" Je ne l'imaginais pas comme ça, mon dernier édito avant de quitter la direction du Rideau de Bruxelles ", écrit-il dans son texte d'annonce de saison. Pour lui aussi, le Covid a tout chamboulé. Quand il nous reçoit pour une longue interview, Michael Delaunoy n'a déjà plus de bureau, les espaces ayant été réaménagés pour respecter la distanciation sociale. " Je m'installe sur un coin de table ", dit-il simplement. Sa direction au Rideau, il ne l'imaginait pas comme ça non plus, débarquant au moment où l'équipe était forcée de quitter le Palais des beaux-arts, le lieu qui hébergeait le théâtre depuis sa fondation, en 1943 : " Ma direction aura finalement été une longue crise, treize ans de crise. "
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" Je ne l'imaginais pas comme ça, mon dernier édito avant de quitter la direction du Rideau de Bruxelles ", écrit-il dans son texte d'annonce de saison. Pour lui aussi, le Covid a tout chamboulé. Quand il nous reçoit pour une longue interview, Michael Delaunoy n'a déjà plus de bureau, les espaces ayant été réaménagés pour respecter la distanciation sociale. " Je m'installe sur un coin de table ", dit-il simplement. Sa direction au Rideau, il ne l'imaginait pas comme ça non plus, débarquant au moment où l'équipe était forcée de quitter le Palais des beaux-arts, le lieu qui hébergeait le théâtre depuis sa fondation, en 1943 : " Ma direction aura finalement été une longue crise, treize ans de crise. " Tout cela, Michael Delaunoy ne l'avait pas anticipé. Mais le théâtre, oui, c'était prévisible : il est tombé dedans quand il était petit. Son grand-père maternel, Armand Donnay, était comédien et metteur en scène amateur du genre productif, à Verviers. Sa mère, Monique Donnay (qu'il mettra lui-même en scène dans Le Belvédère, d'Odon Von Horvath, en 1993), était comédienne professionnelle, d'abord à Bruxelles, puis à Liège. Elle joue Albee, Camus, Gorki, Schwartz... " J'allais la voir, j'ai baigné là-dedans. " Et même si, en pleine crise d'adolescence, le jeune Michael préfère un temps le rock au théâtre, après un tour au festival d'Avignon où il assiste notamment, dans la cour d'honneur, au Lucrèce Borgia monté par Antoine Vitez, c'est décidé : il sera comédien. Sa vocation de metteur en scène lui vient pendant sa formation au Conservatoire de Bruxelles. " Quand on travaillait une scène entre élèves, on me demandait souvent de regarder et de donner mon avis. J'ai pris goût à cela. J'aimais bien cet endroit où la chose intime de la lecture est tout à coup partagée avec d'autres. Ce goût ressort aussi de mes choix de textes : l'intersection entre les problématiques personnelles et sociales, entre l'individu et le collectif, les pièces que je monte parlent toujours un peu de ça. " En 1991, encore étudiant, il met en scène Alain Eloy, qu'il connaît depuis l'académie Grétry à Liège et qui vient, lui, de sortir de l'Insas, dans un solo- carte blanche à la ferme Holleken, à Linkebeek. Eloy fait sensation, le spectacle se joue dans différents lieux. Stimulé par ce premier succès et soutenu par Jean-Louis Colinet, le découvreur de talents à la tête du théâtre de la Place à Liège, Michael Delaunoy monte dès sa sortie du Conservatoire un premier projet personnel, Les Retrouvailles, d'Arthur Adamov, et fonde la compagnie Off Limits. Sa carrière est lancée. Sur les ruines de Carthage et Aïda vaincue du Belge René Kalisky, Mademoiselle Julie de Strindberg, L'Affaire de la rue Lourcine de Labiche, Kasimir et Karoline de von Horvath, Histoires d'un idiot de guerre d'Ascanio Celestini, le décapant Franck, le garçon boucher de l'Irlandais Patrick McCabe et aujourd'hui Des hommes endormis, deuxième texte du dramaturge britannique Martin Crimp qu'il monte après La Ville, et où il retrouve Anne-Claire et Serge Demoulin en couple de quinquas confronté à un couple plus jeune dans un Qui a peur de Virginia Woolf ? à l'inquiétante étrangeté (1)... Michael Delaunoy monte des auteurs vivants et des pièces du répertoire, passe des commandes au présent et fouille dans le passé mais, quasiment toujours, il met en scène un texte existant. S'inscrivant en cela hors de la mouvance, très prégnante parmi les jeunes générations, de ce qu'on appelle " les écritures de plateau ", où les différentes composantes du spectacle se créent en même temps, souvent collectivement. " Je ne me reconnais pas personnellement dans les écritures de plateau, explique-t-il, parce que moi, j'ai besoin d'une altérité forte, d'entrer en combat avec une matière qui m'est étrangère, qui me résiste. D'ailleurs, si je vois trop vite ce que je peux faire avec un texte, ça ne m'intéresse plus parce que c'est comme si je l'avais déjà fait. " En parlant de " matière qui résiste ", Michael Delaunoy aura été servi en arrivant au Rideau. Lui qui postulait à la direction dans l'idée d'" ancrer son travail quelque part " se retrouve dans un théâtre privé de lieu. " Nous avons quitté le Palais des beaux-arts sans avoir de solution de relocalisation, ce qui était un énorme risque, se souvient-il. Beaucoup ont annoncé à l'époque que le Rideau allait mourir, que nous faisions le mauvais choix. Mais ce n'était pas un choix." Pendant plusieurs saisons, le Rideau sera un radeau, voguant de lieu d'accueil en lieu d'accueil pour chaque spectacle. Un théâtre nomade, comme autrefois. A la barre, le directeur garde le cap, motive ses équipes et déniche finalement un havre dans une ancienne charbon- nerie qui fut déjà un théâtre, au numéro 7A de la rue Goffart, à Ixelles. Le nouveau Rideau, rénové, a ouvert ses portes en septembre dernier. Le capitaine a mené le radeau à bon port, maintenant il s'en va. Comme c'était prévu. " C'est moi qui ai choisi un mandat plutôt qu'un contrat à durée indéterminée, précise Michael Delaunoy. Je me bats avec les compagnies depuis toujours pour qu'il y ait une rotation à la tête des théâtres, donc je trouvais qu'il fallait que je me l'applique à moi-même. " En octobre, le directeur part, sans savoir ce que l'avenir lui réserve, se retrouvant quasiment à la case départ. C'est que le timing ne joue pas en sa faveur : les contrats-programmes fixant les missions et les subventions des compagnies et des institutions ont été tous été signés pour la période 2018-2022. Seule solution : demander une aide pluriannuelle. Michael Delaunoy a remis son dossier en octobre 2019. On lui a promis une réponse pour... juin 2020. C'est-à-dire bien trop tard pour que son projet suivant puisse être programmé dans la saison 20-21. Voilà comment, en Fédération Wallonie-Bruxelles, on récompense ceux qui ont démontré leurs hautes qualités artistiques et leur probité en tant que responsables d'institutions : on les lâche dans le vide. Faut-il s'étonner, dès lors, de voir que les candidats à sa succession ne se sont pas pressés au portillon ? Autre explication à ce manque d'engouement : la guerre semi-ouverte, encore renforcée par la crise du coronavirus, entre les compagnies et les institutions théâtrales, les premières accusant les secondes de tirer à elles la couverture d'un budget étriqué. Pour les artistes, devenir directeur d'un lieu s'assimilerait de plus en plus à " passer dans le mauvais camp ". Michael Delaunoy s'apprête à faire le trajet dans l'autre sens, longue vie à lui !