"Avec le recul, on s'aperçoit que la vie politique belge n'est qu'un long complot ", constate Luc Delfosse, longtemps responsable de la rédaction politique du quotidien Le Soir et aujourd'hui chroniqueur duVif/L'Express. " C'est sûr, ce n'est pas un monde de Bisounours ! " sourit, dépitée, une ancienne vice-Première du gouvernement fédéral, durablement affectée par les épisodes vécus au 16, rue de la Loi. " Par définition, le rapport de force fait que nous ne sommes pas des amis. Les coups sont parfois très violents. Même si cela fait mal, on ne peut pas en vouloir aux autres partis de retourner leur veste. Nous n'avons pas signé un contrat de vie commune. C'est plus difficile à vivre quand cela vient de son camp. "
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"Avec le recul, on s'aperçoit que la vie politique belge n'est qu'un long complot ", constate Luc Delfosse, longtemps responsable de la rédaction politique du quotidien Le Soir et aujourd'hui chroniqueur duVif/L'Express. " C'est sûr, ce n'est pas un monde de Bisounours ! " sourit, dépitée, une ancienne vice-Première du gouvernement fédéral, durablement affectée par les épisodes vécus au 16, rue de la Loi. " Par définition, le rapport de force fait que nous ne sommes pas des amis. Les coups sont parfois très violents. Même si cela fait mal, on ne peut pas en vouloir aux autres partis de retourner leur veste. Nous n'avons pas signé un contrat de vie commune. C'est plus difficile à vivre quand cela vient de son camp. " Flash-back sur les coulisses d'un monde impitoyable, qui illustre le machiavélisme auquel on pourrait assister au lendemain des élections du 25 mai. " Attendez-vous à des événements très surprenants après le scrutin ", prévient d'emblée un ancien président de parti. 1985. La Belgique est mal en point sur le plan socio-économique et budgétaire. Libéraux et sociaux-chrétiens veulent poursuivre ensemble le travail d'assainissement entamé au cours de la législature précédente par le gouvernement Martens-Gol, malgré la progression du PS au sud du pays. Un choix d'autant plus évident pour le PSC que son président Gérard Deprez a mené campagne avec le slogan " Ce n'est pas l'heure des socialistes ". Pour la première fois, les exécutifs régionaux et communautaires sont composés à la majorité. PRL-FDF et PSC signent un " pacte des huit ans ". " Jean Gol n'était pas convaincu d'installer une telle majorité libérale-sociale-chrétienne à tous les niveaux de pouvoir parce qu'elle était trop étriquée à ses yeux, se souvient Gérard Deprez. Finalement, il a accepté pour autant que l'on signe un accord pour deux législatures. " Le PSC exige que le pacte s'applique aussi dans les provinces. Il est alors exclu du pouvoir dans celle de Luxembourg, fief du vice-Premier ministre sortant Charles-Ferdinand Nothomb. " Très vite, on apprend que les libéraux y ont resigné un accord avec les socialistes, prolonge Deprez. Au sein de mon parti, on grince des dents : ce n'est pas le pacte, ça ! " Une trahison dont l'effet est accentué par plusieurs faits d'armes. Guy Verhofstadt, en pleine période " baby Thatcher ", exaspère l'aile démocrate-chrétienne du PSC au gouvernement, emmenée par le vice-Premier Philippe Maystadt. " Les libéraux voulaient déjà faire des économies sur le chômage, se rappelle un démocrate-chrétien. Verhofstadt se comportait comme un gamin capricieux, qui boudait seul dans son coin quand nous lui résistions. " Surtout, Jean Gol emboîte le pas de Wilfried Martens dans le dossier explosif du carrousel fouronnais (NDLR : autour de la nomination de José Happart à la tête de cette commune à facilités). " Sur des enjeux que je considérais comme stratégiques, Gol me mettait en minorité et se rangeait systématiquement du côté de Martens et Dehaene (NDLR : alors ministre des Réformes institutionnelles) ", clame Deprez. C'en est trop. En 1987, le