L'unification allemande est mise en route par Napoléon après la victoire d'Austerlitz en 1805. Le 16 juillet, la Confédération du Rhin, ou Etats confédérés du Rhin, est fondée à Paris. Elle est officiellement dirigée par Karl von Dalberg, autrement dit, non pas par un monarque, mais par un prince-primat. Napoléon est son " protecteur ". Seize Etats allemands y adhèrent, dont les principaux, comme la Bavière et le Wurtemberg, intègrent un membre du clan Bonaparte dans leurs familles régnantes. Dix-neuf principautés s'y ajouteront encore par la suite, dont le petit Etat de Saxe-Cobourg, qui fournira plus tard son premier roi à la Belgique. Les villes hanséatiques de Brème, Hambourg et Lübeck passent directement sous autorité française.

La république universelle, Frédéric Sorrieu, 1848, ou la vision d'un Etat européen unifié. Cette performance optimiste a été perturbée dans la seconde moitié du XIXe siècle par la montée d'une Allemagne militariste et autoritaire. © BRIDGEMAN IMAGES

Ce ne sont pas moins de 15 millions de personnes qui voient ainsi leur situation changer. Désormais, leur vie n'est plus régie par les lois féodales, mais par le Code civil. La liberté de religion est proclamée. Ce qui, dans le cas des juifs notamment, fait une énorme différence. Plus important encore, la Confédération du Rhin est une alliance militaire. Elle constitue une zone tampon entre, d'une part, l'Empire français, de l'autre, l'Autriche et la Prusse. Ses membres doivent aussi fournir des troupes pour protéger la région contre les agressions prussiennes et autrichiennes, un prix qu'au début, on paie volontiers en échange de l'indépendance. En quelques mois, la sphère d'influence française s'étend de façon spectaculaire. Toute l'Allemagne ou presque, en dehors de la Prusse, est à présente l'alliée de Paris. Mais dans cette sphère, des sentiments mélangés de peur, de frustration, mais aussi de soif de pouvoir et d'action ne vont pas tarder à composer un cocktail particulièrement explosif.

La Confédération du Rhin était officiellement dirigée par Karl von Dalberg (1744-1817). Napoléon n'en était que le " protecteur ". Von Dalberg a publié plusieurs ouvrages, dont le principal, Méditation sur l'univers, a connu jusqu'à dix éditions. © D.R.

DES ALLIÉS TENUS À L'ÉCART

Le fait que Napoléon s'aliène la Confédération du Rhin va s'avérer d'une importance décisive à long terme. Ses membres sont ses plus fidèles alliés. Ils l'ont accueilli comme un sauveur et ils l'admirent. Jusqu'à ce qu'ils s'aperçoivent que leurs économies sont désorganisées au profit de celle de la France. La Confédération subit les répercussions économiques du Système continental. Il s'avère que le blocus mis en oeuvre par Napoléon pour asphyxier l'économie anglaise nuit en réalité surtout à l'économie du continent. C'est une grosse erreur stratégique, qui lui coûtera peut-être plus encore que ses nombreuses guerres la sympathie de l'Europe.

Nous arrivons ainsi à l'un des principaux reproches que l'on puisse adresser au régime napoléonien dans le domaine géopolitique. La fondation de la Confédération du Rhin a été l'un de ses actes politiques les plus géniaux, mais ensuite, Bonaparte a laissé passer une chance historique de nouer une alliance francoallemande solide et, ce faisant, de garantir la paix et la stabilité à long terme. Il n'a rien fait pour que la Confédération devienne une véritable fédération allemande, avec une économie florissante et une place équivalente à celle de l'Empire français. La Bavière, la Hesse, la Bade, le Wurtemberg et les trente-cinq Etats membres plus petits auraient réussi, avec la France, à calmer la Prusse et à limiter l'influence croissante de la Russie. Hélas, Napoléon n'a jamais pris la Confédération au sérieux.

Caricature britannique de Guillaume Ier (1797-1888). En tant que roi de Prusse, il est parvenu, lui, à réaliser l'unification de l'Allemagne et est devenu empereur. © GETTY IMAGES

La grande gagnante de l'histoire est la Prusse. Dès les dernières années du règne de Napoléon, celle-ci cultive un fervent patriotisme, fondé sur la conviction que l'Allemagne doit devenir une nation forte et unie de manière à pouvoir se protéger des ingérences de la France ou d'une autre puissance. Sous la pression de son armée, une Allemagne unifiée, forte, va d'ailleurs se constituer dans le courant du siècle sous commandement prussien.

Soutenue par la Russie, la Prusse bénéficie largement du déclin de l'empire napoléonien. L'issue de la guerre contre Napoléon permet à la Russie de décider qui va dominer l'Europe et quel système social et politique ce pays adoptera. La Prusse est l'alliée par excellence de Saint-Pétersbourg, non seulement contre la France mais aussi, plus tard, contre l'empire autrichien. Elle reçoit de la Russie carte blanche pour construire une armée redoutable, qui lui permet d'engager la campagne de 1814 et 1815. De plus, le tsar soutient Berlin dans ses prétentions territoriales. Alors que la Prusse, pays ultranationaliste et conservateur, a été d'une importance secondaire jusqu'à la chute de Napoléon, elle devient ensuite l'un des pays les plus puissants du continent. Loin des nouveaux principes de la Révolution française, l'idéologie dominante y est celle d'un nationalisme strict, assis sur la puissance des armes.

