspirent peut-être pour des raisons qui n'ont rien à voir avec l'économie. " Comme la fierté, le sentiment d'appartenir à une nation, ou un besoin de reconnaissance. Des motifs bien légitimes. Mais le jeu en vaut-il la chandelle ? " En cas de scission, tout le monde serait perdant, affirme Etienne de Callataÿ. Cette solution serait en outre sous-optimale pour la Flandre, c'est-à-dire qu'elle interviendrait faute de mieux. Et, dans ce cas, son premier client, la Wallonie, serait pauvre. Ce qui n'est jamais bon. " L.V.R. LAURENCE VAN RUYMBEKELa taille du nouvel état ne serait pas un handicap63% des recettes de l'IPP proviennent de la flandre