La majorité arc-en-ciel a permis qu'un débat de société s'instaure enfin sur une question restée trop longtemps taboue. On en retiendra deux points positifs. Tout d'abord, on ne peut plus nier aujourd'hui qu'il y ait des patients qui, usés par une souffrance rebelle à tout traitement, n'ont plus la force de vivre. Répondre favorablement à leur demande d'euthanasie ou s'y opposer restent deux solutions problématiques, dont l'une doit pourtant être assumée. L'autre enseignement, c'est que l'opinion reste divisée sur cette question, ce qui est le signe de la bonne santé du pluralisme belge, mais confirme surtout que l'euthanasie reste un cas de conscience difficile à trancher.
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La majorité arc-en-ciel a permis qu'un débat de société s'instaure enfin sur une question restée trop longtemps taboue. On en retiendra deux points positifs. Tout d'abord, on ne peut plus nier aujourd'hui qu'il y ait des patients qui, usés par une souffrance rebelle à tout traitement, n'ont plus la force de vivre. Répondre favorablement à leur demande d'euthanasie ou s'y opposer restent deux solutions problématiques, dont l'une doit pourtant être assumée. L'autre enseignement, c'est que l'opinion reste divisée sur cette question, ce qui est le signe de la bonne santé du pluralisme belge, mais confirme surtout que l'euthanasie reste un cas de conscience difficile à trancher. En négatif, ces trois années débouchent sur une loi plus que discutable. Certes, la majorité était incontestablement animée par des intentions louables, mais elle ne mesure pas l'impact réel de cette loi qui, pour les plus optimistes, sera nul et, pour les plus pessimistes, sera désastreux. Tout d'abord, on ne peut feindre d'ignorer qu'une loi qui prévoit d'avance les cas où l'euthanasie est envisageable et qui définit une procédure à suivre transforme ce qui devrait rester à chaque fois un cas de conscience en une simple démarche administrative standardisée. Concrètement, la question qui préoccupera les médecins ne sera plus de savoir si, dans tel cas, il faut se résoudre à l'euthanasie, mais de savoir si les "conditions" prévues par le législateur sont remplies. Si elles le sont, pourquoi perdre son temps à tergiverser? Pourtant, chaque situation où l'euthanasie est envisagée est unique, exigeant un accompagnement sur mesure. Ce sera faire violence à tel patient que d'introduire auprès de lui un second médecin pour confirmer l'évidence; avec tel autre patient, un regard, un seul mot, ou un silence suffisent pour comprendre que la décision est prise, irrévocablement, et qu'il ne faudra plus en parler; tel autre encore voudrait recevoir la "délivrance" des mains de son conjoint, et non du médecin. On pourrait multiplier à l'infini les témoignages qui confirment ce qu'il y a d'indécent, pour le patient comme pour le médecin, d'imposer une procédure officielle en ces circonstances. En voulant "en finir, comme ils le disent, avec ce dossier", les politiques veulent maîtriser le non-maîtrisable. En vérité, on ne peut jamais en avoir fini avec la question de la mort, aucune procédure n'a ici sa place. Il s'ensuit aussi qu'avec la loi, un premier pas est fait pour banaliser le geste concret de tuer. En effet, les techniques pour abréger la vie sont devenues tellement peu spectaculaires aujourd'hui qu'avec la bénédiction de la loi en plus, on aura de moins en moins conscience d'accomplir un geste grave et de plus en plus l'impression de faire ce qui est simplement permis. Comme si on ne pouvait assumer l'euthanasie qu'à ce prix, en gommant le poids du geste. Il faut d'ailleurs noter que sortir ou non l'euthanasie du Code pénal fut un faux débat. Pour l'opinion, peu importe comment la loi l'autorise: si elle l'autorise, c'est qu'"on peut", un point c'est tout. Le choix ou l'exclusion de certains mots contribuent à cette banalisation de la réalité. Par exemple, ça fait mauvais genre, aujourd'hui, de dire que pratiquer une euthanasie, c'est tuer quelqu'un. Tout comme les aveugles ne sont plus que des "malvoyants", l'euthanasie n'est plus qu'un "ultime soin". Le confirme aussi la loi elle-même, qui qualifie la mort par euthanasie de " naturelle". A décrire les choses ainsi, on se demande finalement où était le problème. En vérité, quand pour la loi, les mots ne veulent plus rien dire, c'est la loi elle-même qui ne veut plus rien dire. La troisième critique concerne les conditions prévues par cette loi: celles-ci sont tellement restrictives et lourdes en termes de procédure qu'on ne voit guère en quoi elles vont libérer les médecins. Mais il faut aller plus loin et reconnaître l'ambiguïté de la loi. Si elle a vocation de protéger juridiquement le médecin, cette protection peut aussi se retourner contre lui. Sur simple dénonciation, n'importe quel médecin qui aura déclaré officiellement avoir pratiqué une euthanasie sera désormais inquiété par la justice. Pourra-t-il prouver de façon incontestable, par exemple, que le patient était sain d'esprit au moment de ses demandes réitérées, si la famille, de son côté, en doute sincèrement? Et que se passera-t-il si l'on démontre qu'un médecin n'a pas proposé toutes les alternatives à son patient? En outre, à en croire les soignants, les conditions strictes prévues par la loi excluent les cas d'euthanasie les plus fréquents. Ceux-ci devront rester clandestins. On objectera que, pour ces situations, on fera intervenir l'"état de nécessité". Mais alors, si ce principe est ici reconnu valable, pourquoi ne le serait-il pas pour les cas prévus par la loi? Dernière critique: tous conviennent qu'il faut dénoncer et même poursuivre les euthanasies "économiques", celles accomplies "par routine", "par lassitude", "par conviction idéologique" ou "par décision arbitraire" de certains soignants, sans demande du patient. Or, la loi ne prévoit rien pour démasquer ces euthanasies-là. En définitive, la loi passe à côté des réels enjeux éthiques posés par l'euthanasie, lorsqu'elle ne les sabote pas. Cette loi n'aide personne.Les textes de la rubrique Controverse n'engagent pas la rédaction.par Jean-Michel Longneaux, docteur en philosophie, chargé de cours aux Facultés de Namur