"Imaginez-vous qu'il soit possible, pour un "psy", de demander à un adolescent en révolte, tout habité par un sentiment de colère à l'égard de la société et, parfois, vis-à-vis de lui-même, d'aller passer des examens médicaux avant de poursuivre toute relation avec lui? Ce faisant, il courrait le risque de ne plus jamais revoir le jeune. Or, si le projet de loi sur la psychologie clinique passe la rampe parlementaire, les praticiens seront confrontés à ce genre de situation d'ici peu", tempête Bruno Fraschina, le président de la Fédération francophone belge de psychothérapie psychanalytique et, par ailleurs, médecin psychiatre de son état. Ce projet de loi, élaboré par le cabinet de Magda Aelvoet, ministre de la Santé publique (Agalev), visait initialement à clarifier les conditions d'exercice de la profession de psychologue clinicien. Il était d'ailleurs attendu avec une certaine impatience par nombre de professionnels, désireux de voir leur rôle mieux défini. Las: tel qu'il est formulé, le projet de loi - approuvé en Conseil des ministres en novembre dernier et soumis au Conseil d'Etat - fait presque l'unanimité contre lui. La principale raison de cette levée de boucliers? Le projet de loi instaure un assujettissement des ps...

"Imaginez-vous qu'il soit possible, pour un "psy", de demander à un adolescent en révolte, tout habité par un sentiment de colère à l'égard de la société et, parfois, vis-à-vis de lui-même, d'aller passer des examens médicaux avant de poursuivre toute relation avec lui? Ce faisant, il courrait le risque de ne plus jamais revoir le jeune. Or, si le projet de loi sur la psychologie clinique passe la rampe parlementaire, les praticiens seront confrontés à ce genre de situation d'ici peu", tempête Bruno Fraschina, le président de la Fédération francophone belge de psychothérapie psychanalytique et, par ailleurs, médecin psychiatre de son état. Ce projet de loi, élaboré par le cabinet de Magda Aelvoet, ministre de la Santé publique (Agalev), visait initialement à clarifier les conditions d'exercice de la profession de psychologue clinicien. Il était d'ailleurs attendu avec une certaine impatience par nombre de professionnels, désireux de voir leur rôle mieux défini. Las: tel qu'il est formulé, le projet de loi - approuvé en Conseil des ministres en novembre dernier et soumis au Conseil d'Etat - fait presque l'unanimité contre lui. La principale raison de cette levée de boucliers? Le projet de loi instaure un assujettissement des psychologues cliniciens aux médecins: une catastrophe pour les praticiens de la santé mentale qui explorent, précisément, des registres souvent négligés, voire oubliés par la médecine.Qui, donc, sont ces psychologues cliniciens dont on veut réglementer la profession? La condition préalable pour prétendre à ce titre: être détenteur d'une licence en psychologie, laquelle ne se décroche qu'à l'issue de quatre années de cours et d'une année de stage orienté vers la psychologie clinique, c'est-à-dire axé sur le contact avec des patients en souffrance mentale. Dans la pratique, ces professionnels posent des psychodiagnostics, effectuent des tests ou pratiquent une aide psychologique dans un service hospitalier, un centre de santé mentale ou un cabinet privé. Aux termes de l'état actuel de la législation, cependant, ces pratique sont déjà illégales: en 1967, en effet, la législation sur l'art de guérir a réservé toute forme de diagnostic et de traitement aux seuls médecins. Entre-temps, cependant, les mentalités ont considérablement évolué: l'inconscient a investi la science et les médecins sont de plus en plus nombreux à admettre l'importance de la vie psychique et son influence sur l'état de santé biomédical de leurs patients. D'autre part, les psychologues se sont largement professionnalisés: outre le diplôme qu'ils doivent obligatoirement détenir depuis 1993, date de la reconnaissance et de la protection du titre de psychologue, la plupart d'entre eux suivent, après leurs études, de longues, exigeantes et coûteuses formations en psychothérapie. Et, en pratique, les patients désireux de voi un psy le font sans la pose d'un diagnostic préalable par un médecin. Communautaire, aussiDe quelle manière ce lien de dépendance entre médecins et psychologues cliniciens sera-t-il réinstauré? Le texte du projet de loi prévoit qu'un médecin devra exclure au préalable l'existence de causes biomédicales qui seraient à l'origine de troubles psychiques. Un exemple: qu'un bégaiement ne soit pas provoqué par un méningiome. Après ce diagnostic, le traitement du psychologue pourrait commencer. "Cet article ennuiera autant les psys que le corps médical, pronostique Bruno Fraschina. La psychologie clinique est une science à part entière, qui se différencie de la médecine et ne fait pas appel aux mêmes techniques de soins. D'autre part, quel médecin se sentira habilité à prétendre que tel ou tel patient ne présente aucune pathologie biomédicale ou aucun risque d'en développer une et peut donc, en toute sécurité, être adressé à un psy?" Certes, ainsi que le précise Bob Cools, le conseiller "santé mentale" du cabinet de la Santé publique et artisan du projet de loi, celui-ci ne prévoit aucune obligation formelle. "Le psychologue décide de manière autonome s'il y a lieu, ou non, d'adresser le patient à un médecin. S'il juge que cela n'est pas nécessaire, il poursuit son travail avec le patient. Mais, s'il s'avère par la suite que les aspects biomédicaux avaient une influence sur le problème, le psychologue clinicien portera la responsabilité de sa décision." Traduction: en cas de pépin, bonjour les tribunaux... "Ce projet de loi fait fi de l'évolution des mentalités et il est susceptible d'effacer tous les progrès réalisés, depuis des années, dans le domaine des relations entre les psys et les médecins, s'insurge Jeannine Delgouffre, présidente de l'Institut de formation à l'intervention en santé mentale (Ifisam). Aujourd'hui, en milieu hospitalier notamment, c'est souvent le médecin qui oriente ses patients vers le psychologue clinicien. Demain, lorsque sa responsabilité juridique sera engagée, la confiance ne risque-t-elle pas de céder la place à une prudence légitime, mais sclérosante?" "Pour sortir d'une logique qui ne correspond pas à la réalité en matière de santé mentale, il faudrait ouvrir, dans la législation actuelle (l'arrêté royal n° 78), un chapitre spécifique consacré au statut des professions de la santé mentale. A l'image des dentistes, les psys jouiraient alors d'une totale autonomie par rapport aux médecins", plaident de nombreux acteurs d'instances compétentes en matière de santé mentale. Le hic? En Flandre les approches psychothérapeutiques sont davantage "comportementales": elles visent à modifier le comportement selon un programme prédéterminé, sans établir de lien avec le fonctionnement psychique inconscient. Dans ce cadre thérapeutique, les liens entre le patient et son psy sont relativement clairs et stables. Dans une thérapie de type psychanalytique, comme on les pratique souvent en Wallonie et à Bruxelles, en revanche, l'évolution de ces liens fait partie intégrante du processus d'accompagnement du patient. Et toute "intrusion" d'un tiers - tel un médecin - dans la relation pourrait s'avérer nuisible, assurent les opposants au projet. Rien de tel dans une approche comportementaliste. Pas étonnant, par conséquent, si, en Flandre, les associations de santé mentale réagissent plus favorablement au projet de loi préparé par la ministre de la Santé publique. Ah, le fameux clivage communautaire...