de notre envoyée spéciale
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de notre envoyée spéciale Chim Meth avait 19 ans en 1977, lorsqu'elle a été arrêtée à Phnom Penh. Elle se souvient encore du silence obscur qui régnait sur la capitale cambodgienne, vidée deux années plus tôt de ses habitants. Enrôlée de force, adolescente, dans les rangs des Khmers rouges, elle s'échinait ce soir-là à transporter des sacs de riz dans un hangar. Vers minuit, des gardes s'emparent d'elle. " Ils m'ont lié les mains, bandé les yeux et jetée dans un camion. " Au terme du trajet, on la pousse à l'intérieur d'un bâtiment où s'élèvent des cris et des râles. Chim Meth vient d'être internée à S-21, haut lieu de détention et de torture établi à Phnom Penh, dans et autour de l'ancien lycée Tuol Sleng. La prison de Prey Sar, ainsi que Choeung Ek, un site d'exécution à la périphérie de la capitale, lui servent d'annexes. Environ 17 000 prisonniers, dont nombre de cadres du régime, ont transité par S-21. Une poignée a survécu. Organe central du Santebal, la police politique khmère rouge, ce complexe a été dirigé, durant l'essentiel de son existence (1975-1979), par un ex-professeur de maths, Kaing Guek Eav, alias Duch. Au début des années 1970, il avait organisé sa première prison, M-13, un camp où les cellules étaient des fosses, à moins de 70 kilomètres de Phnom Penh. Parmi les 190 lieux de détention disséminés dans le pays après 1975, seul S-21 a des liens aussi étroits avec la direction du régime. Duch avait accès au cénacle restreint qui entourait Pol Pot. L'ancien bourreau fait désormais face à la justice. Son procès est le premier qu'organisent les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), instituées en 2006 pour juger les dirigeants des Khmers rouges - responsables de quelque 2 millions de morts. Après quarante-huit heures à Tuol Sleng, Chim Meth est traînée dans une salle d'interrogatoire : " Avez-vous été formée comme agent de la CIA ou du KGB ? " Elle ignore ce que cela signifie. Ils la rouent de coups, lui perforent la peau : " Quand ils en ont eu assez, ils ont utilisé l'électricité. Je porte encore les cicatrices. " La séance se répète trois fois par semaine. Fait rarissime et inexpliqué, la jeune fille ne restera que quinze jours dans cette antichambre de la mort, avant d'être transférée à Prey Sar. Lors de l'audience du 31 mars, le coprocureur Robert Petit évoque les détenus étouffés par des sacs en plastique, soumis à des décharges électriques dans les parties génitales. Il parle d'autopsies pratiquées sur des vivants, de prélèvements de sang, en grandes quantités, sur des prisonniers. " Au moins 5 000 " d'entre eux, a assuré un témoin aux enquêteurs, auraient été saignés à mort. D'autres affirment que Duch a pris part à des tortures. Il avait lui-même codifié les méthodes d'interrogatoire : " froide ", " chaude " et " mastication ". Ce maniaque de la bureaucratie a laissé sur place, en 1979, un monceau d'archives, qui étaie aujourd'hui les accusations. En détention provisoire depuis dix ans - ses défenseurs réclament sa mise en liberté - Duch est le seul, parmi les cinq accusés des CETC, à plaider coupable. Attitude souvent attribuée à sa conversion au christianisme, en 1995. Quoi qu'il en soit, " il s'est montré prêt à répondre aux questions et même à parler des heures, souligne le juge d'instruction Marcel Lemonde, alors que les autres refusent de s'expliquer ". En instance de procès, Nuon Chea, Frère n° 2 de la hiérarchie après Pol Pot, Ieng Sary, Frère n° 3 et chef de la diplomatie, Ieng Thirith, ministre des Affaires sociales, et Khieu Samphan, président du Kampuchéa démocratique (l'Etat khmer rouge), protestent de leur innocence. Lors d'une audience à la Chambre préliminaire, en février, Ieng Thirith s'en est prise à Nuon Chea, rejetant sur lui la responsabilité des massacres et des purges massives. " Tout ce qui