Sans lui, il n'y aurait jamais eu de Nouvelle Vague ou de Cahiers du cinéma, et l'histoire du septième art aurait sans doute pris une direction bien différente. Pourtant, les images en mouvement ne constituèrent pas la première vocation d'André Bazin ; ce n'est que parce qu'il échoua à l'oral d'agrégation, après être sorti de l'Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, que sa carrière d'enseignant s'évanouit de son horizon pour être remplacée par une autre, plus militante et plus passionnée à la fois : celle de journaliste et d'animateur de ciné-clubs. Après la Seconde Guerre mondiale (Bazin, né en 1918, n'avait pas 30 ans), ...

Sans lui, il n'y aurait jamais eu de Nouvelle Vague ou de Cahiers du cinéma, et l'histoire du septième art aurait sans doute pris une direction bien différente. Pourtant, les images en mouvement ne constituèrent pas la première vocation d'André Bazin ; ce n'est que parce qu'il échoua à l'oral d'agrégation, après être sorti de l'Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, que sa carrière d'enseignant s'évanouit de son horizon pour être remplacée par une autre, plus militante et plus passionnée à la fois : celle de journaliste et d'animateur de ciné-clubs. Après la Seconde Guerre mondiale (Bazin, né en 1918, n'avait pas 30 ans), il multiplia les collaborations avec les médias et les institutions d'éducation populaire, surtout d'inspiration catholique, qui naissaient de partout. Il écrivit dans L'écran français, le Parisien libéré, Esprit, participa à la création de ce qui deviendra Télérama, tout en parcourant l'Europe pour mettre en place ciné-clubs et conférences consacrées au cinéma. A l'époque, le ciné-club était une véritable institution : à la fois lieu d'apprentissage et d'échange, il constituait aussi le ferment d'un rapport au monde se reposant sur les images comme moyen d'investigation premier. Parmi ceux qui entouraient Bazin dans toutes ces entreprises, il y avait le jeune François Truffaut, dont Bazin resta toujours le père spirituel - mais aussi Jacques Doniol-Valcroze, Joseph-Marie Lo Duca ou Léonide Keigel, avec qui le critique fonda, en 1951, la revue la plus célèbre et la plus controversée de l'histoire du cinéma : les Cahiers du cinéma. Sous sa houlette, les Cahiers devinrent presque aussitôt un acteur essentiel des discussions théoriques et esthétiques qui secouaient les milieux de la cinéphilie - discussions traitant à la fois de la politique des images (les communistes veillant au grain), de la lecture de leur histoire et de la nature de la relation à la réalité qu'elles construisent. De nombreux textes de Bazin, comme Pour un cinéma impur ou Montage interdit devinrent des classiques instantanés, toujours étudiés et commentés dans les écoles de cinéma du monde entier. De surcroît, il n'hésita pas à rassembler autour de lui un groupe de jeunes gens excités et brillants, qui devinrent ensuite les plus grands noms de ce qui fut appelé la Nouvelle Vague : Jean-Luc Godard, Jacques Rivette, Eric Rohmer, etc. - en plus de Truffaut. Pendant longtemps, pourtant, ses nombreuses analyses, critiques, présentations, monographies demeurèrent éparpillées dans d'innombrables revues, magazines, journaux et brochures. Après sa mort, en 1958, une sélection d'articles en quatre volumes fut publiée par les éditions du Cerf - mais elle ne rassemblait que 64 textes parmi les quelques 2 681 rédigés par Bazin de son vivant. L'édition complète des écrits du critique est donc un événement capital : pour la première fois, il est possible de prendre la mesure exacte de sa pensée et de sa production. Rassemblés en deux volumes d'un luxe et d'une élégance absolus, accompagnés d'un appareil critique parfait, ils apportent la preuve éclatante du fait que la place de Bazin dans l'histoire du cinéma est et restera essentielle.