"Si c'est pour dire du mal de Cristiano, vous pouvez dégager tout de suite. " Attablé à la terrasse au toit en tôle de son bar-billard, Quinta do Falcao, dans le quartier de Santo Antonio, Nelson Rebolo a des avis tranchés, en matière de foot. Il n'aime pas Maradona (" Un drogué et un tricheur "), respecte Thierry Henry (" Un très grand attaquant ") mais pas autant que celui qui a grandi dans ce quartier des hauteurs de Funchal. Quatre kilomètres séparent Santo Antonio du centre cossu de la principale ville de Madère. Un gouffre. Mais l'endroit ne cadre pas avec le paysage de misère souvent décrit quand il s'agit d'évoquer la jeunesse du fils de Dinis et Maria Dolores Aveiro. " Les journaux anglais ont commencé à écrire que Cristiano venait d'un des quartiers les plus pauvres de l'île, peste Nelson. Un gamin qui part de rien et qui arrive au sommet, ça sonne forcément mieux. Mais on ne vit pas si mal que ça ici. Et sa famille n'était pas miséreuse, classe moyenne basse, on va dire. "
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"Si c'est pour dire du mal de Cristiano, vous pouvez dégager tout de suite. " Attablé à la terrasse au toit en tôle de son bar-billard, Quinta do Falcao, dans le quartier de Santo Antonio, Nelson Rebolo a des avis tranchés, en matière de foot. Il n'aime pas Maradona (" Un drogué et un tricheur "), respecte Thierry Henry (" Un très grand attaquant ") mais pas autant que celui qui a grandi dans ce quartier des hauteurs de Funchal. Quatre kilomètres séparent Santo Antonio du centre cossu de la principale ville de Madère. Un gouffre. Mais l'endroit ne cadre pas avec le paysage de misère souvent décrit quand il s'agit d'évoquer la jeunesse du fils de Dinis et Maria Dolores Aveiro. " Les journaux anglais ont commencé à écrire que Cristiano venait d'un des quartiers les plus pauvres de l'île, peste Nelson. Un gamin qui part de rien et qui arrive au sommet, ça sonne forcément mieux. Mais on ne vit pas si mal que ça ici. Et sa famille n'était pas miséreuse, classe moyenne basse, on va dire. " Nelson Rebolo aimerait que le monde connaisse son Cristiano. Celui qui fait son mauvais perdant au billard, celui qui lui a proposé de lui payer les travaux dans son établissement après le terrible glissement de terrain de 2010 (" La municipalité a finalement indemnisé mais Cristiano m'a tout de suite appelé pour me proposer son aide "). Ce Ronaldo que pas grand-monde ne connaît, finalement. La faute à qui ? Nelson a quelques coupables à désigner, mais préfère s'attaquer à un petit homme venu d'Argentine. " Les gens disent que Messi est gentil et que Cristiano est arrogant. Mais qui a, après un match contre Grenade en février dernier, demandé au service de sécurité de dégager un enfant qui lui demandait son maillot ? C'est Messi, pas Cristiano. " Ses amis peuvent bien se passer le mot pour raconter la même histoire, dans le scénario du film, c'est Messi qui a endossé le rôle du gentil génie innocent et Ronaldo celui du rival envieux. C'est Mozart contre Salieri. Un Salieri avec des abdos saillants, un nouveau contrat à 21 millions d'euros l'année, un mannequin russe dans son lit, mais un Salieri quand même. Et ça, ce n'était pas vraiment prévu dans le scénario imaginé par le Portugais. Cristiano naît dans une famille " football ". Le père, Dinis, est à la fois jardinier et dirigeant/homme à tout faire d'Andorinha, club amateur de Madère pour lequel vibre toute la famille, dont la maman,Maria Dolorès, cuisinière de profession. Les premiers crochets du petit seront évidemment pour Andorinha. Des dribbles souvent vains : les hirondelles d'Andorinha se font régulièrement plumer. Cristiano a du mal à encaisser. Il