est arrivé est [sa] faute. "Duch apportera ses lumières sur la chaîne de commandement et le degré d'implication des intéressés dans le génocide. Sans doute affirme-t-il s'être contenté de suivre les ordres - argument classique des bourreaux. Mais " il reconnaît l'essentiel des faits, avance l'un de ses deux avocats, Me François Roux. Il a fait un retour sur lui-même et peut nous éclairer sur ce que Hannah Arendt (1) appelait la "banalité du mal". Le risque, c'est qu'il soit transformé en bouc émissaire. Le rôle de la défense est de s'y opposer ". En février 2008, lors d'une reconstitution judiciaire à Tuol Sleng, l'ancien bourreau a versé des larmes. Selon Me Roux, Duch s'est adressé aux trois survivants de S-21 qui étaient présents : " Je vous demande pardon. Je ne vous demande pas de me pardonner maintenant, mais de laisser la porte ouverteà " " Ce sont des paroles que j'attendais depuis trente ans, a répondu Chum Mey, supplicié deux ans à Tuol Sleng. Je suis en paix, à présent. " Lors de l'audience du 31 mars, Duch, visage de cire, a exprimé ses " regrets ", sa " tristesse ". Menée auprès d'un millier d'adultes à travers le pays par le Centre des droits de l'homme attaché à l'université de Berkeley (Californie), une enquête a révélé, en janvier dernier, que 39 % des Cambodgiens ignorent tout de ce tribunal. Moins de la moitié en ont une connaissance limitée. A Chi York, un village de la province de Kompong Thom, où Duch a passé son enfance, son neveu vit dans la maison familiale, une bâtisse en dur aux volets bleus. " Je ne connais pas du tout cet oncle et je ne sais rien de ce tribunal, maugrée-t-il. Pas le temps de vous recevoir ! " L'un de ses voisins, fermier, a appris par la radio l'existence des CETC. Sous Pol Pot, il a été enrôlé dans une unité mobile qui collectait du bois et des excréments d'animaux utilisés pour l'engrais : " Je n'ai rien raconté à mes enfants. "Dans ce pays où 85 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, 2 habitants sur 3 ont moins de 30 ans. Entre les générations, la transmission a été très limitée. Craignant que leurs fils et leurs filles ne les croient pas - ce qui s'est parfois produit lorsque certains ont tenté de parler - la plupart des survivants du génocide se sont murés dans l'indicible. Le fait de côtoyer d'anciens tortionnaires, revenus, au fil du temps, vivre au sein de la société, dans un pays où d'ex-Khmers rouges siègent encore au gouvernement, a contribué à l'occultation. Davith et Santepheap ont dû attendre leurs fiançailles avant d'entendre leurs pères respectifs évoquer ce qu'il était advenu de leur famille après 1975. Face à Duch, 93 Cambodgiens, de l'intérieur ou de la diaspora, ont pu se constituer partie civile. Ainsi, résidant en France, l'une des filles de Nhiek Tioulong, plusieurs fois ministre avant 1970 et haut conseiller de l'ancien roi, Norodom Sihanouk, a-t-elle porté plainte au nom de sa s£ur Raingsi, incarcérée en janvier 1976 à Tuol Sleng, torturée et exécutée : " Chaque victime a le droit que ses assassins soient jugés et les faits, reconnus. " Les listes de S-21 notifient la mort de Raingsi le 31 avril 1976. Une date qui n'existe pasàReprésentée par un défenseur de l'association Avocats sans frontières, Chim Meth veut que Duch soit condamné à la peine capitale. Peu importe à ses yeux qu'elle soit abolie au Cambodge et bannie de la justice internationale. D'autres, la pauvreté aidant, réclament des compensations financières et individuelles, alors que les CETC ont prévu qu'elles seront collectives et morales. " L'argent ne compensera jamais la souffrance et les vies perdues ", soupire le peintre Vann Nath. Il a survécu à un an de détention à Tuol Sleng en réalisant des portraits de Pol Pot, que lui commandait le maître de S-21. Avec l'angoisse constante qu'ils déplaisent, ce qui lui aurait valu un arrêt de mort. Depuis lors, à l'aide de ses pinceaux, il