Un entretien paru dans la presse peu après les inondations qui ont ravagé la Wallonie était titré "Nous devons développer la conscience du risque". Selon l'hydrologue interrogée, cette perte de conscience du risque serait liée au fait que nos contemporains sont "déconnectés du territoire". Un territoire de plus en plus bétonné par des promoteurs insoucieux des risques naturels et où les habitants sont aveuglés par un faux sentiment de sécurité. D'autres articles ont mis l'accent sur les débris charriés par les eaux, cent cinquante mille tonnes déjà recueillies en attendant le res...

Un entretien paru dans la presse peu après les inondations qui ont ravagé la Wallonie était titré "Nous devons développer la conscience du risque". Selon l'hydrologue interrogée, cette perte de conscience du risque serait liée au fait que nos contemporains sont "déconnectés du territoire". Un territoire de plus en plus bétonné par des promoteurs insoucieux des risques naturels et où les habitants sont aveuglés par un faux sentiment de sécurité. D'autres articles ont mis l'accent sur les débris charriés par les eaux, cent cinquante mille tonnes déjà recueillies en attendant le reste, miroir effarant de nos sociétés du déchet non recyclable. D'autres encore ont décortiqué le poids du changement climatique dans ces désordres meurtriers. Bref, en attendant que les médias mobilisés par d'autres drames délaissent cette région d'où reflue la solidarité estivale, à chacun sa lorgnette d'approche. La fiction offre peut-être l'approche la plus globale de ces phénomènes extrêmes en lien avec les lieux, les époques. L'Inondation (1929), bref chef-d'oeuvre d'Evgueni Zamiatine, est parcouru d'allusions au territoire, justement, en l'occurrence la plaine de la rivière Neva aux environs de Saint-Pétersbourg, et à la crue qui menaçait alors régulièrement la région. Dans un monde où "le pain était chose plus inhabituelle et plus rare que la mort", l'apparence des nuages, la manière dont le vent se mettait à souffler et les vitres à tinter, tous ces signes familiers aux habitants des rives provoquaient un branle-bas de combat. De courte durée à vrai dire: il suffisait de transporter chez les locataires du haut la literie, la table, les deux ou trois chaises et les vivres, suite à quoi "la cuisine à présent était vide". Mais, vu de l'étage, "là où était la rue roulait à présent un flot d'eau verte". Une table y flotte et, sur la table, un chat qui miaule. Passent des bûches, des planches, quelque chose de rond: une tête? On dit qu'il y a des milliers de morts. Passe un homme regagnant à la nage l'entrée de son immeuble. Temps de crue. On reste donc là-haut à partager l'espace, on redescend parfois pour réparer quelque chose, puis, au bout de trois semaines, "tout était revenu à sa place", la rivière et les meubles. On rallume le poêle - pas de cuve à mazout partie au fil de l'eau -, on chauffe, cela sèche, et enfin: "Bienvenue dans ton ancien logement." Certes, malgré son titre emblématique, le propos central de ce court roman est d'ordre plus intime. Une épouse stérile, délaissée et trompée, en viendra, presque malgré elle, à se venger. Tout le génie de Zamiatine est d'avoir accordé à la colère des éléments la colère d'une femme, et à la folle montée des eaux celle d'un esprit dérangé par la douleur. Un récit climatique, en quelque sorte, où la présence du territoire, par sa subtile insertion dans une intrigue magistrale, nous révèle combien le corps des gens était alors mêlé au corps des éléments.