Le carillon de la pendule tinte dans le salon : 14 heures. Assis devant une tasse de café, cheveux blancs mi-longs, le regard bleu un peu perdu, Erwin Grinski tire sur son cigarillo et se lance. Cette histoire, ce mécanicien à la retraite ne l'a jamais racontée. A personne. " Le peu que je sais, je le tiens de ma mère, prévient-il avec son accent chantant du Midi. Elle ne répondait pas à mes questions mais, deux ou trois fois, elle m'a lâché un détail. " Elisabeth Grinski est décédée en 2007. Depuis, Erwin, 65 ans, divorcé, vit seul avec son secret, dans un appartement HLM un peu défraîchi, en Avignon. Ce secret, celui de sa naissance, renvoie à l'un des projets les plus effrayants entrepris par les nazis : des maternités, les Lebensborn (" source de vie ", en vieil allemand), où devaient naître des enfants " parfaits ", grands, blonds aux yeux bleus. La future élite du IIIe Reich.
...

Le carillon de la pendule tinte dans le salon : 14 heures. Assis devant une tasse de café, cheveux blancs mi-longs, le regard bleu un peu perdu, Erwin Grinski tire sur son cigarillo et se lance. Cette histoire, ce mécanicien à la retraite ne l'a jamais racontée. A personne. " Le peu que je sais, je le tiens de ma mère, prévient-il avec son accent chantant du Midi. Elle ne répondait pas à mes questions mais, deux ou trois fois, elle m'a lâché un détail. " Elisabeth Grinski est décédée en 2007. Depuis, Erwin, 65 ans, divorcé, vit seul avec son secret, dans un appartement HLM un peu défraîchi, en Avignon. Ce secret, celui de sa naissance, renvoie à l'un des projets les plus effrayants entrepris par les nazis : des maternités, les Lebensborn (" source de vie ", en vieil allemand), où devaient naître des enfants " parfaits ", grands, blonds aux yeux bleus. La future élite du IIIe Reich. Erwin a vu le jour le 21 mai 1944, à Lamorlaye (Oise), à 40 kilomètres au nord de Paris. Là, au manoir de Bois-Larris, caché dans la forêt de Chantilly, les SS avaient installé l'une de ces maternités. On y accueillait des femmes enceintes de SS ou de membres des services de police nazie. Les deux parents, soumis à une rigoureuse sélection, devaient correspondre aux critères raciaux " aryens " définis par le régime hitlérien. L'objectif était de créer une race " supérieure de Germains nordiques ". L'organisation Lebensborn a commencé à fonctionner à partir de 1935 en Allemagne (voir l'encadré page 70). Puis, pendant la guerre, les nurseries SS ont essaimé en Norvège, en Autriche, en Pologne, au Luxembourg, en Belgique et... en France. Le foyer Westwald (" forêt de l'Ouest " - en fait la forêt de Chantilly), à Lamorlaye, fut ainsi l'unique pouponnière nazie ouverte sur le sol français. Son histoire reste malgré tout méconnue : seuls deux livres d'historiens, l'un publié en 1975, l'autre cette année, lui consacrent quelques pages. En 2004, l'Association Lamorlaye mémoire et accueil a organisé une conférence sur le sujet, mais sans pour autant apporter de nouveauté. Le Vif/L'Express est parti à la recherche des enfants français des Lebensborn, des hommes et des femmes aujourd'hui âgés d'au moins 65 ans. Retrouver leur trace n'est pas évident. Leurs noms de famille ont parfois été modifiés pour brouiller les pistes, quand ils furent emmenés à la hâte en Allemagne, à la fin de 1944. Certains, rapatriés après la guerre, ne connaissent même pas leurs véritables origines. Ou ne veulent pas les connaître. Un rapport établi en 1948 par les services français en Allemagne, que nous avons pu consulter, permet toutefois d'affirmer que " 23 enfants sont nés " ou ont transité à Lamorlaye. " Le nombre de femmes y ayant séjourné n'a pas dépassé 21 ", précise le document. A cette époque, trois bébés étaient morts en bas âge. Parmi les 20 autres