Il va bientôt arriver. Il est annoncé. Paris, 24 janvier, conseil national de l'UMP. Cette fois, le chef de l'Etat ne devrait plus tarder. Dans l'espace réservé aux personnalités, accoudé à une balustrade, un jeune homme à la crinière blonde est particulièrement entouré. Empressés autour de lui, des " amis " de son âge sollicitent quelques conseils pour mener campagne, tandis que d'anciens ministres s'arrangent pour lui serrer la main. Jean Sarkozy se prête au jeu. Col roulé noir, veste grise à chevrons, mocassins à boucles, il n'est pas là pour écouter les têtes de liste du parti exposer à la tribune leurs projets pour les européennes. Il fait de la politique.
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Il va bientôt arriver. Il est annoncé. Paris, 24 janvier, conseil national de l'UMP. Cette fois, le chef de l'Etat ne devrait plus tarder. Dans l'espace réservé aux personnalités, accoudé à une balustrade, un jeune homme à la crinière blonde est particulièrement entouré. Empressés autour de lui, des " amis " de son âge sollicitent quelques conseils pour mener campagne, tandis que d'anciens ministres s'arrangent pour lui serrer la main. Jean Sarkozy se prête au jeu. Col roulé noir, veste grise à chevrons, mocassins à boucles, il n'est pas là pour écouter les têtes de liste du parti exposer à la tribune leurs projets pour les européennes. Il fait de la politique. Voici le président. Son fils s'est retiré de la zone VIP et se fond dans l'assistance. Un mot de compassion, la main sur l'épaule, à l'intention d'un cadre du mouvement qui vient de perdre son père. Puis la salle se tait : le chef de l'Etat entame son discours. Au fond, debout, Jean écoute. Anonyme. Se contente de taper dans les mains quand le public se met à scander " Nicolas ! Nicolas ! ". Rit aux blagues de l'orateur. S'esclaffe même et applaudit, seul cette fois, quand ce dernier se moque d'un chef qui dirait : " Je ne pense pas comme ceux que je représente, mais, comme je ne peux pas les convaincre de changer d'idées, je vais donc les suivre. " Célèbre. Une caméra repère Jean, il feint de ne rien voir. Deux blondes minaudent à ses côtés, il feint de ne rien remarquer. A un élu qui, il y a quelques mois, l'avait taquiné sur l'engouement de la gent féminine, il avait répliqué, glacial : " Je n'ai pas hérité de toutes les tares paternelles. "Enfant de président. La saga n'est pas nouvelle sous la Ve République, de Louis Giscard d'Estaing (voir l'encadré) à Gilbert Mitterrand, l'un et l'autre élus maire et député, de Jean-Christophe Mitterrand à Claude Chirac, l'un et l'autre proche conseiller du père à l'Elysée. Et que dire des Etats-Unis, où les Bush père puis fils ont occupé la Maison-Blanche à moins de dix ans d'intervalle ? Dans le jeu de ces familles atypiques, voici donc Jean Sarkozy, président du groupe de la majorité et président de la commission des transports, de la voirie, de la circulation, de l'environnement, de la qualité de vie et de l'assainissement au conseil général des Hauts-de-Seine. Président à 22 ans. Un jour de 2003, se sentant vraiment malmené au sein de sa famille politique, Nicolas Sarkozy avait résumé ce qu'il pensait des " héritiers " : " Ils sont faits pour être guillotinés. " Il avait joint le geste à la parole, au cas où on ne le comprendrait pas - il visait le " fils spirituel " de Jacques Chirac, Alain Juppé. La carrière politique de son héritier naturel, il ne l'a pas encouragée, du moins à ses débuts. D'ailleurs, Jean n'avait pas prévu de régler son pas sur le pas de son père. Les rares occasions où il l'accompagna en province, il restait dans le petit avion ministériel, quitte à attendre des heures. Et puis, il y eut le 14 juillet 