préfère même déserter. " Je me souviens de cette fois où j'ai décidé de ne pas jouer un match parce que je savais d'avance que nous allions perdre et que le score serait probablement de 15-0 ", relate le joueur. Son père doit alors le tirer de sa chambre et lui expliquer qu'un Aveiro ne renonce jamais. " Nous nous sommes encore fait battre, évidemment, mais l'enthousiasme de mon père m'avait contaminé. " De ses années dans le club de son père, Cristiano a cultivé une haine féroce de la défaite. Une haine toute lacrymale. Né aux yeux du monde avec ses larmes d'enfant inconsolable après la défaite contre la Grèce en finale de l'Euro portugais en 2004, Ronaldo a toujours beaucoup pleuré. L'un de ses entraîneurs au Nacional, Pedro Telhinhas, garde un souvenir encore assez frais des crises du gamin: " Il ne savait déjà pas perdre. C'est quelque chose qu'il ne supportait pas, que ce soit en match ou à l'entraînement. Quand il perdait, il pleurait. " Il avait à peine 10 ans quand le club le céda au Nacional pour 500 euros et des équipements usagés. Cristiano est un ouvrier ambitieux. Ambitieux, parce qu'il vise haut, ouvrier parce qu'il ne jure que par le travail. Il est Stakhanov. Mais au service de sa propre promotion. De Manchester au Sporting en passant par le Real, les anecdotes distillent toujours la même histoire : celle d'un garçon qui arrive tôt, repart tard et ramène du travail à la maison. Débarqué la même semaine que le Portugais à Manchester United en 2003, le Français David Bellion a très vite cerné le personnage : " Le respect, il l'a obtenu grâce au travail qu'il fournissait. On le voyait venir en avance et faire beaucoup de gym, de muscu. Et après l'entraînement, il passait une heure tout seul sur le terrain, à inventer des dribbles. " " C'est le plus gros bosseur avec qui j'ai travaillé,enfonce Mike Clegg, responsable du programme de musculation de United entre 2000 et 2011.Sa vie est dédiée au football. Il avait recruté un chef pour s'assurer de bien manger tout le temps. Il avait aussi demandé une maison avec piscine. Pas pour s'y amuser ! Après l'entrainement et les séances de musculation, il rentrait chez lui, mangeait, faisait une sieste, puis il nageait. Pour récupérer et se développer. Tout ça pendant cinq ans. Il paraît qu'il faut 10 000 heures de pratique pour être très bon dans une discipline, que ce soit la peinture, le piano ou le football. Cristiano a largement dépassé ce total. A Manchester United, personne ne s'entraînait aussi bien que lui. " Cristiano Ronaldo est, quelque part, l'exact opposé de Lionel Messi. Quand l'Argentin préfère le match à l'entraînement, confiant dans ses dons reçus à la naissance, son rival a dédié son existence à maximaliser et améliorer un capital de départ pourtant pas insignifiant. C'est la thèse de Jorge Valdano, argentin mais ancien directeur sportif du Real Madrid. " Messi, c'est un talent supérieur. Mais si on parle de valeurs, Cristiano, qui ne doit pas autant de choses à son papa et à sa maman, est un monument au football, au perfectionnisme, c'est un exemple sur deux jambes. Il ne doit rien à personne. Il a quitté son foyer très tôt, ensuite il s'est fabriqué tout seul. " Même si, pour que le cordon soit moins difficile à couper, sa mère s'installe par périodes dans un appartement du centre de Lisbonne. Dolorès le pressent, le Sporting est la chance de la vie de son fils. La chance d'éviter qu'il soit rattrapé par la drogue, comme son grand frère Hugo et tant d'autres enfants de Santo Antonio. " S'il n'était pas devenu footballeur, il serait peut-être devenu drogué, assure- t-elle lors d'une interview en 2008 pour le quotidien espagnol El Pais. Beaucoup de ses