enfants, nous avons retrouvé sept noms : Ingrid, Helga, Edith, Gérard, Jean-Pierre... Deux sont décédés : Ingrid et Songard. Quatre autres n'ont pu être localisés. Le septième nous a reçus : Erwin Grinski. Sa mère, Elisabeth, s'est retrouvée à Lamorlaye par un terrible enchaînement de circonstances. Née dans une famille de mineurs polonais venus s'installer dans le Gard en 1921, elle ne parlait qu'allemand, comme la plupart des habitants de Poméranie occidentale. En 1941 ou 1942, la jeune femme monte à Paris. Elle travaille d'abord dans un orphelinat avant, semble-t-il, de devenir interprète au service de l'occupant. C'est ainsi qu'elle aurait rencontré Erwin Schmidt, un officier originaire des Sudètes. Travaillait-il pour la Croix-Rouge allemande ? C'est en tout cas ce qu'elle racontera, bien plus tard, à leur fils, également prénommé Erwin. L'unique trace de son séjour à Lamorlaye figure dans les registres d'état civil de la commune : Elisabeth Grinsky a reconnu l'enfant le 31 mars 1948. La date de naissance a été ajoutée au crayon. Le projet d'ouvrir une maternité SS en France avait germé dans l'esprit des nazis au printemps de 1942. " Jusqu'alors, ils considéraient les Français comme un peuple abâtardi, issu de sang mélangé et donc racialement sans intérêt, précise l'historien Fabrice Virgili, auteur de Naître ennemi (Payot, 2009), un livre consacré aux enfants franco-allemands conçus pendant la guerre. Leur position évolue en 1942, en raison de la multiplication des naissances. " A cette date, en France, 50 000 enfants étaient déjà nés de père allemand ", indique Fabrice Virgili. Même le jugement sur les Français change : certaines femmes du nord sont désormais considérées comme " aptes " à procréer des Aryens. Le 29 mai 1942, le secrétaire d'Etat à la Santé du Reich, Leonardo Conti, écrit au Reichsführer SS Heinrich Himmler : " Ces enfants ne sont pas mauvais [...]. Je propose que le Lebensborn [s'en] occupe énergiquement. " Reste à trouver un lieu adéquat : proche de Paris, mais suffisamment retiré, dans un cadre champêtre, bénéfique pour les petits " pensionnaires ". Le choix se porte sur le manoir de Bois-Larris, une jolie demeure de style anglo-normand, avec écuries et dépendances. Cette propriété, réquisitionnée à la famille Menier (celle des chocolats), est occupée par la SS depuis 1942. La suite de l'histoire oblige à se plonger dans les archives du Service international de recherches de la Croix Rouge (SIR). A Bad Arolsen, une petite ville de Hesse, le SIR conserve 50 millions de documents, concernant 17,5 millions de victimes du nazisme. Dans la salle de lecture, le visiteur est prié d'enfiler des gants de tissu blanc pour manipuler les feuillets jaunis, à en-tête du Lebensborn et de l'état-major SS. Une vingtaine de courriers et de télégrammes évoquent le foyer Westwald de Lamorlaye. Le 2 novembre 1943, l'Oberführer SS Gregor Ebner, médecin en chef des Lebensborn, spécialiste de la " sélection raciale " et ami personnel de Heinrich Himmler, écrit au commandant Fritze, tout juste nommé responsable de l'établissement : " Le lieu devra être aménagé à la manière du foyer de Steinhöring [la maison mère, en Bavière]. J'espère pouvoir venir à Paris au cours de l'hiver [1943-1944]. " Faute de temps, Ebner ne pourra pas honorer ce rendez-vous. Finalement, Westwald sera inauguré le 6 février 1944. La plupart des femmes accueillies ici sont françaises, comme la maman de la petite Edith de V., née le 11 avril 1944. Mais il y a aussi quelques étrangères. Ainsi, la mère de Helga M., née le 20 juin 1944, est une Flamande, enceinte d'un SS belge ; celle d'Ingrid de F. (31 juillet 1944) est probablement néerlandaise. Par souci de discrétion, elles préfèrent accoucher dans un Lebensborn éloigné de