Une entreprise est au capitalisme ce que le quatre-quarts est à la pâtisserie : l'alliance rigoureuse de quatre ingrédients essentiels. Que l'un de ceux-ci vienne à manquer ou soit mal pesé, et l'échec sera inéluctable. Il en va de même lors de la création d'une société commerciale. Pour lui donner vie, il faut : 1. Un projet crédible - prononcez business plan, cela fait plus chic. 2. Des capitaux solides et en suffisance. 3. Un personnel motivé, encadré par un management compétent dans le secteur d'activité concerné. 4. Un produit ou un service capable, par un bon rapport qualité/prix, de séduire un grand nombre de consommateurs, déjà fortement sollicités par la concurrence.
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Une entreprise est au capitalisme ce que le quatre-quarts est à la pâtisserie : l'alliance rigoureuse de quatre ingrédients essentiels. Que l'un de ceux-ci vienne à manquer ou soit mal pesé, et l'échec sera inéluctable. Il en va de même lors de la création d'une société commerciale. Pour lui donner vie, il faut : 1. Un projet crédible - prononcez business plan, cela fait plus chic. 2. Des capitaux solides et en suffisance. 3. Un personnel motivé, encadré par un management compétent dans le secteur d'activité concerné. 4. Un produit ou un service capable, par un bon rapport qualité/prix, de séduire un grand nombre de consommateurs, déjà fortement sollicités par la concurrence. Dans la liste des éléments indispensables, on cherchera donc en vain... le patriotisme. Il est sans doute possible, pour rester au rayon culinaire, de lui accorder le statut de la cerise sur le gâteau. Jolie, certes. Mais dispensable.Oublier les règles du système dans lequel on vit, c'est courir à la catastrophe. Or, en chatouillant la fibre patriotique réelle ou supposée des grandes entreprises du pays pour que celles-ci érigent au plus vite une nouvelle compagnie aérienne, le gouvernement Verhofstadt ressemble davantage à un apprenti-cuistot qu'à un pilote de haut vol. Face à un marché dont on connaît l'implacabilité, le pathos nationalo-patriotique paraît pour le moins décalé. Voire même saugrenu dans la bouche de fédéralistes jamais rassasiés d'avancées régionalistes. Messieurs Davignon et Lippens, qui s'étaient portés autrefois au secours d'une vieille dame agressée rue Royale, à Bruxelles, par un Italien très entreprenant, le savent mieux que d'autres : le monde des affaires, s'il ne dédaigne pas les effets de manche face caméra, préfère l'efficacité des négociations en coulisses et les alliances avec des partenaires crédibles. Et si possible étrangers afin d'acquérir cette taille critique sans laquelle point de salut pour les p'tits Belges. Stevie et Maurice n'ont-ils pas assis, avec le talent qu'on leur connaît, la prospérité de leurs groupes respectifs sur des alliances passées outre-Quiévrain pour l'un, outre-Moerdijk pour l'autre ? Mal prise, l'équipe Verhofstadt l'est sans conteste, elle qui a ignoré les signaux de danger émis sans équivoque depuis plus d'un an par les experts aéronautiques. Le soudain vent de patriotisme, né au 16 rue de la loi, est donc d'abord à usage politique. Et pour cause : au delà des circonstances conjoncturelles objectives qui ont précipité le crash de la Sabena, la responsabilité de ses dirigeants et de ses actionnaires est telle qu'il vaut mieux se parer d'un bouclier. Les Suisses se sont repliés derrière leurs montagnes. Les Belges, eux, n'ont que le fragile paravent des mots : le gouvernement répète à l'envi que la Sabena, de droit privé, n'était pas une entreprise publique. Mais il s'est empressé de monter un scénario de sauvetage et d'augmenter - tant mieux pour eux ! - l'enveloppe sociale des ex-Sabéniens... Paravent, encore, avec la création désormais officielle d'une commission d'enquête parlementaire. On ne peut mettre en doute la volonté de certains de faire toute la lumière sur une gestion désastreuse. Mais celle-ci a été largement le fait d'une politisation excessive : les partis traditionnels risquent fort de tout mettre en oeuvre pour... se disculper. De plus, le peu de moyens accordés en Belgique à ce type de commission exclut le recours en force à une batterie d'experts juridiques et financiers, seuls capables de percer les mystères d'une comptabilité extraordinairement complexe. Enfin, faire croire que les parlementaires sont des juges et des détectives, c'est confondre les genres tout en risquant de pénaliser le travail des vrais enquêteurs : une faute avouée devant la commission ne peut plus être utilisée en justice. Errances politiques, ambiguité des rôles, sauve-qui-peut : tout cela serait presque compréhensible, à défaut d'être admissible, si les couleurs nationales, que l'on agite désespérément aujourd'hui, ne servaient aussi (surtout ?) à masquer la fragilité du nouveau projet. Le plus ardent souhait de chacun est de voir voler une compagnie dynamique, créatrice d'emplois et de plus value économique pour toute une région, voire un pays. Mais la manière reste pour le moins sujette à caution. L'enquête menée par Laurence van Ruymbeke et Philippe Engels (lire en p.12) confirme les nombreuses pressions, fussent-elles des plus subtiles, sur les grandes entreprises pour qu'elles se lancent dans une aventure qui n'est pas la leur. Ce qui fait peser de lourdes hypothèques sur l'avenir de l'opération. Et nous revoilà à la case départ, à la recette évoquée d'entrée de jeu. Les quatre éléments de base - projet crédible, capitaux suffisants, compétences managériales, produit concurrentiel - n'existent qu'à des degrés divers, et parfois bien insuffisants. Seul, aujourd'hui, le capital de sympathie est énorme. Il n'est hélas! pas monnayable. Et le marché n'a pas d'états d'âme : il y a peut-être une place pour une "mini-Sabena", mais le coût social et économique n'en restera pas moins extrêmement lourd. L'ampleur du drame vécu par les Sabéniens exigeait des mesures exceptionnelles, et non des faux-fuyants. Même peintes en noir-jaune-rouge, les promesses qui visent davantage à dédouaner le passé qu'à assumer un présent douloureux restent des promesses.