Napoléon reçoit la reine Louise de Prusse à la paix de Tilsit le 6 juillet 1807, Nicolas Gosse. A cette époque, il avait le pouvoir et la volonté d'assurer l'unification européenne. © GETTY IMAGES

Après la destruction de l'ennemi commun, la Prusse ne renoncera plus jamais à sa force militaire. En 1815, elle est parvenue à quasiment doubler sa population et sa superficie. Une fois remportée la victoire finale sur Napoléon, elle conserve la Prusse orientale et Dantzig, l'accès à la Baltique est consolidé et à l'ouest, elle s'empare de grandes parties de la Rhénanie, dont Bonn et Cologne. Il reste encore des trous dans le puzzle allemand, comme Hanovre et la Hesse, mais ainsi que Humboldt, le Premier ministre, l'écrit un jour à sa femme, " la Prusse comblera bien ces trous lors d'une guerre suivante, qui ne manquera pas d'éclater ". L'avenir lui donnera malheureusement raison. La chute de Napoléon prépare donc la voie à une Allemagne unifiée, militariste et autoritariste, qui dominera à partir de 1870 le continent européen. Une nouvelle superpuissance au coeur de l'Europe, qui jouera un rôle déterminant au xixe et, surtout, au xxe siècle.

Le ralliement du 5e d'infanterie de ligne à l'empereur, le 7 mars 1815. © D.R.

Napoléon est-il le premier Européen ?

Si la politique internationale de Napoléon tourne mal, ce n'est pas faute d'avoir eu de bonnes intentions. " Une de mes plus grandes pensées avait été l'agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques qu'ont dissous, morcelés les révolutions et la politique ", dicte-t-il à Sainte-Hélène. " J'eusse voulu faire de chacun de ces peuples un seul et même corps de nation. C'est avec un tel cortège qu'il eût été beau de s'avancer dans la postérité et la bénédiction des siècles. [...] et je pense pas qu'[...] il y ait en Europe d'autre grand équilibre possible que l'agglomération et la confédération des grands peuples ". Ce discours nous en rappelle d'autres. Napoléon lance l'idée d'une Europe unifiée, mais il ne le fait que durant son exil, alors qu'il est occupé à rédiger sa grande oeuvre historique (assortie de son apologie). De plus, il n'explique jamais à quoi cette confédération doit exactement ressembler.

Son idéal européen est vague, comme l'est d'ailleurs l'ensemble de sa politique internationale. Il n'a pas laissé de descriptions claires de ses intentions. Il a pourtant détenu le pouvoir suffisamment longtemps pour mettre ses idées en pratique. Après la paix de Tilsit, il a semblé oeuvrer pour une alliance franco-allemande. " La France est unie aux peuples de l'Allemagne par les lois de la Confédération, à ceux de l'Espagne, de la Hollande, de la Suisse et de l'Italie par les lois de notre système fédératif ", déclare-t-il alors aux députés du Corps législatif. Il revient sur le sujet en 1815, lorsque pendant les Cent-Jours, il commente sa modification de la constitution. Il dit alors vouloir réaliser un grand système européen fédératif, qui sera à ses yeux synonyme de progrès pour la civilisation. Il voit juste, mais là n'est pas la question. Ce qui nous préoccupe ici, c'est le fait qu'il n'a pratiquement rien réalisé de ses idéaux. La confédération des Etats allemands n'a jamais été une véritable alliance politique, car elle a avant tout servi à recruter des effectifs pour la grande armée. Fédérer signifie réunir des peuples sur base de lois, de droits et d'obligations communs. Il n'a jamais été question le moins du monde d'égalité entre l'Empire et ses alliés.

Sans doute Bonaparte aurait-il eu de meilleures chances de succès s'il avait eu une vision claire de son empire et de ses voisins. Mais il en était loin. Il n'avait pas de projet dans ce sens. " [...] de vrais amis, mes chauds partisans, me demandaient parfois, dans les meilleures intentions et pour leur gouverne, où je prétendais arriver ; et je répondais toujours que je n'en savais rien. Ils en demeuraient frappés, peut-être mécontents, et pourtant je leur disais vrai. " Nous touchons là un point essentiel : c'est précisément parce qu'il ne savait pas et ne pouvait pas savoir où il allait et où le monde allait qu'il a toujours emprunté des voies inexplorées, qui l'ont finalement mené au précipice.

Au bénéfice de Napoléon, il faut préciser ici qu'il n'a jamais eu le temps de vraiment faire fonctionner son système et d'en recueillir les bénéfices. Construire un nouveau monde demandait du temps, un temps qui ne lui a pas été donné parce qu'à tout bout de champ, une nouvelle guerre éclatait. Si nous considérons le fait que l'Europe n'a entamé son unification pacifique qu'après 1945 et qu'aujourd'hui encore, des conflits dangereux se produisent à ses frontières, nous nous garderons de condamner trop vite Napoléon pour son incapacité à apporter la paix et la stabilité en Europe.