dernier gouvernement Martens tombe avant terme. Le " pacte des huit ans " est mort et enterré. Aux élections anticipées, le PS s'envole. Les libéraux se retrouvent dans l'opposition pour douze ans et s'étranglent : trahison ! Les échanges entre Gol et Deprez ayant été d'une brutalité " inouïe ", les deux hommes ne se parleront plus pendant trois ans. Les socialistes, eux, retrouvent le pouvoir... pour les vingt-cinq ans à venir ! " Après avoir surmonté sa déception, Guy Spitaels (NDLR : président du PS) s'était lancé dans une stratégie offensive sur le plan francophone en utilisant Happart, et avait pris des contacts discrets avec le PSC, raconte Philippe Moureaux, figure clé du PS. C'est cela qui a permis de briser le pacte. " En 1995, le PRL-FDF est à nouveau écarté du pouvoir. Mais soudain, la configuration change. Le 18 septembre, Jean Gol décède inopinément, Louis Michel lui succède. Le 28 mars 1996, Charles-Ferdinand Nothomb devient de justesse président du PSC après avoir défié la candidature de la protégée de Gérard Deprez, Joëlle Milquet. Au sein des sociaux- chrétiens, des haines corses voient le jour. Le nouveau président du PRL ne perd pas de temps pour agir. " J'ai voulu briser la fatalité selon laquelle mon parti était systématiquement écarté du pouvoir ", explique aujourd'hui Louis Michel. Une fatalité nommée PS. Il prend langue avec Charles-Ferdinand Nothomb pour créer une " grande force de centre-droit ". Les discussions vont loin. Le numéro un du PRL rêve de créer une grande fédération entre les deux partis ? Trop ambitieux, dit-on au PSC. Il est question d'une union plus symbolique, sous la forme d'une liste commune au Sénat. " Mais Nothomb, fidèle à lui-même, ne nous tenait au courant de rien, se souvient un membre du comité directeur du PSC d'alors. Et nous avons coincé. " " Ce sont les piliers du mouvement chrétien, les responsables de la Mutualité chrétienne et du Mouvement ouvrier chrétien qui ont freiné ", assure-t-on au PRL. Un vote intervient au comité directeur du parti pour mettre un terme au " complot " Michel-Nothomb. Simultanément, Gérard Deprez, blessé par l'attitude de Nothomb à son égard, gamberge. " Il ne m'invitait même plus au comité directeur ", rumine-t-il encore vingt ans plus tard. Avec " quelques amis ", il pense lui aussi à un grand pôle de droite, s'en ouvre à Louis Michel et... croyant aider à la réussite de la formule, se confie longuement à un quotidien en septembre 1997. Mais au sein du PSC, la thèse est déjà morte et l'ancien président se retrouve... banni, interdit même de parole dans les sections locales pour expliquer son projet. " J'étais meurtri d'avoir été traité comme ça, je me suis raidi ", confie Deprez. Il crée le Mouvement des citoyens pour le changement (MCC) et rejoint le PRL-FDF. " Je trouvais inacceptable qu'un ancien président de parti trahisse les siens de cette façon, raconte Philippe Moureaux. Mais je ne savais pas alors comment il avait été traité. " Louis Michel change de stratégie pour revenir au pouvoir, tout de suite. En abusant d'un PS mal en point. Après l'échec du pôle de centre-droit, Louis Michel fait feu de tout bois pour retrouver le pouvoir. " Il fallait absolument que je permette au PRL de redevenir un parti de gouvernement ne faisant plus peur à personne. S'est alors produite une rencontre avec un partenaire qui a beaucoup compté dans ma vie : Philippe Busquin. " Pendant plus d'un an, entre 1997 et 1999, les deux hommes négocient avec quelques sherpas un préaccord de gouvernement complet où tout est réparti, jusqu'aux portefeuilles ministériels. " Cela a été la base de toute la révolution sociétale que nous avons pu faire, libéraux et socialistes, dans le premier gouvernement Verhofstadt. " " Louis Michel a mené une large campagne de séduction à notre égard, se souvient Philippe Moureaux. Le parti était en grande difficulté