Un soir de juillet à la Chapelle musicale reine Elisabeth, à Waterloo. Le quadra est assis en mousquetaire tranquille. Toison poivrée de sel, barbe de trois jours à la Gainsbourg, chemise noire : Bernard-Henri Lévy en pilosité jeune et moins prétentieuse. Depuis deux décennies, Manu Comté trimballe son grain romantique dans les interstices du tango et du classique. En scène avec Soledad (la formation a fêté ses 20 ans d'existence en 2015, avec une nouvelle formule trio), entouré du pianiste Alexander Gurning et du violoniste Jean Frédéric Molard, il joue les yeux fermés. Immergé dans des chapelets de notes qui tentent la prière profane. A nous de décrypter la musique partie de Piazzolla et de Carlos Gardel - Soledad est le titre d'une chanson de ce dernier - revenue dans la vieille Europe avec des envies de ricochets sentimentaux. C'est sur l'intensité de ses voyages musicaux que Soledad a tissé une réputation : elle repartira sur la route en 2017.
...

Un soir de juillet à la Chapelle musicale reine Elisabeth, à Waterloo. Le quadra est assis en mousquetaire tranquille. Toison poivrée de sel, barbe de trois jours à la Gainsbourg, chemise noire : Bernard-Henri Lévy en pilosité jeune et moins prétentieuse. Depuis deux décennies, Manu Comté trimballe son grain romantique dans les interstices du tango et du classique. En scène avec Soledad (la formation a fêté ses 20 ans d'existence en 2015, avec une nouvelle formule trio), entouré du pianiste Alexander Gurning et du violoniste Jean Frédéric Molard, il joue les yeux fermés. Immergé dans des chapelets de notes qui tentent la prière profane. A nous de décrypter la musique partie de Piazzolla et de Carlos Gardel - Soledad est le titre d'une chanson de ce dernier - revenue dans la vieille Europe avec des envies de ricochets sentimentaux. C'est sur l'intensité de ses voyages musicaux que Soledad a tissé une réputation : elle repartira sur la route en 2017. En attendant, Manu Comté est comme la plupart des musiciens de Belgique, un multiplicateur de projets. Autant une vocation d'élargissement par les rencontres qu'une énergie économique : " En classique, tango et autres, on s'est aussi pris la crise dans la tronche. Des territoires qui engagent comme l'Espagne et l'Italie ont vu leurs budgets réduits, un même sentiment prévaut partout en culture, les festivals réduisent la voilure, programment moins de concerts, les cachets sont à la baisse ou privilégient des artistes qui font d'emblée 2 000 places. Tout cela ne nous empêche pas de faire des projets. " Il constate la dureté des temps mais ne geint pas. Professeur au conservatoire de Mons depuis dix ans, il appartient à ceux qui " font plein de choses, parce qu'on joue différemment selon les musiciens, plus en arrière ou plus en avant. C'est comme cela qu'on grandit, qu'on s'enrichit, par la fréquentation d'autres pensées. C'est un processus naturel : qui irait demander à un ami de vingt ans s'il a d'autres amis ? " Soledad comme matrice d'amitié sacralisée par la musique. Et puis, cette aventure au bandonéon, qui débute il y a cinq ans sur les prémisses de jouer un instrument différent de l'accordéon. Alors, quelle différence entre le " piano du pauvre " - dixit Ferré - et le soufflet d'Amérique latine ? " L'accordéon a beaucoup plus évolué que le bandonéon, explique Manu Comté. Le premier a été travaillé sur la conception du son alors que le second est globalement resté dans la tradition. Les doigtés sont différents : au bandonéon, une courroie bloque la main et engage des doigtés circulaires. A l'accordéon chromatique, l'enchaînement des notes est comme au piano, tous les demi-tons se succèdent, alors qu'au bandonéon, la logique est uniquement dédiée au bon fonctionnement de la main, quelques positions correspondant à quelques accords, mais c'est restreint. " Différence de poids pour l'instrument d'Argentine qui vise les 4 kilos, le favori de l'iconique Yvette Horner dépassant allègrement 2,5 fois ce chiffre-là. Quant au prix, c'est l'inflation : 6 000 - 7 000 euros pour le bandonéon, facilement entre 30 000 et 50 000 pour un accordéon de concert. Manu Comté a commandé un premier bandonéon à Harry Geuns, facteur néerlandais établi au-dessus d'Anvers : comptez trois ans pour la livraison. Ravi du résultat, il a opté pour un deuxième chez le même fabricant pour une livraison prévue vers 2017. " Le bandonéon a été mis au point vers 1850 en Allemagne, descendant du concertina : l'instrument a gonflé puis n'a plus jamais bougé, comme si c'était un sacrilège de le faire évoluer. L'air est aspiré puis rejeté et sur mon modèle, contrairement à la tradition bisonore, c'est la même lame de chaque côté, ce qui le rapproche de l'accordéon chromatique. " Comme pour la mécanique des bagnoles, tant que cela roule... Mais on sait que l'ingrédient technique façonne forcément la conduite. Sur l'album (1), entouré d'un quintet de cordes et de la guitare de Tomás Gubitsch, Manu Comté reprend Aconcagua, concerto pour bandonéon de Piazzolla (1921-1992), le Hendrix du soufflet. " Pendant longtemps, Piazzolla n'a pas voulu faire de tango, il voulait seulement écrire de la nouvelle musique, vivait à New York et rêvait d'être saxophoniste jazz. Et puis il a commencé à faire des arrangements pour l'orchestre d'Anibal Troilo, le bandonéiste phare, mettant ensemble ces diverses influences. On reconnaît d'emblée ses thèmes parce qu'il a la touche géniale des grands créateurs. " Outre la pièce consistante de Piazzolla, le disque pioche chez les Argentins Tomás Gubitsch et Gerardo Jerez Le Cam, et chez le Brésilien Egberto Gismonti. Les deux morceaux signés Comté ne dépareillent pas la charge émotionnelle, palpitation plus forte que nature de la musique. Geste jeune-vieux de convoquer les ancêtres dans un élan qui charme par son inépuisable pouvoir narratif, quasi-cinématographique. " Tourner en rond avec le tango ou le classique ? Non, je pense que cela prend une vie de faire le tour des répertoires que vous chérissez. Aujourd'hui, beaucoup d'interprètes ne sont pas leur propre compositeur, mais il faut des années pour jouer une sonate de Beethoven. Et puis, je crois qu'en Europe, on a trop tendance à sacraliser la musique : au Brésil, la musique dans les bistrots est d'un niveau incroyable. " Comté reste une rareté dans un milieu qui ne se décloisonne pas si facilement. Quelques jours avant notre rencontre, il était invité à jouer à l'ambassade d'Argentine pour les 200 ans de l'indépendance du pays : " Il n'y avait que des Argentins et certains sont venus me dire "t'es belge, c'est pas possible !" Pourtant, je ne joue pas cette musique comme un "vrai" Argentin, je n'ai jamais pratiqué la milonga traditionnelle. Ce qui m'intéresse, c'est d'emmener la musique ailleurs. " Voyageur prestidigitateur, Manu (2). (1) CD Homilia par Manu Comté B'Strings Quartet featuring Tomás Gubitsh chez Avanticlassic/ Challenge. (2) En concert le 6 août aux Musicales de Beloeil. www.lesmusicalesdebeloeil.bePAR PHILIPPE CORNET