SARKOZY Président et candidat

C'est un coup de gueule que ses proches n'ont pas oublié : en mars 2007, après les incidents de la gare du Nord, qui éclatent à trois semaines du premier tour de la présidentielle, Nicolas Sarkozy recadre ses troupes, qui se sont rapidement remises à évoquer les questions économiques et sociales : " Je me suis débrouillé depuis trois jours pour braquer de nouveau la campagne sur la droite, vous la laissez là où elle est ! " Aucune situation n'est comparable à celle que créent les drames de Toulouse et de Montauban. Une question de stratégie électorale se pose néanmoins : jusqu'à quel point, au-delà de l'émotion nationale, prolonger la séquence politique d'un événement qui constitue, selon la formule d'un responsable UMP, " la matérialisation absolue de tous les fantasmes " ?
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C'est un coup de gueule que ses proches n'ont pas oublié : en mars 2007, après les incidents de la gare du Nord, qui éclatent à trois semaines du premier tour de la présidentielle, Nicolas Sarkozy recadre ses troupes, qui se sont rapidement remises à évoquer les questions économiques et sociales : " Je me suis débrouillé depuis trois jours pour braquer de nouveau la campagne sur la droite, vous la laissez là où elle est ! " Aucune situation n'est comparable à celle que créent les drames de Toulouse et de Montauban. Une question de stratégie électorale se pose néanmoins : jusqu'à quel point, au-delà de l'émotion nationale, prolonger la séquence politique d'un événement qui constitue, selon la formule d'un responsable UMP, " la matérialisation absolue de tous les fantasmes " ? Redevenu président, Nicolas Sarkozy a su gérer la crise terroriste, comme il aime le faire. " Il n'a pas abusé de sa prééminence, il en a usé ", observe un pilier de la campagne socialiste. " Il a plus que jamais ressemblé à son slogan, "La France forte'' , constate un ancien ministre de la majorité. Nicolas Sarkozy est ainsi. " Il se saisit de l'actualité comme un chat d'une souris ", note un ténor de l'UMP. Pourquoi alors les actes terroristes échapperaient-ils à la règle ? " On incarne plus que d'autres la loi, la sécurité, l'ordre, la protection, et voilà que la loi, la sécurité, l'ordre et la protection n'ont pas été assez respectés ", se réjouit un fidèle du chef de l'Etat. Si les sarkozystes veulent faire des actes barbares de Toulouse et de Montauban le tournant de la campagne, c'est d'abord pour changer un récit qui leur était jusqu'à présent défavorable. Car, pour Nicolas Sarkozy lui-même, le virage est antérieur : il se situe pendant la semaine au cours de laquelle il a enchaîné Des paroles et des actes, sur France 2, et le meeting de Ville-pinte. C'est à ce moment-là qu'il s'est dit qu'il allait gagner. " Après la réunion publique de Bordeaux, le 3 mars, il était très lucide sur la situation. Dans les jours suivants, il a eu le sentiment d'avoir imposé le rythme et de dominer le terrain des idées ", confie un proche. Sans que les rapports de forces du second tour, tels que les évaluent les sondages, changent beaucoup. Toujours cette hostilité à sa personne. Espoir d'un partisan : que les actes terroristes " anesthésient " l'idée d'un référendum anti-Sarkozy. L'événement qui vient tout chambouler, Hollande n'a cessé de l'évoquer ces derniers mois, sans pouvoir se préparer autrement qu'en anticipant l'imprévisible. La voilà donc, cette onde de choc, hors norme : la fureur d'un islamiste plongeant la France dans l'effroi. Et entraînant la campagne du socialiste sur des terrains minés, ceux sur lesquels la gauche est plus fragile, la sécurité, le terrorisme, les banlieues, l'intégration. Un responsable de son équipe résume : " François devra tenir compte de ce que l'inconscient collectif a été marqué par ces drames, qui vont colorer la campagne jusqu'à la fin. Du coup, il ne faut pas éviter le sujet, il faut faire face. " Et mettre en avant des figures de la gauche crédibles sur ces sujets. A Aurillac, le 22 mars, François Hollande lance, dans une salle silencieuse : " La sécurité, c'est la première des libertés, la liberté sans laquelle les autres libertés perdent leur valeur et leur sens. " C'est à qui, de Nicolas Sarkozy ou de lui, incarne le mieux la solennité. " On a vu deux hommes d'Etat, l'un en situation, l'autre en position - c'était une histoire de visage, de raideur dans l'attitude, analyse l'ancien ministre et conseiller chargé du projet présidentiel Michel Sapin. Le message que François Hollande avait transmis au QG, c'était : "Surtout pas de polémique." Pas un mot, pas une attaque, rien. La cohésion nationale, lui seul devait l'exprimer, l'incarner. " Au-delà de quelques dérapages à chaud, les premières critiques de la gauche ne seront émises qu'une fois l'assaut mené. C'est aussi le candidat en personne qui a forgé