suite aux affaires et à l'assassinat d'André Cools. Arrivé à la présidence en 1992, en pleine tourmente, Philippe Busquin était épuisé, il avait souffert de cette pagaille. Louis Michel est un finaud, il va le flatter et préparer son départ à la Commission européenne, loin de ce parti qui le harasse. " Pour les libéraux, la vengeance est un plat qui se mange froid : Guy Verhofstadt et Louis Michel n'ont toujours pas digéré la façon dont les sociaux-chrétiens avaient déchiré le " pacte des huit ans ". Quand il arrive à la présidence d'un PSC en grand malaise, contre son gré, poussé dans le dos par la démocratie chrétienne et même... par le Palais, Philippe Maystadt apprend de la bouche même de Philippe Busquin que tout est ficelé entre PS et MR à la Région wallonne. " J'espérais encore que nous pourrions être au gouvernement fédéral grâce au CVP, se souvient-il. Mais c'était avant la crise de la dioxine... Cette affaire n'a fait aucun malade, aucun décès, mais elle a provoqué le changement de la coalition. " Après quarante ans de règne, les sociaux-chrétiens volent dans l'opposition, l'Etat CVP est mort. Au fédéral, une coalition arc-en-ciel inédite voit le jour, alliant libéraux, socialistes... et écologistes. Ecolo s'est rendu incontournable par son score exceptionnel : plus de 20 %. " Nous n'étions pas tous anti-CVP primaires mais quand même : le style Dehaene et leur monopolisation du pouvoir ne passaient plus ", souligne Isabelle Durant, qui sera la vice-Première Ecolo. Une rupture. Naïfs, les Verts payeront cher cette première participation au pouvoir. Pendant les premières années de l'arc-en-ciel, le mouvement flamand se déchire à coups de terribles luttes intestines. La Volksunie éclate. Son dernier président, Bert Anciaux, fondra en larmes lors du congrès final, le 13 octobre 2001. " C'était terrible, se rappelle-t-il. Pour entrer dans la salle, j'ai dû me frayer un chemin à travers des militants radicaux qui me conspuaient. C'était du pur fascisme, de la haine qui s'exprimait. " Peu après naîtra la N-VA. Un tournant dont on ne mesurera l'importance que quelques années plus tard. Comment Bert Anciaux et les pères fondateurs de la N-VA, Geert Bourgeois et, ensuite, Bart De Wever, en sont-ils arrivés à se détester ? C'est le fruit de plusieurs années d'incompréhension. " Quand je suis devenu président de la VU, en 1992, nous luttions pour la survie du parti, se souvient Anciaux. J'ai privilégié une ligne progressiste sociale et on me suivait en interne à une très large majorité. " Electoralement, le parti redresse la tête. Mais après 1997, Bert Anciaux, affecté par la défiance à l'égard des institutions manifestée par la Marche blanche, veut sortir de la logique de parti. Il négocie la création d'un mouvement populaire avec, notamment, Guy Verhofstadt (Open VLD), Johan Van Hecke (CD&V) ou Jos Geysels (Groen). En vain. " Guy voulait que cela tourne autour de lui, nous privilégiions Marc Verwilghen (NDLR : président Open VLD de la commission Dutroux). Et puis, je ne serai jamais un libéral. " Fort de cet échec, Anciaux se met en congé de la présidence pour créer ID21, un mouvement associé à la VU composé de jeunes pousses (dont Vincent Van Quickenborne, futur ministre libéral), de jeunes écologistes, de mandataires locaux socialistes... " Les difficultés ont commencé quand j'ai dû faire travailler tous ces gens ensemble, prolonge Anciaux. Ils s'opposaient en permanence. " Le ver est dans le fruit. En 1999, une fronde menée par l'aile conservatrice du parti naît contre la désignation d'Anciaux comme ministre du gouvernement Verhofstadt. Deux ans plus tard, la déchirure finale survient lors de la négociation des accords communautaires du Lambermont (NDLR : qui transfèrent l'Agriculture, le Commerce extérieur et les Pouvoirs locaux aux Régions et prévoient un refinancement). " Je me souviens de la