Depuis quelques mois, des employés de banque relèvent un défi étonnant au Congo : atteindre les coins les plus reculés du pays pour y faire parvenir la paie des agents de l'Etat. Quand leurs fourgons ne passent plus, vu l'état des routes et des pistes, c'est à moto qu'ils poursuivent leur odyssée. Faute de pont ou de bac, ils doivent parfois traverser des rivières en radeau. Arrivés à destination, la distribution s'organise dans des locaux transformés en " agence bancaire ".
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Depuis quelques mois, des employés de banque relèvent un défi étonnant au Congo : atteindre les coins les plus reculés du pays pour y faire parvenir la paie des agents de l'Etat. Quand leurs fourgons ne passent plus, vu l'état des routes et des pistes, c'est à moto qu'ils poursuivent leur odyssée. Faute de pont ou de bac, ils doivent parfois traverser des rivières en radeau. Arrivés à destination, la distribution s'organise dans des locaux transformés en " agence bancaire ". Le versement des salaires des fonctionnaires congolais est, en effet, désormais confié aux banques. D'abord mise en place à Kinshasa, puis dans les autres grandes villes du pays, la bancarisation des rémunérations s'étend peu à peu aux zones rurales. " Sur un total de plus d'un million d'agents de l'Etat, 800 000 reçoivent aujourd'hui leur paie sur un compte ", nous précise le patron d'un des principaux établissements bancaires impliqués dans l'opération. Pour la plupart des instituteurs, policiers, militaires, douaniers, magistrats, personnels soignants des hôpitaux publics, c'est un soulagement. Jusqu'ici payés en liquide, leur salaire était en partie détourné par des supérieurs ou des intermédiaires. Un soldat rémunéré en principe 80 dollars par mois n'en percevait que 10. Un instituteur recevait 15 dollars sur les 90 auxquels il avait droit. Les salaires étaient ponctionnés officiellement, au titre de " frais de transports " et de " manipulation des espèces " (sic), ou arbitrairement, chaque niveau de la hiérarchie prélevant sa dîme. " Quand j'ai touché pour la première fois ma paie à la banque, j'étais tout content de constater qu'elle avait été nettement augmentée, se souvient un policier en poste à Kinshasa. On m'a expliqué qu'en réalité j'avais perçu pour la première fois l'intégralité de mon salaire ! " Marie, infirmière dans la ville diamantifère de Mbuji Mayi, témoigne elle aussi. Chaque mois, elle recevait directement de son patron une somme deux fois moindre que celle qu'elle touche aujourd'hui sur un compte. Pendant dix ans, son supérieur lui a pris indûment la moitié de son salaire. Les banques ont ouvert des comptes nominatifs après avoir reçu de l'administration des listings de fonctionnaires. Avant l'entrée en vigueur de cette mesure, 2,7 millions de Congolais seulement en étaient titulaires. A présent, le seuil des 3,5 millions de comptes est atteint, pour 70 millions d'habitants. Soit un taux national de bancarisation de 5 %, ce qui reste faible par rapport à la moyenne africaine, évaluée à quelque 15 %. " Je constate tout de même que, depuis l'instauration du système, beaucoup de militaires congolais disposent d'un compte en banque et sont devenus de grands épargnants ", confie un directeur d'agence bancaire. Une quinzaine de banques commerciales ont accepté de participer à l'opération initiée par le Premier ministre Augustin Matata Ponyo Mapon. La Trust Merchant Bank gère, à elle seule, 220 000 comptes, soit plus de 25 % du marché. Ecobank et Sofibanque suivent, avec respectivement 110 000 et 85 000 comptes. Les banques espèrent fidéliser, à terme, une nouvelle clientèle, à laquelle elles proposent un accès au micro-crédit et à d'autres services. Toutefois, jusqu'à présent, la plupart des agents de l'Etat ont retiré la totalité du cash mis à leur disposition. " Nous sommes, en outre, confrontés aux lenteurs de la Banque centrale, glisse un banquier. Elle met six mois au moins à verser aux banques leur rémunération, fixée actuellement à 3,6 dollars par client. On doit donc puiser dans nos fonds propres, ce qui exige d'avoir les reins solides. " Le gouvernement, lui, voit surtout dans le nouveau système le moyen de faire disparaître les fonctionnaires fictifs, et de réduire ainsi les dépenses salariales. Auparavant, des comptables publics n'hésitaient pas à gonfler les effectifs des agents de l'Etat ou décalaient d'une semaine le jour de paie. Chaque fin de mois, au moment où l'Etat décaissait des dizaines de milliards de francs congolais, le marché des changes de Kinshasa était inondé de francs détournés, vite convertis en dollars, ce qui provoquait une dépréciation de la monnaie nationale. Depuis l'instauration de la bancarisation des salaires, 5 % des agents de l'Etat ne seraient jamais venus percevoir leurs émoluments. Tout bénéfice pour le Trésor public. Mais les fraudeurs ne manquent pas d'imagination pour continuer à détourner des fonds, grâce à de faux noms sur les listes d'émargement et au commerce de cartes d'électeur, document qui tient lieu de carte d'identité. " Une banque de province a reçu une liste de 2 000 fonctionnaires à rémunérer, dont seuls 400 se sont présentés à l'enregistrement, raconte un expatrié belge. A Feshi, un intermédiaire a ajouté 21 noms inconnus sur la liste des 12 instituteurs de l'école locale. " Plus grave : dans plusieurs régions du pays, des fourgons et des bateaux transportant la paie des fonctionnaires ont été attaqués. Beaucoup, au Congo, pointent du doigt de hauts gradés et autres profiteurs dont le train de vie a chuté en raison du versement des salaires sur un compte bancaire. Si le nouveau système limite les détournements, il suscite néanmoins du mécontentement dans les zones non couvertes par des structures bancaires. Des enseignants déplorent une perte de temps, d'énergie et d'argent. La plupart de ceux qui résident en brousse doivent parcourir de longues distances pour atteindre une agence bancaire ou un local affecté provisoirement à la distribution des salaires. Des instituteurs abandonnent ainsi leurs élèves pendant plusieurs jours. " C'est exact, admet un banquier de Kinshasa. Mais, dans l'ancien système, ces enseignants, dont le salaire allait en partie dans la poche d'intermédiaires, étaient encore plus souvent absents de la classe : ils allaient aux champs ou faisaient du petit commerce pour arrondir leurs fins de mois. " Des agents de l'Etat se plaignent aussi des longues files qu'ils doivent faire les jours de paie. Arrivés en ville avant d'avoir eu la confirmation de la disponibilité de leur pécule, certains sont obligés d'attendre plusieurs journées le décaissement devant le guichet. Ils deviennent alors une charge pour les familles qui les hébergent, et voient leurs paies rabotées par les frais de séjour. Un accord passé entre banques et opérateurs téléphoniques prévoyait que les agents de l'Etat en poste dans les zones les plus reculées puissent recevoir le cash dans la boutique télécoms de leur village. Les fonctionnaires recevaient un SMS les informant du versement de leur salaire. Mais ce système, très répandu au Kenya, n'a pas fonctionné au Congo. " Les opérateurs télécoms, qui avaient fait du lobbying pour participer au projet, ont accumulé les retards de paiement ", assure l'une de nos sources. Dans la plupart des régions, les banques ont dû reprendre la main.Par Olivier Rogeau