Des frères Kennedy au Premier ministre suédois Olof Palme, du Mahatma Gandhi à Martin Luther King, de l'Egyptien Anouar el-Sadate à l'Israélien Yitzhak Rabin, on ne compte plus les hommes et les femmes qui ont perdu la vie parce qu'ils défendaient des idées ou, simplement, parce que la visibilité du pouvoir les faisait émerger de la foule anonyme. Tirer sur le soliste est lâche et facile. Parmi les individus qui s'en prennent à des personnalités publiques, certains répondent à des mobiles qui ne résultent "que" d'une pathologie mentale. C'est parfois leur manière, à eux, d'accéder à la notoriété qu'ils envient à leurs victimes. Plus nombreux sont cependant ceux qui, sans présenter pour autant un psychisme équilibré, abattent l'homme abhorré pour les idées qu'il défend ou pour les politiques qu'il met en oeuvre. Mais, dans tous les cas, la condamnation la plus radicale et un véritable effort de prévention et de protection sont des conduites nécessaires à la santé morale des sociétés où se produisent de tels actes.
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Des frères Kennedy au Premier ministre suédois Olof Palme, du Mahatma Gandhi à Martin Luther King, de l'Egyptien Anouar el-Sadate à l'Israélien Yitzhak Rabin, on ne compte plus les hommes et les femmes qui ont perdu la vie parce qu'ils défendaient des idées ou, simplement, parce que la visibilité du pouvoir les faisait émerger de la foule anonyme. Tirer sur le soliste est lâche et facile. Parmi les individus qui s'en prennent à des personnalités publiques, certains répondent à des mobiles qui ne résultent "que" d'une pathologie mentale. C'est parfois leur manière, à eux, d'accéder à la notoriété qu'ils envient à leurs victimes. Plus nombreux sont cependant ceux qui, sans présenter pour autant un psychisme équilibré, abattent l'homme abhorré pour les idées qu'il défend ou pour les politiques qu'il met en oeuvre. Mais, dans tous les cas, la condamnation la plus radicale et un véritable effort de prévention et de protection sont des conduites nécessaires à la santé morale des sociétés où se produisent de tels actes.L'assassinat de Pim Fortuyn, ce lundi 6 mai, n'échappe pas à la règle. Elle doit s'appliquer partout et sans équivoque, quelles que soient par ailleurs les idées que la victime entendait promouvoir. Le fait que ce drame se soit produit aux Pays-Bas interpelle plus d'un observateur. Comment cette société, peu connue malgré sa proximité, mais auréolée d'une solide réputation de tolérance, a-t-elle pu être le théâtre d'un tel meurtre, perpétré contre un candidat aux élections législatives? "Accident" isolé, toujours possible, là-bas comme partout ailleurs? Ou événement révélateur d'un vrai malaise de société, dissimulé jusqu'à présent sous les apparences d'un "vivre ensemble" consensuel? Nous laisserons cette spéculation aux sociologues professionnels et amateurs, dont les analyses ne manqueront pas de se multiplier ces prochains jours. Notre propos est ailleurs. Il est, notamment, de souligner que les sociétés humaines en général, et tout spécialement les démocraties, doivent non seulement se prémunir contre la survenance de tels événements, mais, surtout, se montrer capables d'y réagir efficacement, le plus sereinement possible. Sans céder à l'émotion voire à la panique, mais en gardant le cap de la règle de droit. Or les premières réactions observées aux Pays-Bas, dans la foulée de l'événement, n'ont pas totalement répondu à ces principes. L'une des premières annonces des pouvoirs publics, après l'interpellation de l'assassin présumé de Fortuyn, a été de faire savoir qu'il s'agissait d'un individu de nationalité néerlandaise et de race blanche. Cette précaution était sage et n'avait rien de superflu, puisqu'elle n'a pas empêché que des partisans du leader populiste s'en prennent, malgré tout, à des groupes d'immigrés dans la soirée de lundi. Beaucoup plus préoccupante, en revanche, est la question débattue dans les cénacles politiques hollandais dans les heures qui ont suivi l'attentat, avant même que l'on ait pu se faire une idée sur les mobiles - politiques ou non - de son auteur. En effet, le gouvernement et les partis politiques se sont longuement demandé s'il fallait - ou non - différer le scrutin législatif prévu pour le mercredi 15 mai. Le fait même que cette question ait été débattue ne laisse pas d'inquiéter: il suffit donc qu'un "désaxé" quelconque, fût-il ou non un activiste de la cause animale, comme on croyait le deviner mardi, vide son chargeur contre un homme politique pour que la vie démocratique d'un pays développé s'en trouve bouleversée... au point de différer un appel aux urnes! L'élection au suffrage universel, essence même du libre choix des gouvernants, peut-elle être mise à la merci d'un coup de feu? Evidemment non, mille fois non! En accepter l'idée ou même simplement l'envisager revient à admettre que la violence pourrait jouer un rôle dans la vie politique d'une société. A terme, ce raisonnement constitue même un encouragement redoutable à tous ceux qui pourraient envisager le recours à la force pour influencer le cours de la vie en société. Certains partis politiques néerlandais, partisans d'un report de l'élection, n'étaient peut-être pas exempts de calculs peu avouables. Sans doute ont-ils redouté que l'assassinat de Fortuyn l'élève au statut de martyr, offrant un succès électoral inespéré à ceux qui se réclament de son "héritage" politique. Et peut-être ont-ils espéré qu'un report du scrutin offre aux autres formations un répit utile, le temps que l'émotion retombe et que se dégonfle la baudruche d'une droite populiste dont les succès récents tenaient surtout à la personnalité de son chef. Calcul tacticien médiocre, mais non moins scélérat. La différence entre une dictature bananière et une démocratie responsable, c'est que cette dernière ne peut, en aucun cas, donner prise au chantage de la violence, se soumettre aux aléas de la folie. A cet égard, les simples hésitations des pouvoirs publics des Pays-Bas quant au maintien des élections du 15 mai constituaient une faute manifeste. Mais aucun pays n'est à l'abri d'un tel "accident de parcours". Imagine-t-on l'émoi qui se serait emparé de la France si Jean-Marie Le Pen avait été assassiné entre les deux tours de l'élection présidentielle? En Belgique aussi, le "facteur violence" peut, à tout moment, faire irruption dans la vie publique. Souhaitons que cela n'arrive pas. Mais préparons-nous à garder la tête froide.