dernière nuit, raconte Anciaux. J'avais dit à Geert Bourgeois, qui était devenu président du parti, que nous resterions en contact pendant toute la négociation. Mais à partir de 23 h, il ne décrochait plus son téléphone. Le lendemain matin, je l'appelle pour venir lui présenter l'accord conclu mais il me demande d'attendre deux heures. Le temps de se réunir avec ses amis. Il s'est opposé radicalement à ce que nous avions négocié. " C'en est fini de la VU. Lors du vote dépeçant le parti, le groupe Vlaams-Nationaal autour de Bourgeois récoltera 47 % des voix, celui d'Anciaux 22 % à peine. Ils deviendront la N-VA et Spirit (dilué au sein du SP.A). Pour Ecolo, la première participation au pouvoir est rude. Les ministres Isabelle Durant et Olivier Deleuze sont malmenés au sein de la majorité, le Premier ministre Guy Verhofstadt allant jusqu'à leur retirer leurs compétences pour débloquer les dossiers chauds. Mais le plus dur pour les Verts, c'est d'être constamment piégés par leurs secrétaires fédéraux, Philippe Defeyt et Jacques Bauduin, qui multiplient les déclarations contraires à la politique menée, parfois le matin même d'une décision. C'est la " participopposition ". " La participation au pouvoir avait été votée à une courte majorité, se souvient Isabelle Durant. La nouvelle équipe a été élue dans un contexte difficile, après le départ de Jacky Morael, avec un programme qui voulait faire le contrepoids aux ministres. La direction politique d'un parti est normalement là pour soutenir l'équipe au gouvernement. Là, elle instituait la manière de nous affaiblir. Je me suis fait acclamer le jour où j'ai démissionné de mon poste de ministre, peu avant les élections, c'est quand même le comble. Comme si c'était un soulagement. " Le PS, lui, ne se prive pas d'abuser de la naïveté des Verts en les plumant via les " convergences de gauche ". " Nous étions tellement énervés par le mode de fonctionnement d'Ecolo qu'à la veille du 1er mai 2002, le mot d'ordre circule qu'il ne faut pas l'épargner dans les discours, se souvient Philippe Moureaux. Je n'accepte pas, je dis au contraire qu'il faut s'allier avec eux. Sur le moment, on est fâché sur moi mais dans les mois qui suivent, Elio Di Rupo va se rallier à l'idée des convergences de gauche. Cela a été une catastrophe pour Ecolo parce qu'il les a très mal utilisées, de façon courbée et négative face au PS, et c'est ce que les gens ont retenu. " C'était, juge-t-il, " une bande d'amateurs ". " Les convergences de gauche étaient une grande erreur pas sur le fond, mais sur la forme, reconnaît Isabelle Durant. Nous offrions au PS un label de crédibilité et de verditude, nous leur donnions carrément les clés de la maison, ce qu'il ne faut jamais faire. " Le PS les a trompés ? " Oui, mais nous leur avons donné la capacité de le faire. La direction politique d'Ecolo, dont je ne faisais pas partie, donnait plus de crédit à Di Rupo et Onkelinx qu'à leurs élus. C'était une erreur. " Conséquence : une cuisante défaite d'Ecolo aux élections de 2003. En 2003, un préaccord électoral est signé - devant notaire, prétend-on - avec Elio Di Rupo pour une alliance PS-MR à la Région wallonne en 2004. " Tout le monde le dit, en effet, mais je n'ai jamais vu ce document signé, assure Philippe Moureaux. Cela étant, Louis Michel avait certainement la certitude qu'Elio ferait appel à lui. " Le coup de téléphone tant attendu ne viendra jamais. Tandis que Philippe Moureaux plante un premier olivier à Bruxelles, Elio Di Rupo préfère s'allier au CDH de Joëlle Milquet en Wallonie : c'est le début d'une longue amitié entre les deux présidents (lireLe Vif/L'Expressdu 7 mars). " Louis Michel a encore des trémolos dans la voix quand il s'exprime à ce sujet, reconnaît un collègue. Il a un vrai sentiment de trahison. " " J'ai toujours eu de très bons contacts personnels avec Elio Di Rupo comme avec la plupart