leur région ou de leur pays d'origine. Toutes vivent en communauté dans cette maternité gardée en permanence. Il est formellement interdit d'approcher du manoir perché sur les coteaux. " Pourtant, à Chantilly, beaucoup de gens savaient qu'il y avait une nurserie nazie, là-haut, et que les Allemands recrutaient de grandes femmes blondes pour faire des enfants aryens ", raconte Michel Bouchet, 83 ans, ex-journaliste hippique qui habite toujours dans les environs. La vie quotidienne à Westwald, c'est l'Oberführer SS Gregor Ebner lui-même qui l'évoque dans un rapport de trois pages dactylographiées, après sa visite d'inspection du 24 avril 1944. Passant en revue les lieux et le personnel, il écrit : " Les chambres non attribuées ont été correctement reconverties et servent de salle d'accouchement. Une activité impressionnante règne au rez-de-chaussée, où se trouvent la salle de visite, les chambres des mères et le réfectoire. " En revanche, le matériel laisse à désirer : les meubles sont de mauvaise qualité, les berceaux " sont fabriqués dans un matériau très sommaire, ce qui les rend dangereux ". Autre problème : la maternité est mal gérée. Son responsable, le commandant Fritze, passe son temps à Paris et ne vient " qu'une ou deux fois par semaine ". Surtout, une querelle oppose le sergent SS Grünwald et son épouse - qui veillent sur le domaine depuis l'hiver 1943 - au reste du personnel, le régisseur SS Engelien, l'infirmière en chef, Josefa Knoll, la sage-femme et les trois autres infirmières. Gregor Ebner termine cependant son rapport sur une note positive : " Les six mères présentes à Westwald font bonne impression sur le plan racial et pour ce qui concerne leur intégration. Les quelques enfants du foyer sont en bonne santé, seul un d'entre eux laisse apparaître une légère dégénérescence. " Erwin Grinski, né en mai, ne restera pas longtemps à Lamorlaye. Quelques semaines plus tard, ses parents partent en effet avec lui vers Dortmund. " Nous avons passé les derniers mois de la guerre dans cette ville, terrés dans des abris souterrains, pour échapper aux bombardements alliés ", raconte-t-il. En ce printemps 1944, les Lebensborn, qui sont d'ordinaire bien approvisionnés, connaissent des pénuries. L'Oberführer SS Gregor Ebner s'en inquiète dans une note du 2 mai : " La plupart des foyers manquent de solution vitaminée [pour les enfants]. Ils manquent de produits alimentaires de toutes sortes, comme la semoule, le riz, les flocons d'avoine et le cacao. " Le manoir de Lamorlaye est au plus mal, lui aussi. Surtout après le débarquement allié en Normandie, le 6 juin. Engelien, le régisseur, est si préoccupé qu'il alerte Ebner : Fanny M., la sage-femme, a " appris la nouvelle de l'invasion [le débarquement] et en a informé les mères ". De plus, elle passe toute la journée dans sa chambre, vu " le peu d'accouchements qui se produisent ". Quant au commandant Fritze, il est toujours aux abonnés absents. Autre souci : il devient de plus en plus difficile de nourrir correctement les 12 bébés encore présents. " Le jardin ne fournit pas assez de carottes et d'épinards ", relève Ebner. A son tour, celui-ci informe son supérieur, le colonel SS Max Sollman, l'administrateur en chef des Lebensborn. Les jours de la maternité sont comptés... 7 août 1944. Le commandant Fritze sait qu'il est temps de filer. De Paris il envoie un télégramme de cinq lignes à l'état-major personnel de Heinrich Himmler, à Berlin : " Evacuation du foyer Westwald prévue le 10 août, sous la direction du sous-lieutenant SS Decker. Le mobilier sera transporté par train jusqu'à Munich [...]