DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL, FRANÇOIS JANNE D'OTHÉE
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DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL, FRANÇOIS JANNE D'OTHÉE Des festivités nationales célébrées avant 1994, seul le jour de l'Indépendance a été maintenu par le régime en place. Mais il ne donne plus jamais lieu à des réjouissances ou à des défilés. Cette année marquera toutefois une exception, car les autorités ont choisi de célébrer lors de la même journée la journée de l'Indépendance (1er juillet) et celle de la Libération (4 juillet), bien plus fondatrice aux yeux du régime dominé par les Tutsi, mais boudée par les diasporas hutu. Le 4 juillet 1994 marque en effet la prise du pouvoir par le Front patriotique rwandais (FPR) dirigé par Paul Kagame, l'actuel président, et la fin du génocide. L'avènement de la république en 1962 ? Voilà un épisode que le régime préfère gommer. De fait, il a entraîné le départ en exil du roi et de milliers de Tutsi, et les persécutions culmineront avec les massacres de 1994. Cette " révolution sociale ", qui consacrait la victoire de la majorité hutu, avait été marquée par l'ethnisme, encouragé en sous-main par les autorités ecclésiastiques et politiques. Raison pour laquelle la Belgique, ancienne puissance tutélaire, n'a plus vraiment bonne presse au pays des Mille Collines. On retrouvera beaucoup de ces exilés, et Kagame en premier, dans les rangs du FPR, qui lança la guerre contre le régime de Juvénal Habyarimana à partir du 1er octobre 1990. Après sa victoire, le FPR a entrepris de créer un pays radicalement nouveau, avec, au passage, l'effacement progressif des traces des régimes hutu. Le drapeau a été changé et le nouvel hymne, Beau Rwanda, souligne que le pays " a eu raison du joug colonialo-impérialiste qui a dévasté l'Afrique tout entière " ! A Gitarama, le stade de la Démocratie, où avait été proclamée l'abolition de la monarchie, vient d'être rasé. Dernier changement en date : les noms de rues à Kigali. Fini les avenues Paul VI ou roi Baudouin, à la trappe les rues associées à des députés de l'ancien régime, les artères seront désormais numérotées comme à New York. Au-delà, c'est toute la topographie qui a été chamboulée. Il n'y a plus que cinq provinces, rebaptisées Nord, Sud, Est, Ouest et Kigali, et les villes comme Ruhengeri, Gisenyi ou Cyangugu n'existent officiellement plus, au profit des districts correspondants de Musanze, Rubavu, Rusizi... La " villagisation " a déraciné beaucoup d'habitants. Dans les villes, les maisons à un étage doivent être démolies et reconstruites avec au minimum deux niveaux. Et peu importe la valeur historique de l'édifice. Ainsi, le Belge Michel Campion, propriétaire de l'hôtel-restaurant Ibis à Butare, a été sommé de détruire son établissement. Il a tenté en vain de résister... Aujourd'hui, il reconstruit son immeuble. Sur deux étages. Mais c'est sur la " vitrine " de Kigali que les autorités investissent en priorité : avenues élargies et propres, catadioptres partout, feux de signalisation avec décompte, immeubles flambant neufs, publicités géantes... Un coup d'£il sur le " Masterplan " de Kigali, destiné à la transformer en Singapour africain, donnera une idée percutante des ambitions des autorités : lacs, zones vertes avec plaines de jeux, grandes tours, réseaux de bus, parcs, " shopping malls ". Auront-elles les moyens de leurs ambitions ? Le principe de réalité (financière) pourrait s'imposer ici ou là. La moitié du budget de l'Etat provient de l'aide fournie par les pays riches, eux-mêmes en pleine crise. Le Rwanda devra peut-être réduire la voilure. La construction de l'imposant Convention Center n'a guère avancé depuis 2010. Pas plus que celle de l'énorme hôtel de luxe face à l'ambassade de Belgique. D'autres projets sont sortis de terre : la Kigali City Tower et le Pension Plaza sont à présent opérationnels, mais ils peinent à trouver des locataires. Le contraste est ainsi saisissant entre les quartiers commerçants de Kigali, qui grouillent de passants, et ces galeries commerçantes aseptisées et désertées. De nouveaux quartiers poussent, avec des maisons identiques alignées le long d'avenues tracées au cordeau. Revers de la médaille, Kigali est devenu inabordable pour le commun des Rwandais. De nombreux habitants ont été expropriés de leurs maisons rudimentaires, et relogés loin du centre-ville, avec tous les coûts que cela engendre en matière de transport. " On ne chasse pas les gens, mais on les force à se conformer à de nouveaux plans d'urbanisation ", explique un fonctionnaire. Les campagnes, elles, restent à la traîne. " Le sentiment de frustration grandit sur les collines, confirme An Ansoms, chargée de cours à l'UCL, qui a mené en 2011 une enquête dans six villages rwandais. Les paysans ont l'impression d'être des losers car ils ne se retrouvent pas dans le modèle de développement présenté dans le monde entier comme une réussite. " Par exemple, on leur impose des monocultures. " Mais le paysan a précisément besoin de diversifier ses cultures pour limiter ses risques ", souligne An Ansoms. Obligés de passer par des coopératives, certaines minées par la corruption, ces travailleurs de la terre doivent parfois payer plus que ce qu'ils perçoivent. Pourtant, la pauvreté aurait décru de 12 % entre 2006 et 2012. " Dans les six villages, je n'ai rien constaté, objecte An Ansoms. Au contraire, les gens se retrouvent dans des difficultés financières insurmontables, liées notamment au prix de la mutuelle de santé, passée de 1 000 à 3 000 francs rwandais (de 1,25 à 3,75 euros), et aux normes imposées pour l'habitat ". Les maisons doivent être bâties dans des périmètres définis, où le prix du terrain grimpe en flèche, et respecter une taille minimale. Quant aux tuiles, elles coûtent beaucoup plus cher depuis que les fours artisanaux ont été bannis. Résultat, " les jeunes n'ont plus de lieu pour fonder une famille, et l'exaspération augmente ". Cette politique top down fait l'objet de critiques croissantes. " Ce sont des apprentis sorciers, lâche un diplomate européen désabusé. Ils veulent aller beaucoup trop vite, ils brûlent les étapes. Cela confine à l'atteinte aux droits de l'homme. Le Rwanda est gouverné par une oligarchie qui phagocyte toute l'économie. Si elle sonde parfois la population, elle ne prend jamais en compte ses souhaits ni ses griefs. C'est la meilleure façon de foncer droit dans le mur. Et puis, tous ces diplômés, que vont-ils devenir ? Des universités s'ouvrent à tout bout de champ, mais il n'y a aucun débouché. Qu'on se rappelle le printemps arabe... " Certains acquis du régime, qui gouverne le pays d'une main de fer depuis dix-huit ans, sont pourtant indéniables, notamment la sécurité (bien qu'il soit accusé de semer l'insécurité au Congo), la lutte contre la corruption, le climat d'affaires attractif, la croissance à 8 %, les routes... Quel contraste avec le Congo voisin ! " Le progrès est réel, mais il ne profite qu'à une partie de la population, confirme An Ansoms. Tout en créant de la croissance, le système ne colle pas à la réalité des Rwandais. Les bailleurs de fonds sont aveugles. Ils ne voient que les chiffres, mais parlent rarement avec les gens. "FRANÇOIS JANNE D'OTHÉE