amis d'enfance ont versé dans la drogue ou l'alcool. " Fort de cette présence, plus grand-chose n'effraie le petit effronté. Pas même les punitions infligées pour ses résultats de cancre. D'ailleurs, il déserte l'école avant ses 14 ans. L'objectif est plus que jamais de devenir le meilleur. " Un jour, enchaîne le pote Nelson, lors de ses débuts au Sporting, il conduisait une voiture pourrie. "Eh, regardez la Ferrari !'', le chambraient ses amis. Cristiano leur a répondu : "Vous vous moquez, mais un jour j'aurai une vraie Ferrari." Aujourd'hui, il en a trois. " Cristiano a toujours pressenti sa valeur. La fausse modestie apparaît très vite comme un concept extrêmement vulgaire chez lui, ce qu'il résumera un jour par cette maxime bien sentie : " Trop d'humilité, ce n'est jamais bon. Au Portugal, on dit qu'un excès d'humilité est une vanité. " Pour lui, le succès n'a pas à s'excuser puisqu'il découle du travail. Suivant cette logique, Ronaldo exhibe sa réussite comme un gosse tout fier de montrer son cadeau à Noël. Joaquin Torres est l'architecte - barcelonais - qui a aménagé l'intérieur de la maison à 4,9 millions du joueur dans le quartier VIP ultrasécurisé La Finca en banlieue de Madrid. " Cristiano est plein de clichés de mauvais goût. Il voulait un aquarium géant, une photo de lui nu et un piano à queue alors qu'il ne sait pas en jouer. Il a aussi insisté pour que l'on installe des miroirs sur le plafond de sa chambre. Il n'est pas différent des autres footballeurs. Il n'a pas eu une enfance aisée, du coup il pallie ses carences avec des choses qu'il a dû voir dans des séries comme Miami Vice. " Ronaldo est-il ce footballeur jouisseur obsédé par son image jusqu'à la caricature ? Peut-être bien. On parle malgré tout d'un type qui dépense 8 000 dollars par mois en fringues. Comme le formule poliment Valdano : " Dans ses premières années au club, il a peut-être commis quelques erreurs mais plutôt de l'ordre gestuel ou extérieur. " Ce qu'on peut traduire par trop de gel, trop de Miami, trop de fringues moulantes, trop de Diana Chaves, Nuria Bermudez, Merche Romero, Luciana Abreu, Gemma Atkinson, Paris Hilton ou Nereida Gallardo (et une vingtaine d'autres sexy girls selon des recensements plus ou moins fiables). Le Portugais pourrait aussi se comporter, parfois, en invité parfaitement détestable. Comme en décembre 2011, lors de sa première sortie officielle au bras d'Irina Shayk. Le nouveau couple assiste à la cérémonie du Prix de la mode organisé par Marie Claire à l'ambassade de France de Madrid. Joana Bonet, la rédactrice en chef de la version espagnole du magazine féminin, garde un souvenir peu amène de sa rencontre avec l'attaquant du Real : " Ronaldo a fait l'autiste. Il a demandé à avoir une salle privée pour lui tout seul, alors qu'il n'y avait que des VIP. La seule chose qu'il a réussie, c'est de voler la vedette à sa compagne et manquer de respect à l'ambassadeur et à tous les autres invités. Lui et Irina ne se levaient pas quand les autres recevaient leurs prix, ils passaient leur temps sur leurs téléphones et sont partis sans dîner. Ronaldo se sentait au-delà du bien et du mal. Il se prenait sûrement pour Dieu. " Ramon Calderon est le président qui a négocié le transfert du Portugais avec le Real Madrid en 2009. Il résume ainsi la situation : " Son style lui a causé du tort. Les gens préfèrent la modestie à l'arrogance et Ronaldo a ce petit défaut : il est arrogant. Lui-même l'affirme : "Je suis le plus beau, le plus fort, le plus grand, je plais aux femmes..." D'une certaine manière, Ronaldo a raison. Mais le dire ne le rend pas aimable, surtout en Espagne où le péché capital, c'est l'envie. "Et plutôt que de