. "C'est ainsi qu'une semaine avant la libération de Paris la maternité ferme en urgence. Ses pensionnaires - une dizaine d'enfants, dont Edith de V., Helga M., Gérard S., né le 28 juin ou Ingrid de F., âgée d'à peine 10 jours, ainsi que quelques mères volontaires - sont transférés au Lebensborn Taunus de Wiesbaden, près de Francfort. Début septembre, une dizaine d'autres bébés, évacués du Lebensborn des Ardennes, de Wégimont, en province de Liège, les y rejoignent. Parmi ces derniers se trouvent Gisèle Niango et Walter Beausert (voir l'encadré ci-dessus). Au fil de la débâcle, ces bambins sont transbahutés d'une maternité nazie à l'autre. Leur périple à travers le Reich s'achève le 3 avril 1945, à Steinhöring, près de Munich. C'est là, dans la maison mère, ouverte dix ans plus tôt, que des soldats américains découvrent, au début de mai 1945, environ 300 enfants et une poignée de mamans livrés à eux-mêmes. Les maîtres de l'organisation ont pris la fuite après avoir brûlé les archives. Pour identifier les gosses, il ne reste que des fiches très succinctes. Un prénom germanique, un patronyme, parfois modifié, une date de naissance, le nom de code du lieu où ils ont vu le jour : Westwald, Ardennes... Les petits, confiés à une équipe de secours des Nations unies (l'Unrra), sont regroupés et soignés dans un couvent désaffecté. Le 14 décembre 1945, le père Ludwig Koeppel, curé de Steinhöring, les baptise collectivement. Photographiés, reconnus, certains sont rendus à leur mère. D'autres sont rapatriés, un an plus tard, vers leur pays d'origine. Du moins le croit-on. Car plusieurs bébés belges et néerlandais, nés à Wégimont ou à Lamorlaye, sont envoyés par erreur en France. Aux mois d'août et octobre 1946, deux trains affrétés par la Croix-Rouge, en provenance d'Allemagne, s'arrêtent ainsi à Bar-le-Duc. Sur les 37 enfants confiés aux services locaux de l'Assistance publique, 17 sont encore bébés. Un an plus tard, la justice décide de les déclarer " nés à Bar-le-Duc ". Les prénoms trop allemands sont francisés. Ingrid s'appellera Irène, Gizela sera Gisèle, Songard et Ute deviennent Dominique... Plusieurs d'entre eux sont accueillis par des familles de la région, certains sont adoptés. Tous gardent en mémoire les injures des autres gamins, voire de l'instituteur : " A l'école, on me traitait de "sale boche" ", raconte Gisèle Niango, 65 ans, de Nancy. Nous sommes déchirés entre le fait d'être des victimes innocentes et la honte d'avoir été conçus pour servir cette idéologie monstrueuse. "En 1946, Erwin a 2 ans à peine quand il est rapatrié en Avignon et récupéré - avec son nom inscrit sur un écriteau accroché autour du cou - par l'une de ses tantes. Sa mère les rejoint un an plus tard. Erwin n'a plus jamais revu son père. Il a découvert son nom par hasard, en 1987, en tombant sur son certificat de baptême, daté de 1945. Le document mentionnait ceci : " Père : Erwin Konstant Johannes Schmidt. " " Ma mère me l'a arraché des mains avant de le déchirer et de le jeter au feu ", poursuit Erwin. A l'adolescence, il faisait le coup de poing quand on se moquait de son physique, mais personne n'a jamais eu connaissance de ses origines. " Ma mère m'avait fait jurer de ne jamais raconter que mon père était allemand. Elle ne voulait pas que j'apprenne cette langue ", souffle-t-il. Je ne dois pas être tout seul dans ce cas. Souvent je me demande où sont passés les autres enfants... " Pour la première fois depuis le début de son récit, une larme coule sur son visage. Pourquoi être ainsi sorti du silence ? " Peut-être que quelqu'un me reconnaîtra. " Quelqu'un capable de le faire sentir moins seul avec son histoire. Quelqu'un capable de lui répéter que les bébés des Lebensborn - jamais reconnus en tant que victimes - ne sont coupables de rien. Nés d'un père SS ou non, ils n'étaient que des enfants. boris thiolay. reportage photo : Jean-Paul guilloteau/Le Vif/l'express