C'était au Midem de Cannes, il y a vingt ans. Sur la scène du grand auditorium du palais des festivals, Gérard Depardieu joue le Diable, auquel un jeune soldat incarné par son fils Guillaume vend son âme. Le mythe faustien traversé par la musique de Stravinsky sur un texte du Suisse Charles-Ferdinand Ramuz : L'Histoire du soldat ramène une autre composante de l'univers Depardieu, celle d'intégrer sa vie, ses amours, ses emmerdes, à l'aventure scénique. Là, Carole Bouquet, qui partage alors son quotidien amoureux, campe la narratrice d'un récit partagé avec l'interprétation flamboyante d'une demi-douzaine de musiciens. Depardieu, 49 ans, costard charbon et chemise blanche, est beau, sans l'encombrante enveloppe physique actuelle. Guillaume, le fiston compliqué ayant déjà tâté de la prison, équipé de sages lunettes ovales, évoque un étudiant en philo. Face à lui, le récitant diable Gérard balance les phrases comme un champion du monde, Cassius Clay blanc. Droitement fier derrière le pupitre et le texte, ne supportant qu'une seule autorité : celle des mots. Le public du grand auditorium cannois bondé de plus de 2 000 personnes prend ce soir de janvier 1997 une drôle de leçon : celle donnée par une icône du cinéma explorant, loin des films et sur des...

C'était au Midem de Cannes, il y a vingt ans. Sur la scène du grand auditorium du palais des festivals, Gérard Depardieu joue le Diable, auquel un jeune soldat incarné par son fils Guillaume vend son âme. Le mythe faustien traversé par la musique de Stravinsky sur un texte du Suisse Charles-Ferdinand Ramuz : L'Histoire du soldat ramène une autre composante de l'univers Depardieu, celle d'intégrer sa vie, ses amours, ses emmerdes, à l'aventure scénique. Là, Carole Bouquet, qui partage alors son quotidien amoureux, campe la narratrice d'un récit partagé avec l'interprétation flamboyante d'une demi-douzaine de musiciens. Depardieu, 49 ans, costard charbon et chemise blanche, est beau, sans l'encombrante enveloppe physique actuelle. Guillaume, le fiston compliqué ayant déjà tâté de la prison, équipé de sages lunettes ovales, évoque un étudiant en philo. Face à lui, le récitant diable Gérard balance les phrases comme un champion du monde, Cassius Clay blanc. Droitement fier derrière le pupitre et le texte, ne supportant qu'une seule autorité : celle des mots. Le public du grand auditorium cannois bondé de plus de 2 000 personnes prend ce soir de janvier 1997 une drôle de leçon : celle donnée par une icône du cinéma explorant, loin des films et sur des airs classiques, les noeuds de la langue française. Depardieu et les mots, la relation commence pourtant mal : avec le père, le Dédé, tôlier en carrosserie, et la Lilette, mère au foyer, plus proches de l'analphabétisme que des livres. Ado, le Gérard préfère le traficotage avec la base américaine voisine de Châteauroux à la lecture. Il sait à peine épeler son nom, bégaie et règle souvent la conversation à coups de poing. Une vie d'enfant sauvage dévoyé qu'il décrit en 2014 dans sa belle bio, Ça s'est fait comme ça : " Je grandis dans la rue, bien plus qu'à l'école où j'ai tout juste appris à lire et à écrire. La rue ne te laisse rien passer, tu dois croire en ta bonne étoile, ne compter que sur toi-même. " Il a 14 ans lorsqu'un aîné cultivé lui parle de théâtre et Depardieu-le-voyou entre en douce pendant une représentation de Dom Juan de Molière au théâtre de Châteauroux : " Je ne comprends pas un mot sur cinq, mais je me souviens comme ça me plaît à l'oreille, tout en me troublant [...] c'est une découverte qui me plonge dans des abîmes de réflexion. " L'abîme, on le sait, sera la bouée de sauvetage qui évite la case prison ou la mort précoce. Et c'est précisément sur les planches que Depardieu débute sa carrière d'acteur en 1967 dans Boudu