2007. Première garden-party du nouveau chef de l'Etat. Classique. Ce qui l'était moins, ce fut le défiléà autour de Jean. Sur la pelouse élyséenne, les invités se bousculent pour le saluer, poser en photo à ses côtés, lui demander un coup de main. Son fils, mon héros. A l'automne, il se lance dans la bataille municipale de Neuilly, principal soutien du candidat David Martinon, alors porte-parole de l'Elysée. Son père ne remarque toujours rien. Le 19 décembre 2007, le président revient à pied du Conseil des ministres, exceptionnellement délocalisé à l'hôtel Marigny, en compagnie du ministre Brice Hortefeux, le parrain de Jean. Ce dernier lui relate la conversation qu'il a eue, le matin même, avec son filleul : sa maturité l'a stupéfié, il le sent prêt pour la politique. Le chef de l'Etat écoute, mais n'entend pas. Pendant les vacances de fin d'année en Egypte, Jean est encore un adolescent qui préfère souvent la piscine et les DVD à la découverte du pays. Tout va changer dans la dernière ligne droite de la campagne électorale de Neuilly. " Fais attention où tu mets les doigts ", l'a prévenu son père. C'est la langue qu'il apprendra à tourner sept fois dans sa bouche - " On te soutient à mort ", avait-il promis à la tête de liste, David Martinon, avant de le lâcher, sans un regard. Dans sa vie d'avant, Jean Sarkozy avait une passion pour le théâtre, dont il a tiré une grande aisance de comportement. Place à la comédie du pouvoir. Il n'hésite pas à sacrifier une amie, l'ex-colistière de Martinon, Marie-Cécile Ménard, pour négocier en cachette avec le futur maire de Neuilly, Jean-Christophe Fromantin, et s'assurer un siège de conseiller général. Le paternel ne réagit pas très bien à cette candidature : " Il a failli me foutre à la porte de son bureau ! " Il faut une vraie conversation entre les deux pour que le président comprenne. Vingt minutes au cours desquelles Jean, après avoir écouté, livre son analyse, expose ses intentions. Il se chauffe en parlant. Tout son père. Ce qui n'empêche pas le chef de l'Etat d'être encore une fois dépassé par les événements. Trois mois plus tard, il apprend à la dernière minute que son fils veut récupérer la présidence du groupe majoritaire du conseil général des Hauts-de-Seine. Cette fois, ça y est. Nicolas devient le premier supporter de Jean. Bluffé et fier. Rien ne sera plus comme avant. Le 16 juin, de Prague, où il est en déplacement officiel, il appelle Hervé Marseille, qui s'est effacé pour laisser la place au fiston : " C'est formidable ce que tu as fait, Hervé. Je te remercie. Tu sais, Jean ne m'a pas demandé mon avis. " Dans la foulée, le maire de Meudon, reçu par le chef de l'Etat, en ressort avec la promesse d'un fauteuil au Sénat. Avoir des relations à l'Elysée aide à gérer ses rivauxàJusque-là, le président cherchait à protéger son fils. Il veut désormais le préparer. L'encourager. Lui apprendre le métier. " Il est d'autant plus impressionné qu'il considère n'être pour rien dans son parcours ", observe Brice Hortefeux. Tout est allé si vite. Un week-end de décembre 2008, l'histoire s'accélère encore. L'Elysée travaille à la rénovation de l'UMP. " Viens donc à la réunion ", a glissé le président à Jean. Autour de la table, il y a, avec le chef de l'Etat, ses principaux conseillers ainsi que les futurs dirigeants du parti. Et Jean. Certains - le futur secrétaire général Xavier Bertrand, se souvient le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant - ont cru bon de suggérer sa nomination comme secrétaire général adjoint. Lui ne veut pas en entendre parler. C'est trop. Il n'a pas envie d'être le " fils de ". Qu'on explique sa promotion par son nom et non par ses qualités. S'il récupère une