De notre envoyée spéciale
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De notre envoyée spéciale Lorsque le premier McDo a ouvert à Moscou le 31 janvier 1990, place Pouchkine, après quatorze ans d'âpres négociations avec la bureaucratie soviétique, l'événement avait fait sensation. Aujourd'hui, les signes de la globalisation sont partout visibles dans les grandes villes russes. Du hamburger aux centres commerciaux. La crise économique elle-même en fait partie - avec un recul du PIB estimé par la Banque mondiale à 7,5 % cette année. Pour autant, l'une des constantes de l'histoire soviétique demeure : la rivalité avec les Etats-Unis. Amputé de son statut de superpuissance, Moscou s'agite en tous sens, depuis une dizaine d'années, pour le recouvrer. Ou du moins en préserver l'illusion. Le Kremlin mise à présent sur la visite du président américain, Barack Obama, attendu du 6 au 8 juillet dans la capitale russe : le moment semble propice à un vaste marchandage. Politologues et sherpas du pouvoir se persuadent que les Etats-Unis, enlisés en Afghanistan et en Irak, affaiblis par la récession, sont condamnés à un déclin inéluctable. " Ils ne sont plus en mesure d'exercer seuls l'hégémonie mondiale ", avance avec satisfaction Mikhaïl Marguelov, président du comité des Affaires étrangères au Conseil de la Fédération (Sénat russe). The Post-American World, l'un des ouvrages de Fareed Zakaria, journaliste et essayiste américain des plus influents, n'est pas passé inaperçu en Russie. Près d'un an s'est écoulé depuis la guerre lancée par Dmitri Medvedev, chef de l'Etat, et Vladimir Poutine, Premier ministre, contre la Géorgie en août 2008. Désastreuses sous George W. Bush, les relations entre Washington et Moscou connaissent désormais une embellie. Obama s'est voulu conciliant, jusqu'à donner parfois l'impression qu'il composait avec le Kremlin. A la grande satisfaction des dirigeants russes, l'intégration, tant voulue par son prédécesseur, de la Géorgie et de l'Ukraine à l'Otan ne figure plus au rang des priorités. Avec prudence, le nouveau président s'est gardé de stigmatiser le caractère antidémocratique du régime qui sévit en Russie. Enfin, faute d'avoir la preuve de son efficacité, Obama se montre circonspect sur le futur dispositif américain antimissile (ABM) en Europe - auquel Moscou s'oppose avec la dernière énergie. Son administration est divisée : le vice-président, Joseph Biden, veut liquider ce projet ; le républicain Robert Gates, secrétaire à la Défense, le soutient. Aux prises avec les guerres inachevées de George W. Bush et la menace grandissante de l'Iran, Obama cherche à la fois à s'assurer la coopération de la Russie et à neutraliser ses capacités de nuisance. L'exercice a ses limites, comme le démontre l'attitude de Moscou au Conseil de sécurité des Nations unies lorsqu'il s'agit de l'Iran ou encore de la Géorgie. C'est dans ce contexte qu'arrive à expiration, le 5 décembre 2009, le plus important traité de limitation des armes stratégiques hérité de la guerre froide, Start I, signé en 1991 par les Etats-Unis et l'URSS. L'administration Bush ne s'est guère préoccupée de l'échéance. A eux seuls, les deux pays possèdent plus de 90 % des armes nucléaires de la planète. Depuis la disparition de l'URSS, face à l'écrasante supériorité américaine dans le domaine des forces conventionnelles, Moscou s'est accroché à ses missiles balistiques. Afin de maintenir, coûte que coûte, une parité avec Washington. La maintenance de ses stocks, d'âge soviétique à quelques exceptions près, pèse lourd sur le budget militaire. Un terrain d'entente semble se dessiner pour abaisser les arsenaux, de part et d'autre, jusqu'à 1 500 ogives. Déjà balisé, le désarmement bilatéral a l'avantage aux yeux de Washington d'être un dossier moins miné que d'autres : " C'était le plus commode à aborder, explique Alexander Golts, spécialiste de défense et rédacteur en chef adjoint du quotidien en ligne Ejednevny Journal. Pourtant, l'effet est surréaliste. Comme il y a vingt ans, les deux pays se concentrent aujourd'hui sur le comptage de leurs ogives. Le fait que les Américains aient accepté d'en discuter passe déjà, ici, pour une grande victoire de la diplomatie russe. "Dans les années 1980, il avait fallu neuf ans de négociations pour mettre au point Start I. Il reste à présent moins de six mois pour élaborer un nouvel accord. Or Moscou et Washington " ont des objectifs diamétralement opposés, avance Golts. Les Etats-Unis veulent conclure vite car ils sont confrontés à une dizaine de problèmes autrement plus graves : l'Afghanistan, l'Irak, l'Iran, la Corée du Nord, etc. Ici, c'est l'inverse : comme à l'époque soviétique, la dissuasion nucléaire est au c£ur de la politique étrangère. Plus les