des socialistes, souligne Louis Michel. Je ne sais pas ce qui s'est passé, je suis même un peu embarrassé parce que nous avions un accord complet et, manifestement, il a eu une attitude au lendemain des élections qui ne correspondait pas du tout à ce que nous avions convenu. Je ne peux pas lui en vouloir d'avoir été cynique, mais je m'en veux de ne pas avoir été méfiant. " Ce qui affectera d'autant plus le chef de file du MR, c'est qu'il n'aura aucune nouvelle de son homologue pendant " des jours, voire des semaines ". Et quand ils se reverront pour en parler, il ne comprendra pas... " Di Rupo a toujours craint qu'un jour naisse une grande fédération de centre-droit. Il savait que c'était sans doute le risque pour le PS d'être longtemps dans l'opposition. Mais j'avais tourné cette page-là, j'étais dans une autre stratégie... " Ce qui a pourtant précipité le rapprochement Milquet- Di Rupo, c'est l'opération " Liberté " via laquelle les libéraux ont tenté de débaucher bon nombre de sociaux-chrétiens dans la foulée du bourgmestre de Dinant, Richard Fournaux. Une opération de débauchage " totalement indigne ", dixit Joëlle Milquet. Qui ajoute : " Tous nos mandataires locaux - tous ! - ont été approchés par des mandataires MR pour être achetés. Une OPA agressive. " Une trahison répond à l'autre. L'amitié Di Rupo-Milquet et l'olivier sont sur les rails. L'épisode laisse des blessures à vif : le MR est dans l'opposition depuis dix ans en Wallonie et à Bruxelles. L'image reste dans les mémoires : au soir du 8 octobre 2006, Laurette Onkelinx arrive à la maison communale de Schaerbeek sous les huées de ses adversaires politiques. Il avait été convenu par les états-majors du PS, du CDH et d'Ecolo qu'un olivier serait installé partout où cela serait possible en Région bruxelloise. Mais l'Ecolo Isabelle Durant, pourtant secrétaire fédérale du parti, en décide autrement : elle trahit l'engagement en se coalisant avec le bourgmestre sortant Bernard Clerfayt (FDF). " Nous savions qu'il y avait un accord préélectoral, reconnaît-elle. A Schaerbeek, il y avait eu une discussion sur la possibilité de sceller un accord avec le PS et le CDH "si les électeurs en donnent la possibilité". Au soir des élections, nous avons une majorité d'un siège. Pas folle, moi : on ne fait pas une majorité d'un siège dans une commune pour six ans, ce n'est pas raisonnable. " Isabelle Durant téléphone à Laurette Onkelinx pour lui annoncer que l'accord ne se conclura pas, mais la vice-Première ministre socialiste croit que c'est du bluff. " Elle arrive à l'hôtel de ville qu'elle ne connaît pas bien, entre par la grande porte et tombe dans la salle où se trouvent tous les partisans de Bernard Clerfayt. Elle se fait huer, ce n'est pas très correct, mais elle fait de la politique depuis assez longtemps pour savoir que les soirs d'élections, il y a de l'électricité dans l'air. J'étais secrétaire fédérale du parti mais j'avais coupé mon gsm pour assumer mes responsabilités locales. J'ai fait un arbitrage difficile, en quelques heures, et j'ai choisi d'écouter le signal donné par les électeurs. " Philippe Moureaux analyse autrement ce revirement : " Après l'échec des convergences de gauche, les Ecolos ont quand même fort glissé à droite... " Conséquence de ce pugilat : en 2006, il n'y aura pas d'oliviers dans les principales communes bruxelloises (Bruxelles-Ville, Anderlecht, Ixelles, Molenbeek...). Laurette Onkelinx, elle, préfère ne plus parler de l'épisode. Schaerbeek ne lui réussit guère : en 2012, elle y manquera à nouveau le maïorat. Elio Di Rupo a sauvé Joëlle Milquet et son CDH en 2004 après les tentatives de débauchage d'une importante frange du parti par le MR. Trois ans plus tard, elle lui renvoie l'appareil. Tandis que Didier Reynders, président du MR et formateur royal, rêve de devenir Premier ministre à la tête d'une coalition inédite