fonction, il la veut peu visible et plutôt thématique. Le 28 janvier 2009, c'est l'anniversaire de son père et Jean refuse toujours qu'on lui fasse un cadeau : alors que la composition de l'équipe de direction est en pleine préparation, il indique à un ami du président présent à la petite soirée qu'il n'est pas enthousiaste à l'idée d'y appartenir. Il préfère se consacrer pleinement aux Hauts-de-Seine. Là, il est devenu l'£il, le bras, le relais du chef de l'Etat dans son ancien fief. Au conseil général, où son père brille surtout par les mauvais souvenirs qu'il a laissés auprès du personnel, il se montre d'une politesse sans faille. Avec les militants, il ne lésine pas sur son temps, rangeant les chaises jusqu'à la dernière s'il le faut. Avec les autres élus, il joue la carte de l'humilité. " Nicolas avait le don de vous faire croire que votre avis lui était indispensable. Jean a la même qualité ", constate André Santini, qui a connu l'ex-maire de Neuilly dès ses 20 ans. Il y a quelques jours, le secrétaire d'Etat à la Fonction publique a accueilli, dans sa mairie d'Issy-les-Moulineaux, Jean, qui désirait connaître sa vision de l'avenir du département. Ne négliger rien ni personne ; montrer un vrai professionnalisme, une soif d'apprendre. A l'automne, juste pour discuter avec des élus d'expérience, il invite à dîner Jean-Claude Gaudin et Hubert Falco : parfois, il est le digne fils de son père. Et il l'est d'autant plus que les autres le voient comme tel. Dans le département, certains le surnomment " Prince Jean ", tant les élus sont tétanisés face à lui. Lorsqu'il assure à l'un d'eux qu'il ferait " un formidable secrétaire d'Etat ", celui-ci entend-il le pronostic d'un conseiller général ou la promesse du fils du président ? C'est ainsi, hérédité rime avec vassalité. Les ministres défilent à Neuilly, n'osant négliger pareille invitation. " Jean était très content que tu viennes ", chuchote le chef de l'Etat à Xavier Darcos, après la réunion tenue par le ministre de l'Education au côté de son fils, le 16 octobre. En décembre, Roger Karoutchi, secrétaire d'Etat chargé des Relations avec le Parlement, ne proteste pas quand Jean débauche l'un de ses collaborateurs les plus précieux au conseil régional d'Ile-de-France, sur lequel il compte pourtant pour sa primaire. Plusieurs collaborateurs de l'Elysée n'hésitent pas davantage quand il s'agit de donner des conseils. Au nom du père, du filsà Décidément, les premiers pas de Jean ne ressembleront jamais aux débuts de Nicolas : à l'époque, celui-ci choisit de braver tous les anathèmes du RPR pour conquérir la mairie de Neuilly, au nez et à la barbe de Charles Pasqua, alors fidèle conseiller de Jacques Chirac. " A part d'un père, je ne manque de rien " : le 7 février 2005, à la télévision, Nicolas Sarkozy paraphrase le chanteur Calogero et laisse échapper un douloureux aveu. Il est vrai que Pal Sarkozy de Nagy-Bocsa n'a jamais été un géniteur modèle, attentif et présent. Au contraire : beau parleur, séducteur, joueur, publicitaire de talent, cet exilé hongrois qui a quitté le domicile familial après la naissance de son troisième fils a surtout brillé par son inexistence dans la vie quotidienne des garçons qu'il a eus avec Andrée. Lorsqu'il les invite à déjeuner, un jeudi sur deux, à la Pizza Wagram, près de son bureau parisien, c'est pour reprocher ses mauvaises notes à Nicolas : " Avec le nom que tu portes et les résultats que tu obtiens, jamais tu ne réussiras en France ! " assène-t-il. L'adolescent déteste ces repas, les réprimandes, le mépris à peine contenu. La figure marquante de son enfance, c'est son grand-père maternel, Benedict Mallah. Quant à sa mère, Andrée, qui a repris des études