Certes, voici longtemps qu'Israël ne bénéficie plus guère de sympathies actives dans l'opinion et dans la presse de notre pays. Le tournant date de la guerre de Six Jours, en 1967, lorsque Israël a rompu pour de bon avec l'image du juif, éternelle et passive victime.
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Certes, voici longtemps qu'Israël ne bénéficie plus guère de sympathies actives dans l'opinion et dans la presse de notre pays. Le tournant date de la guerre de Six Jours, en 1967, lorsque Israël a rompu pour de bon avec l'image du juif, éternelle et passive victime.Un nouveau tournant décisif s'est cependant produit au lendemain du 11 septembre qui a vu l'Europe se livrer à une sorte d'étrange examen de conscience, virant peu à peu en un syndrome de Stockholm politique franc. Prêtant une oreille plus que complaisante au nouveau mythe d'une humiliation irréductible des Arabes, l'Europe s'est mise à battre sa coulpe, tout en se déchargeant rapidement du fardeau de cette nouvelle culpabilité sur ceux qui en étaient, à ses yeux, les véritables porteurs, à savoir les juifs. Une véritable surenchère anti-israélienne s'est développée sous forme d'appui à l'aspiration légitime du peuple palestinien à l'autodétermination. Un appui qui prend parfois d'étranges détours comme l'illustre le texte de François Perin, Le Livre de Josué (2), publié dans Le Vif/L'Express du 11 janvier 2002. Perin y privilégie l'antienne de la religion juive sanguinaire et du peuple élu qui sacrifie la planète entière à son insatiable divinité, un thème éternel de la propagande antisémite la plus éculée. Sa démonstration, qui suppose une sorte de consubstantialité entre la religion juive - du moins dans sa version qu'il appelle rigoriste - et la violence, ne repose en fait que sur une montagne de préjugés que des siècles d'antisémitisme ont alimentés ; qu'il s'agisse d'antijudaïsme chrétien - courageusement démantelé par le pape Jean XXIII voici une quarantaine d'années - ou d'antisémitisme voltairien de la première heure (3). Force est cependant de lui rétorquer ici qu'il a tout faux (4). Le conflit israélo-palestinien, prolongement d'un conflit israélo-arabe qui dure depuis des décennies, n'est pas une guerre de religion, même s'il en prend parfois le masque ces temps-ci. Si le poids des partis religieux en Israël paraît excessif à certains, leur influence joue sur des tableaux bien différents de la question palestinienne. Les partis juifs les plus intégristes sont loin d'être les va-t-en-guerre que d'aucuns imaginent, le plus radical de tous se définissant même comme antisioniste. A l'inverse, les éléments les plus nationalistes ont souvent une relation lointaine avec la religion: Sharon ne porte pas la kippa, pas plus que Netanyahu, ou, avant eux, Shamir ou Begin. A l'opposé, on ne verra pas sans kippa Abraham Burg, président de la Knesset, qui vient, de façon spectaculaire, de demander la fin de l'occupation des Territoires. De même aussi, le parti Meimad, d'inspiration juive orthodoxe, milite ouvertement dans le camp de la paix. Même si le système électoral, à la proportionnelle absolue, donne aux partis religieux un poids sans commune mesure avec leur importance numérique, rappelons que la toute grande majorité des Israéliens ne se réfèrent guère à Dieu. Bien que le Hamas et le Djihad islamique se réclament d'une conception intégriste de l'islam, le conflit israélo-arabe a déchiré la région pendant des décennies en dehors de toute connotation religieuse. Si l'addition de l'ingrédient religieux dans ce chaudron infernal menace effectivement de rendre la situation plus explosive encore, il est aberrant de décoder le conflit à l'aide des clés utilisées par François Perin. D'autant que celui-ci ne traite pas de façon égale les uns et les autres, soulignant très clairement que, pour lui, la violence intrinsèque de la Bible dépasse nettement celle du Coran. En tout état de cause, la lecture des événements dans une optique manichéenne ne sert aucune des deux parties et moins encore la paix qu'il faudra finalement faire, quel qu'en soit le prix psychologique. L'extrémisme d'un camp ne cesse d'alimenter celui de l'autre. Relire le conflit à l'aide des clichés les plus outranciers concernant une religion ou l'autre ne sert qu'à nourrir une haine qui n'a vraiment pas besoin de cela. Aujourd'hui, on a surtout besoin d'entendre la voix des intellectuels, au sens où les définissait Camus, "ceux qui travaillent dans le sens de l'apaisement pour que la raison retrouve ses chances". Pour réunir les forces qui permettront de surmonter le choc entre ces deux justices: celle des Palestiniens, qui ont droit à un Etat, et celle des Israéliens, qui ont aussi droit au leur.(1) Syndrome de Stockholm, nommé d'après des événements survenus lors d'une prise d'otages à l'occasion d'un hold-up perpétré à Stockholm en 1973 et lors desquels les otages avaient marqué une sympathie certaine pour leurs ravisseurs. (2) Lecture qui doit être complétée par celle du Livre des Juges. (3) Voltaire reconsidérera plus tard ses positions dans son Traité sur la tolérance (1763), dont le chapitre XIII s'intitule Extrême tolérance des juifs. (4) La solution préconisée par François Perin, à savoir une force d'interposition internationale, rappelle l'antécédent du Sud-Liban, où le Hezbollah a pu mener certaines opérations pour ainsi dire à l'ombre de la FINUL. Ce qui en a démontré l'inanité.