orange bleue (libéraux et sociaux-chrétiens), sans les socialistes, elle fait tout pour ramener le PS à la table de négociations. C'est une histoire de haines corses, aussi. " Il y a eu un renvoi d'ascenseur de la part de Joëlle Milquet, reconnaît Philippe Moureaux. Mais il y a eu aussi l'attitude incroyable des libéraux à son égard, singulièrement du côté flamand, qui l'injuriaient pratiquement pendant les négociations. " " L'antagonisme entre les personnalités de Joëlle Milquet et Didier Reynders a joué, évidemment, prolonge Gérard Deprez. Mais ce n'est pas le seul élément. La N-VA, en cartel avec le CD&V, mettait sur la table des négociations un cahier des charges communautaire très lourd, qui exigeait une majorité des deux tiers. Imaginer que les socialistes viennent appuyer de l'extérieur une réforme institutionnelle, c'était soit de la connerie, soit de la perversion. " L'orange bleue ne verra jamais le jour. Didier Reynders payera cher au sein de son parti cet échec, couplé à son incapacité à entrer dans les majorités régionales après 2009. 21 septembre 2008. Après avoir berné les négociateurs francophones pendant des mois, la N-VA décide de ne pas participer aux négociations sur la réforme de l'Etat et de casser le cartel avec le CD&V. 1 700 membres entérinent ce choix dans une salle de congrès à Gand. Bart De Wever, devenu une star médiatique en Flandre, prend son envol. C'est un coup de poignard dans le dos d'Yves Leterme, Premier ministre et père du cartel fondé en 2004. " Un des problèmes belges, c'est que nous avons besoin de cinq ou six partis pour former un gouvernement, expliquait, il y a quelques mois depuis Paris, l'actuel vice-président de l'OCDE, un rien amer. C'est cette réflexion qui m'avait amené à intégrer une formation régionaliste au sein du CD&V. Cela n'a pas réussi en raison de l'incapacité de la N-VA à accepter les compromis. Il ne faut pas sous-estimer la spécificité d'avoir un parti qui participe aux élections sans avoir l'ambition de gouverner. J'ai dit à l'époque à mes collègues francophones que si l'on n'arrivait pas à un accord, la prochaine fois, ils feraient face à des gens que cela n'intéresse plus. " Depuis, le CD&V a pris ses responsabilités pour la sixième réforme de l'Etat, mais la N-VA caracole toujours dans les sondages. " Le CD&V lui a donné une dignité qu'elle n'avait pas, analyse Philippe Moureaux. Grâce à lui, les nationalistes se sont acheté une belle tenue. Après cela, il est difficile de dire en Flandre qu'ils sont le diable en personne. " Après la plus longue crise politique jamais connue par la Belgique, 541 jours en 2010-2011, Elio Di Rupo devient Premier ministre à la tête d'une tripartite classique (PS, MR, CDH), avec le soutien des écologistes à la sixième réforme de l'Etat. Au passage, ce sont les libéraux qui connaissent les plus grosses secousses internes : la guerre du groupe Renaissance emmené par le clan Michel contre le président Didier Reynders, avant l'éclatement de la fédération avec le FDF et ses convulsions ultérieures. En 2009 et 2010, le groupe Renaissance pousse Didier Reynders à cesser son cumul de fonctions de vice-Premier ministre et de président de parti. " Je n'ai jamais contesté les qualités de Reynders en tant que ministre, souligne Gérard Deprez, qui fut un de ses détracteurs. Mais je l'ai critiqué de manière impitoyable en tant que président du MR car ce n'est pas quelqu'un qui mobilise les militants. Il s'entourait d'un petit clan qui gérait à la fois la politique du gouvernement et celle du parti. Je craignais que l'on assèche le MR, que le parti soit au service exclusif d'une personne. " On reproche aussi à Reynders de ne pas avoir réussi à ramener le MR au pouvoir, ni en 2007 ni en 2009, son comportement intransigeant ayant mené à l' " isolement ". Tant sur le plan politique, à l'égard du PS et du CDH, que communautaire