n'a cessé de témoigner de la barbarie de cet univers. Vann Nath ne s'est pas porté partie civile, parce que, confie-t-il, " j'ai confiance dans la compétence des juges et leur capacité à trouver les preuves de culpabilité ". Trois mille plaintes ont déjà été déposées contre les quatre accusés en instance de procès. " Je veux qu'ils rendent des comptes, qu'ils disent enfin la vérité ", lance Moeung Sonn, captif durant trois ans des geôles du régime (2). Thème lancinant. " Mais la justice n'est pas la vérité ", observe le cinéaste Rithy Panh. Déjà, relève-t-il, les accusés sont poursuivis pour crimes contre l'humanité et non pour génocide - une distinction mal perçue. A l'égal des effets de manches de Me Jacques Vergès, l'un des défenseurs de Khieu Samphan : en décembre 2008, avant d'aller plus loin dans la procédure, ce dernier réclamait la traduction en français et en anglais, jusqu'ici partielle, de l'intégralité des milliers de documents en khmer versés au dossier. " Des jeux de rôle ", souligne Rithy Panh. Ils exaspèrent les victimes. Des intérêts divers gravitent autour du tribunal. Des surprises de dernière minute lui sont ménagées, telle cette liste de 177 noms de détenus libérés, paraît-il, de Tuol Sleng. Une liste dont Youk Chhang, directeur du Centre de documentation du Cambodge, financé par l'université Yale (Connecticut), a fait étatà après la clôture de l'instruction. Il y a, aussi, des passes d'armes et des débats de fond. Le coprocureur Robert Petit a tenté, en vain jusqu'ici, d'obtenir d'autres inculpations, ce que souhaitent les ONG. Sa cons£ur cambodgienne s'y oppose. La question est revenue sur le tapis lors des audiences du procès de Duch. Publiquement, Hun Sen a refusé qu'il y ait plus de cinq accusés, au prétexte qu'une augmentation de leur nombre provoquerait une guerre civile. C'est assez pour raviver les alarmes sur le danger d'une ingérence politique au sein du tribunal. Peu à peu, un doute funeste s'établit dans l'esprit des victimes. La machine des CETC leur paraît trop lente, trop lourde. Et s'il fallait se contenter du seul procès de Duch ? Agés de 77 à 83 ans, les quatre anciens hiérarques khmers rouges risquent de passer de vie à trépas avant d'être jugés - v£u secret que certains prêtent au Premier ministre. Des allégations récurrentes de corruption concernant les employés cambodgiens du tribunal - ils seraient contraints de reverser une partie de leur salaire à des officiels du gouvernement - font peser une menace sur le processus judiciaire. Des pratiques dénoncées, dès février 2007, par l'organisation Open Society Justice Initiative. Depuis lors, rien n'est réglé. Estimant qu'un procès équitable ne peut être garanti à leur client, les avocats de Nuon Chea ont déposé plainte à la cour municipale de Phnom Penh, qui les a déboutés. Ils ont fait appel. Ils ont aussi écrit au secrétaire général des Nations unies. " Je n'ai pas constaté jusqu'ici de fonctionnement judiciaire anormal, estime le juge Marcel Lemonde. S'il y en a, je partirai. Les magistrats internationaux sont dans ce pays pour permettre de vrais procès. "Les deux composantes du tribunal ont des budgets distincts, financés par les pays donateurs. A la mi-2008, en attendant la résolution de cette affaire, une agence onusienne a bloqué des fonds destinés aux personnels cambodgiens : le mois dernier, plus d'argent pour payer les salaires. Le Japon, principal contributeur des CETC, a remis 200 000 dollars dans la caisse pour colmater la brèche. Ces dérives affectent l'enjeu essentiel - l'apaisement de la mémoire traumatisée du Cambodge. Certains observateurs se demandent quand les Nations unies vont enfin réagir. (1) Philosophe (1906-1975). Sa réflexion sur le phénomène totalitaire fait référence. (2) Voir Prisonnier de l'Angkar, Fayard, 1993. sylvaine pasquier reportage photo : john vink/magnum pour le vif/l'express; S. P., avec Stéphanie G