négociations durent, plus elles permettent à la Russie de renforcer sa stature internationale ". Lorsqu'on entre dans le vif de la négociation, les litiges surgissent (voir l'encadré page 46). " Il est essentiel que Washington soit lié par un accord juridiquement contraignant, explique Sergueï Markov, un proche du pouvoir, député à la Douma [chambre basse du Parlement]. Bush et Cheney [ex-vice-président] avaient le sentiment de pouvoir faire ce qu'ils voulaient. Obama a des idées moins aberrantes, mais il risque en gros de poursuivre la même politique. "En coulisses, les militaires russes, " attendent avec impatience l'échéance de Start I, poursuit Alexander Golts, afin de pouvoir déployer leur nouvelle arme de choc, le RS-24, ce que le traité ne permet pas ". Variante du missile Topol, cet engin - auquel il reste deux essais à effectuer - serait équipé de six têtes à guidage indépendant capable, paraît-il, de contrer n'importe quel bouclieràMalgré les délais impartis, les Etats-Unis ont entrepris, dans la perspective d'un accord, de réexaminer leur " posture nucléaire ". Attendu dès l'automne prochain, " le document, précise Alexandre Pikaïev, chercheur à l'Institut de l'économie mondiale et des relations internationales (Imemo), est annoncé officiellement pour le 1er décembre. Quelques jours à peine avant l'échéance Start I. " Il paraît que si la volonté politique est au rendez-vous, peu importe... " Obama est pragmatique, souligne Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue La Russie dans la politique globale. On peut donc miser sur un succès des pourparlers. Ensuite, les choses deviendront un peu moins brillantes. "Pour l'heure, Moscou veut conditionner tout accord sur le désarmement à un torpillage du bouclier américain antimissile. " Il n'est pas question d'exiger que les Etats-Unis y renoncent, observe Mikhaïl Marguelov, mais s'ils veulent le construire, ils doivent le faire avec nous et l'Union européenne. " En attendant, les officiels clament avec constance que ce dispositif serait dirigé contre la Russie et non contre l'Iran. Aux yeux de l'ancien général Guennadi Evstafiev, consultant du Centre d'études politiques (PIR), la localisation des sites polonais et tchèque suffirait à l'attester : " Ils se situent au plus près des régions de lancement de missiles en Russie occidentale. " En clair, une première frappe américaine détruirait les arsenaux russes sans que Moscou soit en mesure de riposter. Qui plus est, ces projets " ne sont que la première étape d'un déploiement global, accuse Fiodor Loukianov. Qui nous dit qu'à l'avenir il n'y aura pas 100 intercepteurs en Pologne au lieu de 10 ? Si Washington parvient à ses fins, la dissuasion nucléaire n'aura plus aucun sens ". Le programme nucléaire de Téhéran est une autre source de divergence. La perception de la menace iranienne est nettement moins élevée parmi les officiels russes que chez leurs homologues américains. Et l'opposition à des sanctions est beaucoup plus largement répandue à Moscou. " Aux Etats-Unis, souligne Loukianov, Zbigniew Brzezinski lui-même [jadis conseiller de sécurité nationale auprès de Jimmy Carter] admet qu'il est sans doute trop tard pour agir. "Parmi les sujets qui fâchent, il y a, enfin, les " sphères d'intérêt privilégiées " que la Russie revendique dans l'espace ex-soviétique - en Ukraine comme dans les régions pétrolifères de la Caspienne, au sud du Caucase et en Asie centrale. Ces pays " veulent collaborer avec nous, clame Sergueï Markov, mais les Etats-Unis les en empêchent et fomentent une politique russophobe ". Avec constance, Moscou tente de saper les positions acquises par Washington dans ces Etats indépendants. Dernier exemple en date, l'épisode de la base américaine de Manas au Kirghizstan. Moscou avait obtenu sa fermeture, en février 2009, en offrant un crédit de 2 milliards de dollars. Après quelques mois, les autorités kirghizes ont feinté en décidant, en partenariat avec les Etats-Unis, la création sur l'aéroport de Manas d'un centre de transit qui bénéficiera de toute l'infrastructure de la base. En plein déficit de pensée stratégique, Moscou s'entête à parier sur le recul américain. " L'Otan échouera en Afghanistan, poursuit Loukianov. D'ici à deux ans, ses troupes partiront. On peut aider les Etats-Unis à retarder l'échéance. Mais Obama finira par comprendre que Washington doit abandonner sa mission globale. " Face au retour des taliban, les pays d'Asie centrale devront chercher des protections. Et vers qui se tourneront-ils ? Vers le " grand frère russe ". l S. P., avec Alla Chevelkina Sylvaine Pasquier, avec Alla Chevelkina" moscou et washington ont des objectifs tout à fait opposés "" après les pourparlers, les choses deviendront un peu moins brillantes "