en raison de la latitude trop importante laissée au FDF. " Didier n'a jamais réagi aux outrances de Maingain qui faisait parfois des comparaisons à la limite de la bienséance et de la réalité, souligne un membre influent du groupe Renaissance. Mais la goutte qui a fait déborder le vase, c'est qu'il n'a rien fait quand on lui a demandé de mettre un terme à la création de sections locales du FDF en Wallonie. Il démarchait nos échevins, nos bourgmestres, nos conseillers ! " Le 28 janvier 2011, Charles Michel est élu à la présidence du MR face à Daniel Bacquelaine. Après l'éviction de Reynders, l'éclatement de la fédération liant MR et FDF s'imposera suite au refus du FDF de soutenir la sixième réforme de l'Etat. " Nous avons pris nos responsabilités ", dit-on au MR, où certains n'hésitent pas à qualifier Olivier Maingain de " nationaliste francolâtre ". " J'ai annoncé deux ou trois ans à l'avance que Maingain voulait partir, déclare Gérard Deprez. Il ne jouait pas le jeu à l'intérieur de la fédération, il tentait de chercher des pions en Wallonie pour faire avec le MR ce que la N-VA avait réussi avec le CD&V. " " Les signes annonciateurs de la rupture sont à chercher dans le climat détestable lié à la manoeuvre du groupe Renaissance au sein du MR, rétorque le président du FDF. Cela a été d'une brutalité et par moments, d'une vulgarité sans commune mesure avec ce que j'avais pu connaître. Le discours de Charles Michel pour avoir la main c'était : un, avec Didier Reynders, vous ne retournerez jamais au pouvoir parce qu'il est banni de tout le monde ; deux, on va remettre au pas le FDF qui a beaucoup trop d'influence, alors que nous ne faisions que respecter les accords conclus au sein de la fédération ! " Le noeud du désaccord final ? Les compensations insuffisantes pour la scission de BHV et l'abandon de toute revendication liée à l'élargissement de Bruxelles. " Avec Charles Michel, je n'étais plus associé aux négociations communautaires alors que Didier Reynders avait au moins cette correction-là, poursuit Maingain. La seule chose qu'il a faite, mais c'était visiblement une opération demandée à Elio Di Rupo, c'est de nous réunir un dimanche après-midi au mois d'août pour m'expliquer qu'il fallait bien accepter les conditions flamandes sur BHV parce que sans ça... J'ai compris que tout était négocié et accepté. Le lendemain, j'ai dit aux miens que la rupture s'annonçait. " Elle surviendra à la suite d'un vote du conseil général du parti le 25 septembre 2011. Plus aucun contact n'aura lieu entre Olivier Maingain et Charles Michel, à l'exception de quelques SMS hâtifs. " C'était une rupture triste après dix-huit ans de vie commune, insiste Maingain. Mais cela correspond assez bien au style assez cynique de l'homme. Louis Michel aurait téléphoné, il m'aurait dit "on se voit une fois encore, on tente". Charles Michel n'a même pas ces codes de l'apparence du jeu politique. " Depuis, d'autres trahisons ont eu lieu : le départ du bourgmestre de Linkebeek Damien Thiéry du FDF au MR, un " anéantissement personnel " pour Maingain, suivi, en réaction, du passage de l'ancien bourgmestre de Wezembeek-Oppem François van Hoobrouck sur les listes FDF. Libéraux et démocrates francophones ne partiront pas en vacances ensemble, mais ils n'excluent pas, pour autant, de gouverner ensemble en Région bruxelloise. Dans les cercles libéraux, on dit avoir tourné la page des déchirures internes. Cap, désormais, sur les élections de mai, façon " force tranquille ". S'il y a une trahison qui n'est pas oubliée, c'est surtout celle de Di Rupo en 2004. Entre les sourires de circonstance, on met en garde : " Nous avons plus que payé le prix pour permettre à Elio Di Rupo de devenir Premier ministre. S'il veut le rester au soir du 25 mai, il n'a pas intérêt à composer les majorités régionales avant le gouvernement fédéral. " Par Olivier Mouton