La longue marche (une fugue)

Prophète mais pas dans son pays, Jean Pierre Müller (Bruxelles, 1967) s'est fait connaître internationalement avec 7 x 7, un projet évolutif, à mi-chemin entre la sculpture et la peinture, conçu comme une immersion dans l'univers de musiciens de renom (Nile Rodgers, Terry Riley, Archie Shepp...). On lui doit également RE/STORE, une installation permanente dans la grande rotonde de l'AfricaMuseu...

Prophète mais pas dans son pays, Jean Pierre Müller (Bruxelles, 1967) s'est fait connaître internationalement avec 7 x 7, un projet évolutif, à mi-chemin entre la sculpture et la peinture, conçu comme une immersion dans l'univers de musiciens de renom (Nile Rodgers, Terry Riley, Archie Shepp...). On lui doit également RE/STORE, une installation permanente dans la grande rotonde de l'AfricaMuseum de Tervuren. Réalisée en collaboration avec le plasticien congolais Aimé Mpané, l'oeuvre consiste en une série de voiles qui s'interposent entre des statues colonialistes de 1920 signées par Arsène Matton (par exemple: La Belgique apportant le bien-être au Congo) et le regardeur. Une expérience de contextualisation pertinente qui évite de se débarrasser d'une période douloureuse comme on le ferait d'une eau sale. C'est un même principe de voiles et de superpositions, de plis et de satinés, de transparences et d'opacités, qui innerve La Longue Marche. Celui qui dirige l'atelier de gravure à La Cambre y déploie des dispositifs vibrants faisant place à une grammaire visuelle inédite, stupéfiante de tridimensionnalité, en ce qu'elle associe textiles et iconographies percutantes. Cette sorte de "galerie de l'évolution" imagée se découvre comme un carambolage hégelien, parfois visionnaire, parfois rétrospectif, mais jamais manichéen, qui narre l'odyssée humaine. Les correspondances sont subtiles, comme quand le langage sert de fil conducteur homonymique: un colon (l'organe) fait écho à Christophe Colomb qui lui-même renvoie vers cet autre colon en la personne d'un missionnaire laïque en culottes courtes. La logique d'un capitalisme de prédation-digestion est alors déroulée. On frémit aussi devant ce fond noir sur lequel se découpe Les Fils de Mars, une brigade de policiers qui, matraque à la main, hante désormais l'actualité urbaine. La pesanteur menaçante du réel aura rarement été drapée d'une telle légèreté.