le nouveau slogan " Rien ne s'opposera au changement ", version réactualisée du " Le changement, c'est maintenant ". Son plan de bataille consiste à ramener le président sortant à son bilan, considéré comme son point faible. Même sur la sécurité. " Sarkozy ne peut plus se promener dans les quartiers et expliquer qu'il a fait reculer la délinquance, répète François Rebsamen, le chef du groupe socialiste au Sénat. En 2007, son bilan de ministre de l'Intérieur était bien meilleur, ce qui lui avait permis de surfer sur les événements de la gare du Nord. "Hors micro, François Hollande livre son analyse : " Ceux qui pensent que Sarkozy n'a pas un bon bilan ne changeront pas d'avis après Toulouse. " Au PS, on se rassure en espérant que les préoccupations économiques et sociales vont revenir au centre des débats. " Si Nicolas Sarkozy avait réussi à convaincre Mittal de rouvrir Gandrange, là, c'était vraiment compliqué à gérer pour nous, parce que c'est un item sur lequel François est plus en pointe que lui ", note l'ancien ministre Claude Bartolone. Pour ramener le balancier à son point d'équilibre, Hollande parlera vite, de nouveau, de la crise. Il s'adressera également aux banlieues. Un " printemps des quartiers populaires et territoires délaissés " est prévu les 5, 6 et 7 avril. Le candidat avait quelque peu délaissé ce sujet. L'actualité l'a transformé en dossier brûlant. Officiellement, bien sûr, il n'est pas question d'admettre que les tueries relancent la campagne de Marine Le Pen. Cependant, la candidate estime que le drame " recentre " la campagne sur les thèmes " essentiels " de la sécurité et de l'immigration, c'est-à-dire ceux du FN. Il lui permet surtout de croiser le fer avec Nicolas Sarkozy, après une séquence sur les parrainages jugée " mauvaise " par son entourage et des sondages qui se tassent. " L'UMP et le PS ont occulté ces sujets, affirmait-elle, le 25 mars, en petit comité. Les socialistes n'ont rien à dire. Et il est fondamental d'empêcher Sarkozy d'oublier son bilan en la matière. " Le lendemain, à Nantes, Marine Le Pen a aussi attaqué le président sur le terrain des valeurs : " L'Etat a perdu le contrôle des banlieues, il a perdu la guerre : l'angélisme de gauche a corrompu une droite qui a renoncé. " Florian Philippot, son directeur stratégique, décrypte : " En 2007, Sarkozy promettait de liquider l'héritage de Mai 68, il devait remettre de l'ordre partout. La réalité, c'est qu'il n'y a pas eu de changement. "Le retour du terrorisme aura, pour Jean-Luc Mélenchon (le seul des grands candidats à ne pas avoir assisté à la cérémonie militaire de Montauban), doublement retardé l'échéance. Le 19 mars, à l'heure où les médias devaient débattre du nouveau phénomène - la " prise de la Bastille " par le peuple de gauche un jour auparavant -, la France n'avait d'yeux et d'oreilles que pour un tueur en série de 23 ans. Le 19 mars, devait débuter, aussi, la grande offensive des concurrents du Front de gauche, à commencer par le PS. Ils n'ont aucune raison de laisser prospérer la petite entreprise Mélenchon, qu'un sondage, le 22 mars, désigne comme le troisième homme, avec 14 % de voix. La pseudo-trêve passée, les attaques sérieuses vont débuter à l'encontre du candidat de la gauche dure. Des paparazzis auraient été aperçus en train de " planquer " près du domicile parisien de Mélenchon. L'intéressé s'attend à ce que sa vie privée soit rendue de plus en plus publique : " Ses adversaires savent que Jean-Luc est très nerveux sur ce terrain-là, décrypte un ami, c'est là-dessus qu'ils vont venir le chercher. Ils vont lâcher les chiens. " C'est de la gauche que les proches de Mélenchon attendent, avec parfois un brin de paranoïa, que vienne la curée : " Encore quelques jours, et le PS fera les poubelles ! "Dans les sondages, Marine Le Pen talonne Nicolas Sarkozy. Pas loin derrière elle : François Bayrou. Le Béarnais est persuadé que la dynamique présidentielle va s'effondrer, qu'il va mécaniquement récupérer les électeurs de Sarkozy et se retrouver face à François Hollande. Et l'emporter." Dès qu'on arrive à 14 %, le plus difficile est fait ", confie-t-il à ses proches. C'était il y a deux mois. Un siècle. La campagne n'a pas validé ce scénario. Bayrou a stagné, voire reculé, devancé dans une étude d'opinion par Mélenchon. La même semaine, le drame de Toulouse s'est transformé en épisode maudit pour le président du MoDem. Sa popularité atteint des sommets sans se traduire en intentions de vote. C'est l'autre paradoxe. Un vrai casse-tête pour son entourage. Chemise trempée après une heure et quart de discours, le 25 mars à Paris, il lâche : " C'est le vrai lancement de la campagne. " Avant, c'était quoi ? " Business as usual. " Dans trois semaines, le premier tour.TUGDUAL DENIS, ELISE KARLIN, ERIC MANDONNET, BENJAMIN SPORTOUCH, ROMAIN ROSSO ET MARCELO WESFREID