s'excuser, Cristiano préfère enfoncer le clou. Le jour où Forbes a estimé sa fortune à 160 millions de dollars, il s'est immédiatement plaint : " Ce qu'a écrit ce journal est faux, ma fortune s'élève à 245 millions. " Pire, un soir de Ligue des champions contre le Dinamo Zagreb en 2011, il s'est avancé devant micros et caméras pour ce qui tient toujours de pièce à conviction principale dans son procès en arrogance satisfaite. " C'est parce que je suis riche, beau et que je suis un grand joueur qu'on me siffle. Les gens sont jaloux de moi. Je ne vois aucune autre explication. " On appelle ça un suicide médiatique. Pourtant, le personnage peut être aussi généreux qu'il se montre prétentieux. Avec ses premiers salaires au Sporting, Cristiano envoie son père en cure pour lutter contre son alcoolisme. Il lui paiera les meilleures cliniques au Portugal, puis en Angleterre. En vain. " Mon père était alcoolique. Il en est mort. Il ne saura jamais ce que j'ai réussi dans la vie. Bien sûr, il savait que j'avais du talent, mais beaucoup de bons joueurs partent jouer en Angleterre. Devenir le meilleur, c'est plus rare. " En parallèle, Cristiano s'est lancé dans une autre bataille : contre la drogue et les addictions de son frère, Hugo. " Hugo a rechuté plusieurs fois. Mais Cristiano l'a toujours aidé à se relever ", confie sa mère Dolores. Après avoir payé à son aîné ses cures de désintoxication et lui avoir offert un bar, Cristiano vient de le placer à la tête du... musée Cristiano Ronaldo, inauguré à Madère le 15 décembre dernier. Il avait aussi confié à sa soeur Elma la gestion d'une boutique (fermée depuis peu) de sa marque CR7 - une ligne de vêtements à faire passer Christian Audigier pour un génie de l'épure. Son autre soeur, Katia, tente, elle, de percer dans la chanson. Anciennement " connue " sous le pseudo de Ronalda, elle vient de sortir un nouvel album enregistré par RedOne, habituel producteur de Lady Gaga et Jennifer Lopez. Un disque soutenu et payé par son " plus grand fan " : son petit frère. Cristiano Ronaldo avait tout ce qu'il désirait à Manchester. Mais il en demande plus. Le Real Madrid le comprend très vite. Pour rester le meilleur, il faut triompher avec le meilleur club. Et ce club ne peut être que le Real. Or, pour Ramon Calderon, alors président du club madrilène, l'arrivée de Ronaldo est un message fort : " Ronaldo, c'est l'exemplarité totale. C'est stimulant pour ses coéquipiers de voir que le meilleur joueur du monde est celui qui travaille le plus, et qu'il n'est jamais rassasié de victoires. " Bref, à l'été 2009, Cristiano signe au Real pour 93 millions d'euros... Mais il reste le caillou Messi dans sa chaussure : " On nous compare tout le temps, c'est fatigant. On ne compare pas une Ferrari avec une Porsche car ce n'est pas du tout le même moteur. " Sauf que dans le fond, il est persuadé de posséder une cylindrée supérieure à son rival. D'ailleurs, depuis quelques mois, il sent le vent tourner. Le corps de Messi le lâche. Ronaldo paraît lui toujours plus fort : son corps devient une armure qu'il exhibe en slip sur une photo de 15 mètres de haut devant la mairie de Madrid. Connaît-il la fin de l'histoire ? Avant de retourner derrière son bar, Nelson Rebolo balance en tout cas une confidence : " Il m'a dit qu'il pensait arrêter à 32 ans en Europe. Après, il partira peut-être jouer aux Etats-Unis. " Il lui resterait donc quatre ans. Quatre ans pour qu'on apprenne enfin à l'aimer. Ce n'est pas gagné. Mais une chose est sûre : il va travailler pour. Par Alexandre Pedro, William Pereira et Javier Prieto Santos/So Foot" Trop d'humilité, ce n'est jamais bon. Au Portugal, on dit qu'un excès d'humilité est une vanité "