après son divorce pour trouver un travail et élever ses fils, elle n'a pas le temps d'être tendre : trois garçons, c'est du boulot ! La vraie différence entre l'enfance de Nicolas Sarkozy et celle de son fils Jean, c'est ce cocon protecteur, douillet, qui a manqué au premier et dont sa mère, Marie, a toujours entouré le second. La séparation puis le divorce ont certes constitué une séquence très douloureuse pour le fils du chef de l'Etat, qui n'a quasiment jamais vécu avec ses deux parents. " Une cicatrice ", relève un ami, qui se souvient d'un enfant brillant, mais contraint de changer d'établissement scolaire, en quête d'un équilibre qu'il peinait à trouver. Rien ne l'a pourtant empêché d'être choyé, protégé dans le giron maternel. Certains matins, c'est son père qui traversait Paris depuis Bercy simplement pour les accompagner, son frère et lui, à l'école, à Neuilly. La vie publique et ses revers : les deux enfants exigeaient parfois que le ministre vînt sans chauffeur, pour se persuader qu'il leur appartenait tout de même un peu. Aujourd'hui, Jean semble apaisé. Ni en quête de revanche sociale ni en lutte contre le monde entier. " Il est beaucoup plus serein que son père au même âge ", note Isabelle Balkany, élue des Hauts-de-Seine proche depuis toujours du président. Il sait d'ailleurs se montrer d'une grande prévenance. Pour son mariage, en septembre 2008, il a invité les six secrétaires que Nicolas Sarkozy a employées tout au long de sa carrière. Chacune eut droit à un petit mot, toutes furent en pleurs. Pour le chef de l'Etat, en revanche, la séparation de Pal et d'Andrée ne fut qu'une épreuve parmi d'autres. Il a connu aussi, à la différence de ses enfants, les problèmes d'argent et le refus du père de payer une pension. Au point de menacer le Hongrois indélicat de lui intenter un procès pour le contraindre à participer aux frais de leur éducation. " Je ne vous dois rien ! " a dit un jour Pal Sarkozy à ses enfants. Trente ans plus tard, son fils lui a répondu - " A part d'un pèreà "Le président n'a rien oublié de son enfance quand il s'occupe de ses garçons. Souvent hâbleur - on ne se refait pas - toujours gentil. Parfois même papa poule. " Hier, le p'tit (ça l'agace, quand je l'appelle comme ça !) était dans mon bureau quand son père lui a téléphoné, raconte Isabelle Balkany. "ça va, chéri ?" Il voulait juste avoir des nouvelles, parce qu'il sait que ce sont les partiels à la fac. " Un proche de la famille résume : " Ils ont le mieux de leur père. " Avec eux, au moins, il ne guette pas la rivalité, lui qui a tendance à en débusquer partout, y compris lorsqu'il songe à ses propres frères. Aux yeux de Jean, il est devenu carrément un modèle. " Rien n'est plus grand que d'être élu ", a répondu le fils du président à une amie qui l'interrogeait sur son goût pour la politique. " Le plus beau soir de [sa] vie " fut le 7 mai 2007, a-t-il ajouté. La victoire du père à la présidentielle, dont il s'est rappelé le goût magique en regardant Barack Obama triompher aux Etats-Unis, le 4 novembre 2008. Alors, il peut continuer d'étudier le droit et d'écrire des chansons en s'inspirant de Brassens, sa vie a basculé. Ce sera la politique, avec deux objectifs en ligne de mire : la présidence du conseil général des Hauts-de-Seine dès 2011 ; le siège de député en 2012. Il n'hésite plus, il fonce. L'ambition est venue en courant. A un proche Jean confiait récemment : " Il me manque un Brice Hortefeux. " Hortefeux, le fidèle compagnon de l'aventure d'une vie. Celui qui a secondé Nicolas Sarkozy durant toute son épopée, de Neuilly à l'Elysée. Quand il a rencontré le futur président, celui-ci avait 21 ans. l Elise Karlin, Eric Mandonnet et Ludovic Vigogne