Un livre, un de plus, chapitrant un Occident trop pénétré de sa superbe pour admettre que, après deux siècles de domination, des dragons asiatiques lui disputent l'hégémonie planétaire. La charge est de moins en moins vraie, même si les ex-pays émergents n'ont pas toute la place que leur puissance justifierait dans les organisations internationales - FMI, Banque mondiale, etc. Mais là n'est pas l'intérêt du nouvel essai de Kishore Mahbubani (1). Ce professeur à l'université de Singapour et ancien représentant de son pays aux Nations unies n'a pas grandi pour rien dans la petite île de feu Lee Kuan Yew, lequel ne répugnait pas à embastiller ses contradicteurs et à censurer la presse au nom de la prospérité nation...

Un livre, un de plus, chapitrant un Occident trop pénétré de sa superbe pour admettre que, après deux siècles de domination, des dragons asiatiques lui disputent l'hégémonie planétaire. La charge est de moins en moins vraie, même si les ex-pays émergents n'ont pas toute la place que leur puissance justifierait dans les organisations internationales - FMI, Banque mondiale, etc. Mais là n'est pas l'intérêt du nouvel essai de Kishore Mahbubani (1). Ce professeur à l'université de Singapour et ancien représentant de son pays aux Nations unies n'a pas grandi pour rien dans la petite île de feu Lee Kuan Yew, lequel ne répugnait pas à embastiller ses contradicteurs et à censurer la presse au nom de la prospérité nationale. Mahbubani incarne avec élégance l'illibéralisme à l'asiatique. Voilà pourquoi son livre sera d'une lecture féconde pour les Européens. Obnubilés par la montée d'un populisme continental compliqué de nationalisme, nous mesurons mal en effet combien cette version musclée de la démocratie séduit désormais de larges pans de la planète. L'Occident (s')est-il perdu ? aide à mieux comprendre, par un changement de perspective, la crise des démocraties libérales.A grand renfort de chiffres et d'indicateurs socio-économiques, l'auteur relate la spectaculaire épopée des anciens pays émergents sortis de la misère en seulement un demi-siècle, Chine, Indonésie et Inde en tête. La clé du miracle ? Une " bonne gouvernance ", selon sa formule. En d'autres termes, l'alliage d'un capitalisme d'Etat et d'un autoritarisme plus ou moins affirmé. Le diplomate chante les louanges du Chinois Xi Jinping, de l'Indien Narendra Modi et de l'Indonésien Joko Widodo, qualifiés de " dirigeants extraordinairement honnêtes et compétents ", dotés d'un style d'administration " relativement bienveillant ". Rien sur la dérive dictatoriale de Xi Jinping, désormais " président à vie ". Rien sur le durcissement de Modi.Dans cette vision étroite de la démocratie, l'élection fait tout, et le respect des libertés individuelles devient une question subsidiaire. " L'important n'est pas le processus, mais le résultat, réplique l'auteur au Vif/L'Express. La question à se poser est : les gens vivent-ils mieux ? Si la réponse est oui, le reste compte peu. Les Chinois, qui peuvent désormais voyager sur la terre entière, n'ont jamais été aussi heureux ! " Foin donc des grands principes humanistes à l'occidentale, ils ne font pas le poids face au pragmatisme asiatique.Lorsque l'intellectuel salue les " idéaux " des droits de l'homme, c'est pour rappeler aussitôt les manquements occidentaux en la matière - colonisation, esclavage, etc. Argument habituel servant à justifier le relativisme culturel face à l'universalisme éthique des nations libérales. Il n'hésite pas non plus à confondre dans une même réprobation la désastreuse deuxième guerre d'Irak et l'intervention des forces occidentales en Syrie. Mais peut-on vraiment comparer une opération armée visant à déloger un cacique musulman sous le prétexte d'une menace chimique imaginaire avec le secours porté à des populations massacrées par leur président ? On l'a compris, l'essayiste prêche pour la fin des croisades interventionnistes occidentales. Le Vieux Continent aurait même intérêt, dit-il, à promouvoir le modèle économique asiatique en Afrique - déjà bien implanté - aux fins d'endiguer l'immigration. Si certains doutaient encore de l'urgence de trouver des réponses revivifiant la démocratie libérale, l'analyse de Mahbubani devrait achever de les convaincre.