De siècle en siècle, la tradition, qu'elle soit morale ou religieuse, nous a enseigné ce qui est et ce qui doit être. Mais, incorrigible Prométhée, l'homme n'a pas pu se contenter d'hériter. Animal doué de raison, il a cherché a s'affranchir du verbe d'autrui. Plus que les voyages de découvertes, c'est l'émergence, au XVIème siècle, de la pensée scientifique qui a fait la modernité. Saisir le fonctionnement de la création divine n'a été qu'un moment le motif de cette noble entreprise : ses artisans ont vite compris qu'ils pouvaient se servir du décryptage de la nature. Ainsi naquit la raison instrumentale, cette conception utilitaire du savoir qui consiste à user des lois du monde pour améliorer la condition humaine.
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De siècle en siècle, la tradition, qu'elle soit morale ou religieuse, nous a enseigné ce qui est et ce qui doit être. Mais, incorrigible Prométhée, l'homme n'a pas pu se contenter d'hériter. Animal doué de raison, il a cherché a s'affranchir du verbe d'autrui. Plus que les voyages de découvertes, c'est l'émergence, au XVIème siècle, de la pensée scientifique qui a fait la modernité. Saisir le fonctionnement de la création divine n'a été qu'un moment le motif de cette noble entreprise : ses artisans ont vite compris qu'ils pouvaient se servir du décryptage de la nature. Ainsi naquit la raison instrumentale, cette conception utilitaire du savoir qui consiste à user des lois du monde pour améliorer la condition humaine.Tant qu'il s'est agi de comprendre les processus physiques, l'affaire ne posait guère problème. Mais quantifier les phénomènes humains et dégager les lois de leur fonctionnement fut une autre paire de manches. La mathématisation de l'humanité postulait d'évacuer tout ce qui ne pouvait pas être chiffré. Ainsi s'est trouvée expulsée de la science la réflexion morale et politique sur les fins. Cette science sans conscience se donne particulièrement à voir dans l'économie dont le rôle est, au-delà du bien et du mal, d'allouer des ressources limitées afin de satisfaire des besoins quels qu'ils soient. Mais cela suffit-il au bonheur ? A faire un monde humain ? Dans notre opulente société de consommation, beaucoup pensent que oui. L'accumulation sans fin peut ainsi s'opérer sans remords et tenir lieu de raison d'être. La dimension compulsive de la modernité capitaliste - posséder toujours plus et tant pis pour les générations futures ! - s'enracine là. Avec les conséquences sociales et écologiques que l'on sait. Besognant nos cités durant cinq siècles jusqu'à faire de chacun le juge suprême de sa conduite morale, le mouvement d'émancipation de la raison a toutefois fini par ébranler les ultimes bastions de la tradition. La nation, la classe sociale, l'Etat, la science elle-même ont été mises à mal par le triomphe d'un individualisme hédoniste rebelle à toutes les formes d'appartenance à un collectif. Les jeunes de 68, dégagés des nécessités par les trente glorieuses, portent symboliquement la responsabilité historique de cette déconstruction. Le sociologue Marc Jacquemain s'est toutefois demandé si cette radicalisation de la modernité ne pourrait pas contrecarrer l'accumulation névrotique du capitalisme contemporain. De même que l'effondrement de la pratique religieuse s'accompagne d'une recherche de spiritualité, la contestation des élites politiques ne signe-t-elle pas une renaissance citoyenne en quête de finalités alternatives ? Les soixante-huitards sont à l'origine d'un système inédit de valeurs tourné vers de nouvelles aspirations comme la réalisation de soi ou le désir d'autonomie à l'opposé du matérialisme prédateur. Ne vont-ils pas les revendiquer dans l'espace public ? Si, à l'heure de Porto Alegre, la question est stimulante, la réponse ne l'est pas. Les mouvements qui se dressent pour réclamer un monde plus respectueux de l'homme et de la nature, une planète plus fraternelle, plus propre et plus égalitaire, sont, regrette finalement l'auteur, composés eux aussi d'irréductibles individualistes. Comme les élites de Davos, ils jugent la liberté individuelle plus importante que la liberté collective. Comme elles, ils préfèrent s'en remettre à des mécanismes abstraits - la " bonne gouvernance " - plutôt qu'aux luttes sociales et à la volonté politique. Se profile ainsi, dit-il, un totalitarisme inverse de celui imaginé par Orwell. Celui-là se nourrit moins, en effet, de la capacité de quelques uns à contrôler tout le monde, que de l'incapacité de tous à maîtriser ensemble leur destin commun en corrigeant, par des normes contraignantes, les effets indésirables des actions de chacun...(1) La Raison névrotique - Individualisme et société, Labor/Espace de libertés, coll. " Liberté, j'écris ton nom ", 2002, 93 p. Marc Jacquemain enseigne à l'université de Liège.de Jean Sloover