La cause est entendue : les banquiers sont nuls, et les traders, d'incorrigibles profiteurs, obnubilés par leurs sacro-saints bonus. Rares sont ceux qui doutent encore de leur responsabilité dans la crise, ou de la nécessité - qu'incarne ce G 20 historique de Pittsburgh - de les placer sous une surveillance plus étroite (lire l'encadré en p. 50).
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La cause est entendue : les banquiers sont nuls, et les traders, d'incorrigibles profiteurs, obnubilés par leurs sacro-saints bonus. Rares sont ceux qui doutent encore de leur responsabilité dans la crise, ou de la nécessité - qu'incarne ce G 20 historique de Pittsburgh - de les placer sous une surveillance plus étroite (lire l'encadré en p. 50). A la longue, la mise au pilori des financiers, devenue rituelle, finit pourtant par susciter un malaise. Il y a quelques mois encore, les golden boys, héros sans attaches ni entraves, n'étaient-ils pas érigés en modèles de la modernité triomphante ? Quant à leurs patrons, n'étaient-ils pas révérés comme les derniers sages, seuls à même d'éclairer un avenir obscurci par la démission du politique ? " Charger les banquiers est une manière d'éviter de poser les problèmes de fond, juge l'un d'eux. Cela permet d'isoler le virus, et d'éviter une remise en question collective. " Difficile de lui donner tort. Les entrepreneurs en faillite pour avoir tiré d'improbables plans sur la comète sont-ils vraiment plus clairvoyants que ces financiers persuadés, à l'instar du patron de Citigroup, Chuck Prince, " que tant que la musique joue, il faut se lever et danser " ? Les accros de la consommation jetable se montrent-ils plus avisés que les traders attendant fébrilement leur bonus pour se payer la dernière Ferrari ? Et que dire de ces Etats distribuant généreusement des prodigalités sur le dos des générations futures ? Si la sphère financière a si follement enflé, c'est bien parce que la croissance à crédit servait les intérêts de chacun. La crise a mis un coup d'arrêt à cette fuite en avant. Certes, le spectre de la Grande Dépression semble, pour cette fois, écarté. Et à en croire Ben Bernanke, patron de la banque centrale américaine, " la récession est très probablement terminée aux Etats-Unis ". La sortie de route a été évitée de justesse : raison de plus pour prendre le temps de réfléchir avant de repartir pied au plancher. Comment refonder le capitalisme, en gardant le meilleur du marché sans être submergé par lui ? La question est d'autant plus brûlante que les cadres idéologiques dominants ont été emportés par la tempête financière. A droite, le néolibéralisme, hégémonique dans la pensée économique depuis trente ans, a montré ses faiblesses. Le dogme de l'autorégulation des marchés s'est fracassé contre le mur du réel. Quant à la mondialisation, malgré ses bienfaits incontestables, elle s'est révélée porteuse de déséquilibres et d'inégalités de moins en moins supportables. A gauche, la situation n'est guère plus brillante. Les vieilles lunes marxistes ne séduisent plus guère que les nostalgiques. Réhabilité dans l'urgence, le keynésianisme a, de son côté, fourni les instruments nécessaires à la gestion de crise (relance et régulation). Mais on peut s'interroger sur son avenir : la croyance dans un enrichissement indéfini de l'humanité, que les keynésiens partagent avec les libéraux (via la dépense publique pour les premiers, grâce au marché pour les seconds), se heurte aux limites, de plus en plus criantes, des ressources naturelles. " Une formidable révolution nous attend, chacun de nous le pressent, déclarait, le 14 septembre, le président Nicolas Sarkozy, à l'occasion de la remise du rapport Stiglitz sur la mesure de la croissance. Elle ne s'accomplira pleinement que si elle est d'abord une révolution dans les façons de penser, dans les mentalités, dans les valeurs. " Une révolution dont la crise aura au moins eu le mérite de souligner l'urgence. Son armature intellectuelle reste cependant à bâtir, l'illusion d'une fin de l'Histoire irénique ayant fini par calmer nombre d'ardeurs conceptuelles. La frénésie d'action a souvent relégué au second plan les questionnements qu'aurait pu susciter la répétition de crises chaque fois plus violentes. Légèreté coupable ? La chouette de la philosophie, comme chacun sait depuis Hegel, ne prend son envol qu'à la tombée de la nuitàLes idées neuves n'en ont pas moins continué à fleurir. Des penseurs de la nouvelle génération, moins radicalement hostiles à la notion de règle que leurs aînés, ont émergé. Diverses écoles de pensée ont essaimé, à dominante sociale, environnementale ou encore religieuse. Objectif : démontrer que l'alternative à l'infinie et toujours insatisfaisante compétition des convoitises n'est pas forcément la régression dictatoriale ou totalitaire. Nombre d'entre elles partagent aussi un souci occulté par les vieilles idéologies productivistes de gauche et de droite : celui des limites. Une préoccupation que le crash de la finance virtuelle, la démesure de rémunérations devenues folles ou encore l'urgence écologique, viennent a posteriori valider. " L'humanité doit accomplir un effort cognitif aussi immense que celui qui fut réalisé lors de la révolution néolithique ou industrielle, pour apprendre à vivre dans les limites d'une planète solitaire, écrit Daniel Cohen en conclusion de La Prospérité du vice (Albin Michel), voyage économique virtuose dans l'espace et le temps. Elle doit parcourir mentalement le chemin inverse de celui que l'Europe a suivi depuis le xviie siècle, et passer de l'idée d'un monde infini à celui d'un univers clos. "Soucieux d'apporter sa pierre à cet effort de renouvellement de la pensée, Le Vif/L'Express a sollicité deux intellectuels de renom pour esquisser la forme que pourrait prendre, demain, le capitalisme. Richard Sennett revisite les rapports de l'individu au travail, et Zaki Laïdi imagine les voies d'une nouvelle gouvernance mondiale. dossier réalisé par Bruno Abescat, Libie Cousteau, Valérie Lion et Benjamin Masse-Stamberger; B. M.La croissance à crédit servait les intérêts de chacun