sauvé des eaux, mis en scène par Jean-Laurent Cochet, ancien de la Comédie-Française qui adoube un talent de toute évidence magistral. Tout en passant dans des films d'Audiard ou de Jacques Deray, Depardieu devient lui-même via des textes insulaires, pour ne pas dire de franche avant-garde, joués au théâtre. On est avant Les Valseuses et Depardieu avale Nathalie Sarraute, Peter Handke, Michel Puig et même Duras, notamment dans deux longs-métrages, Nathalie Granger et La Femme du Gange. Une nouvelle discipline de vie, même si pendant une représentation de Les Gens déraisonnables sont en voie de disparition - longue de trois heures - Depardieu s'endort en scène. Pour de vrai. De sa fougue théâtrale des années 1970, il reste peu ou pas d'images, le cinéma demeurant le témoin principal de la diction Depardieu et son drôle de larynx Gargantua. Un ton élevé, grandiloquent, rhapsodie de mots déclamés en emphase décalée, le corps suivant le rythme d'un imposant reniflement de truffe et de sourds grognements tout juste humains : l'improbable mix devient d'autant plus une signature perso que la mise en scène vocale de Depardieu transpire aussi de ses convulsions intérieures, son Etna à lui. C'est pas lui qui joue Cyrano, c'est de Bergerac qui devient Gégé, et on ne parle même pas du nez. Comme on peut le voir dans un récent documentaire de la RTBF (1), Gégé, la soixantaine pansue, garde du génie en scène, malgré une filmographie frustrante depuis un quart de siècle - à trop peu d'exceptions près. En novembre 2014, dans l'écrin de Flagey, à Bruxelles, en apesanteur grave, il récite des poèmes en musique pendant trois représentations dont la dernière fait encore parler d'elle : là, il vasouille complètement, ivre ou épuisé, quittant la scène après trente minutes de spectacle. Gégéissime. Mais le dérapage n'intervient pas pendant Nantes de Barbara, l'un des textes choisis qui annonce à sa manière l'album Depardieu chante Barbara publié ces jours-ci, près de vingt ans après la mort de la dame en noir. Les quatorze titres ont été enregistrés dans la maison même de Barbara, à Précy-sur-Marne, avec Gérard Daguerre, pianiste de la chanteuse pendant quinze ans. Rayon musique, on se souvient avoir vu Depardieu en tentative de rocker dans le Je vous aime de Claude Berri - affublé d'un cuir-fourrure grotesque - et autres vaines apparitions dans les années 1980 : il joue alors au Tarzan pop, au crooner, au loulou (pas celui de Pialat), mais artistiquement, ce n'est pas terrible. Rien à voir avec son cinéma au sommet de Rêve de singe ou Barocco. Plus convaincant dans Quand j'étais chanteur, film de 2006, il devient lui-même via l'interprétation actuelle de Barbara. Celle-ci appelait Depardieu " L'Amant à mille bras ",l'acteur lui retournant le même genre d'amour platonique. C'est Barbara qui vient chercher Gérard pour Lily Passion, comédie musicale occupant le Zénith de Paris pendant un mois, début 1986. L'histoire d'une chanteuse qui croise un assassin et partage avec lui ses blessures intimes : on n'est pas loin des biographies respectives, celles de la fille violentée par son père et du gamin troublé de Châteauroux. On retrouve ce lien dans le disque où Depardieu chante Barbara (2) : sans effort ni effet, comme si le souffle qui guide sa voix était celui d'un sentimentalisme pleinement assuré après six décades boulimiques. Face à ces chansons aussi fragiles qu'immenses - L'Aigle noir, Ma plus belle histoire d'amour, Göttingen, Dis, quand reviendras-tu ? - Depardieu (re)devient humain. Ogre, mais seulement dans le talent. (1) La nuit leur appartient - L'aventure Depardieu-Graffin, réalisé par Jean-Marc Panis. (2) CD Depardieu chante Barbara chez Warner. PAR PHILIPPE CORNETLa mise en scène vocale de Depardieu transpire aussi de ses convulsions intérieures