Un petit tour à Kigali et puis s'en va. Alors que tous ses collègues européens ont transité par les capitales congolaise et rwandaise pour éteindre le feu qui renaît dans le Kivu, Karel De Gucht, lui, a fait l'impasse sur Kinshasa. Difficile, en effet, de se présenter comme pompier à l'Est quand on est accusé d'être un boutefeu à Kinshasa, où l'homme est persona non grata... Faut-il rappeler les deux " petites phrases " qui définissent sa politique congolaise ? En 2006, c'était : " Au Congo, il y a peu d'hommes politiques à la hauteur de la tâche qui les attend. Plus je voyage, plus j'en suis convaincu. " Propos tenus à... Kigali. Nouveau missile en mai 2008, après l'élection du président Joseph Kabila : le chef de la diplomatie belge évoquait " un droit de regard moral " sur la politique congolaise, eu égard aux " 200 millions de dollars " déboursés par la Belgique... Déjà énervé par les reproches égrenés lors d'entrevues électriques, Kabila, furieux face à l'" arrogance " de De Gucht, a fermé d'autorité les consulats belges de Bukavu et de Lubumbashi et rappelé son ambassadeur à Bruxelles. Aujourd'hu...

Un petit tour à Kigali et puis s'en va. Alors que tous ses collègues européens ont transité par les capitales congolaise et rwandaise pour éteindre le feu qui renaît dans le Kivu, Karel De Gucht, lui, a fait l'impasse sur Kinshasa. Difficile, en effet, de se présenter comme pompier à l'Est quand on est accusé d'être un boutefeu à Kinshasa, où l'homme est persona non grata... Faut-il rappeler les deux " petites phrases " qui définissent sa politique congolaise ? En 2006, c'était : " Au Congo, il y a peu d'hommes politiques à la hauteur de la tâche qui les attend. Plus je voyage, plus j'en suis convaincu. " Propos tenus à... Kigali. Nouveau missile en mai 2008, après l'élection du président Joseph Kabila : le chef de la diplomatie belge évoquait " un droit de regard moral " sur la politique congolaise, eu égard aux " 200 millions de dollars " déboursés par la Belgique... Déjà énervé par les reproches égrenés lors d'entrevues électriques, Kabila, furieux face à l'" arrogance " de De Gucht, a fermé d'autorité les consulats belges de Bukavu et de Lubumbashi et rappelé son ambassadeur à Bruxelles. Aujourd'hui, les relations entre les deux pays sont en voie de normalisation. Mais que le ministre belge des Affaires étrangères ne s'imagine pas qu'on lui déroulera de nouveau le tapis rouge. Parce que " c'est lui le problème, pas la Belgique ", précise-t-on dans l'entourage de Kabila. Finalement, De Gucht n'est allé à Kigali que pour sauver la face, car la Belgique a réellement perdu du terrain dans cette région du monde. Aussi les libéraux francophones lui reprochent-ils d'avoir " détricoté " la politique africaine tissée depuis 1999 par Louis Michel, Armand De Decker et Guy Verhofstadt. Mais " KDG " ne se laisse pas faire. " Des gens ont dit que je ne connaissais pas l'Afrique. Ce n'est pas sérieux ! Dans les années 1980, je siégeais déjà à l'assemblée Union européenne-ACP (Afrique Caraïbes Pacifique). Cela fait donc plus d'un quart de siècle que j'analyse le comportement des Etats concernés, de leurs élites, du rôle de la communauté internationale, et je pense que mon analyse n'est pas erronée : il ne faut pas être complaisant avec ces pays. " Beaucoup lui donnent raison. " De Gucht dit les choses clairement. Il délivre à Kabila des messages qui correspondent aux témoignages de terrain ", déclarait à l'époque un parlementaire francophone. Ainsi, des élus congolais ne pensent qu'à se remplir les poches, alors que la misère s'aggrave malgré les millions engloutis dans la reconstruction. En tout cas, le constat est là : lorsqu'on fera le bilan de son mandat aux Affaires étrangères, on retiendra surtout son efficacité à la présidence de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), en 2006. Mais pas vraiment sa politique africaine. " Lors d'une entrevue au Département d'Etat à Washington, rapporte un témoin, De Gucht s'est montré tellement critique à l'égard du Congo que les Américains, interloqués, se sont demandé quel était encore notre lien avec cette partie du monde. " " Il n'a aucun feeling pour le continent africain, et pas seulement l'Afrique centrale, affirme un diplomate féroce. Il est très mal à l'aise avec les embrassades à la congolaise... " Il ne montre d'ailleurs aucune empathie à l'égard de la société civile. A Bukavu, par exemple, l'homme préfère boire des pintes avec des expatriés belges, plutôt que débattre avec des ONG locales. Mais De Gucht assume. Subtil et rigide à la fois, il opte pour la froideur du raisonnement plutôt que pour l'expression des sentiments. Son manque de chaleur pour l'Afrique est également dicté par des considérations de politique intérieure. " Les petits pensionnés flamands ne comprennent pas l'argent envoyé au Congo ", déclarait-il récemment. Il n'a d'yeux que pour les médias du Nord, qui le traquent. Sur leurs forums, les internautes assimilent volontiers le Congo à la Wallonie, deux territoires assistés, deux synonymes de gabegie. Pourtant, de nombreux Flamands sont actifs en Afrique centrale. Trop de missionnaires, peut-être... De Gucht, franc-maçon déclaré, adore visiter les églises romanes du sud de la France, mais son rapport à la transcendance ne va pas au-delà. Est-ce aussi par peur de ces mêmes médias qu'il a refusé d'être décoré des mains du président centrafricain François Bozizé, au pedigree pas très reluisant ? Ce serait oublier que Karel De Gucht s'honore aussi par de fortes convictions, qu'il met au-dessus des convenances diplomatiques. " Il est un des rares hommes politiques flamands à oser combattre frontalement l'extrême droite ", commente un ancien ministre. Finalement, ce n'est pas sur sa politique étrangère que les médias viennent de le rattraper, mais sur un délit d'initié dont il se serait rendu coupable dans le cadre du dossier Fortis ( voir ci-dessus). Certes, sa cohérence ne résiste pas au temps, mais c'est toujours la raison qui s'exprime. Naguère, De Gucht parlait de la Belgique comme d'un Etat en voie d'évaporation, " qui n'apporte plus de valeur ajoutée à la Flandre ". Aujourd'hui ministre des Affaires étrangères, il envoie des conseils aux ambassadeurs pour les aider à vendre la Belgique fédérale... L'homme sait aussi asséner des anathèmes au bon moment, quand il peut en retirer des dividendes. Les francophones belges se souviennent encore de sa dernière " sortie " : " A terme, la loi du nombre primera toujours. " S'il avait tenu ces propos à Kigali, où la minorité tutsi est au pouvoir depuis le génocide, De Gucht n'aurait plus d'autre choix que de survoler l'Afrique centrale, sans jamais plus y mettre les pieds.François Janne d'Othée