L'appartement - un grand espace blanc qui laisse entrer les humeurs changeantes du ciel à quelques nuages de la Bastille - s'appréhende à deux échelles : à côté de l'impressionnante table en bois, un tout petit bureau colonisé par la pâte à modeler et les cahiers de coloriage ; au pied des bibliothèques du salon, une tente où se cacher. Décelable au fil de quelques indices, l'héroïne miniature de Troisième personne est pour l'heure absente des lieux, et c'est tant mieux : dans le livre du même nom, elle n'a ni prénom ni contours définis. Une petite fille " sans qualités ", au même titre que " la mère " qui la regarde naître au monde, permettant toutes les projections d'un lecteur ébloui par les éclats de délicatesse, de poésie et de drôlerie de ce portrait - celui de l'arrivée d'un nouvel être dans une vie à deux. Plasticienne et vidéaste très intéressée par l'enfance, Valérie Mréjen retrouve ici l'écriture précise, fragmentaire et plastique de Mon grand-père, de L'Agrume ou de Forêt Noire. L'incongruité pratique du porte-bébé, les visites au square, les inlassables collections de cailloux, les premières syllabes, les assourdissants jouets à piles, les répliques reprises aux contes, la fatigue, les petits rituels y sont une succession de polaroïds sensibles, à rebours du récit mièvre ou complaisant sur la maternité. Accompagner l'éveil d'un être par l'écriture, et les regards d'une écrivaine devenue mère : Troisième personne est l'un des plus beaux textes, à la fois intime et universel, qu'on ait lus sur le mystère continué de la naissance.
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L'appartement - un grand espace blanc qui laisse entrer les humeurs changeantes du ciel à quelques nuages de la Bastille - s'appréhende à deux échelles : à côté de l'impressionnante table en bois, un tout petit bureau colonisé par la pâte à modeler et les cahiers de coloriage ; au pied des bibliothèques du salon, une tente où se cacher. Décelable au fil de quelques indices, l'héroïne miniature de Troisième personne est pour l'heure absente des lieux, et c'est tant mieux : dans le livre du même nom, elle n'a ni prénom ni contours définis. Une petite fille " sans qualités ", au même titre que " la mère " qui la regarde naître au monde, permettant toutes les projections d'un lecteur ébloui par les éclats de délicatesse, de poésie et de drôlerie de ce portrait - celui de l'arrivée d'un nouvel être dans une vie à deux. Plasticienne et vidéaste très intéressée par l'enfance, Valérie Mréjen retrouve ici l'écriture précise, fragmentaire et plastique de Mon grand-père, de L'Agrume ou de Forêt Noire. L'incongruité pratique du porte-bébé, les visites au square, les inlassables collections de cailloux, les premières syllabes, les assourdissants jouets à piles, les répliques reprises aux contes, la fatigue, les petits rituels y sont une succession de polaroïds sensibles, à rebours du récit mièvre ou complaisant sur la maternité. Accompagner l'éveil d'un être par l'écriture, et les regards d'une écrivaine devenue mère : Troisième personne est l'un des plus beaux textes, à la fois intime et universel, qu'on ait lus sur le mystère continué de la naissance. Au départ, il y a eu l'émotion, dans le taxi qui nous ramenait de la maternité à la maison, devant le paysage. Un paysage très familier, les bateaux-mouches, les voitures, la Seine, que je connais presque par coeur, mais dont tout à coup je refaisais l'expérience d'une autre façon, complètement inédite, sous l'effet d'une nouvelle présence : celle de ma fille juste née. C'était plus qu'une redécouverte : un rite de passage, de transformation. La conscience d'être complètement exaltés et, en même temps, le vide sous nos pieds. Je reconnaissais quelque chose d'une autre sensation : quand on est très jeune adulte et qu'on part à l'étranger pour la première fois dans un pays qu'on ne connaît pas, et que c'est l'aventure totale, et l'effervescence. J'ai eu l'idée d'écrire cet état. J'avais vu une exposition qui m'avait beaucoup touchée sur Walter Benjamin. On y exposait ses carnets - de très jolis carnets, remplis de son écriture en pattes de mouche. Benjamin avait consacré l'un d'eux à l'apprentissage du langage chez son fils. Il avait dressé deux colonnes : l'une où il écrivait les mots tels que son fils les prononçait, et l'autre dans laquelle il écrivait la " traduction " des mots déformés. Je m'étais dit que c'était une très belle idée, parce que ce sont des choses qui filent, et très vite on ne s'en souvient plus. Le livre est venu au fur et à mesure des notes qui n'étaient pas vraiment des notes, que je prenais un peu dans ma tête. Quelque chose d'un journal en différé. Le journal des choses observées. D'un rapport au monde qui s'est déplacé. Ces observations s'accumulaient. Décider d'en faire un livre a permis que tous ces éléments se positionnent et s'enchaînent. Je crois que parler de " l'accouchée " ou de " la mère " me permettait d'amener une distance, de dire " je " tout en étant absente de ce " je ". Etre une sorte de parent qui décrit des souvenirs, des moments traversés. Evidemment ce sont les miens parce que cela s'appuie sur des moments dont je me souviens de manière précise. Mais avec les expériences qu'on vit, il s'agit aussi de savoir que ce n'est pas si singulier, pas si important. On a tous l'impression de vivre des choses absolument uniques alors que ce n'est pas du tout le cas. Quand je commence, je sais en gros par quoi ouvrir et par quoi je vais finir. Entre les deux, j'ai mes pièces de puzzle. Il n'y a pas vraiment de chronologie, elle vole en éclats assez vite. Tout d'un coup, il y a des choses qui sont au passé, d'autres au futur. J'aime bien mélanger. C'est une autre manière de dé-caractériser cette expérience. Les fragments permettent des espaces dans lesquels se projeter. Peu importe de savoir comment les choses se sont passées, il s'agit plus d'indices. Pour moi, il s'agit de parler d'une expérience intime en ayant déposé des éléments en kits, que chacun peut s'approprier à sa façon. Lors de ma formation aux Beaux-Arts, j'avais fait un jour des installations avec des végétaux, des tiges, des feuilles, des choses assez délicates. Et la remarque qui venait, c'était : " Ah oui, c'est très féminin. " Et ça me rendait dingue. D'un côté, oui, c'était féminin, je prenais ça pour une observation assez pertinente (rires), et en même temps, j'avais le sentiment que c'était un peu honteux, que quand on me disait ça, ça sous-entendait que c'était gnangnan, un peu mièvre. Délicat donc féminin. Quand j'ai voulu parler de la maternité, j'ai voulu le faire de manière à ce qu'on ne puisse pas dire : " Ah oui, c'est une femme qui l'a écrit, c'est très féminin, elle s'attendrit elle-même sur ce qu'elle a vécu, elle est dans sa layette. " J'ai évité d'écrire trop au féminin sur la maternité. C'est pourquoi je ne nomme pas vraiment les choses, j'en parle sans en parler. A un moment donné, il est question d'allaitement, mais j'essaie de rester assez allusive, d'éviter certains mots, de manière très concrète. C'était comme un jeu. J'ai travaillé à une forme de distance et d'autodérision parce que c'est la façon dont j'essaie d'aborder chaque fois l'écriture. Jusqu'à la naissance de ma fille, j'étais une enfant moi-même vis-à-vis du monde. Et j'ai l'impression d'être encore une gamine, pour plein de choses. Du coup, cette rencontre, c'est à la fois la confirmation et la contradiction totale de ça : il y a plus enfant que moi maintenant (rires). Mais ça me donne envie de continuer à voir le monde dans ce sens, avec ce regard. C'est un thème qui m'était déjà cher. Dans le fait d'être écrivain, ou artiste, dans l'idée de faire des films, il y a ce désir de préserver une forme de pureté, ou de monde intérieur, et en même temps la nécessité de se confronter à quelque chose de très pragmatique, et d'être très endurant. C'est un drôle de mélange. Disons que la maternité est une expérience qui est arrivée quand je l'ai vraiment souhaitée. A un moment donné, j'avais fait un bout de parcours, c'était ça mon projet, j'avais envie d'y consacrer du temps. Ce n'était plus une chose qui allait entrer en concurrence avec mon travail. Et comme tout finit par se mélanger joyeusement entre la vie, le travail, l'expérience, assez naturellement, j'ai eu envie de faire quelque chose sur ça. Je ne sais pas si j'en aurais fait un livre si ça m'était arrivé plus jeune. Il y a une forme d'accomplissement dans ce livre. Parce que les femmes professeurs et les femmes artistes que j'avais aux Beaux-Arts n'étaient pas des mères, ou en tout cas, c'était marginal, elles en parlaient peu. Moi, j'ai souvent entendu des hommes, aux Beaux-Arts ou ailleurs, être assez tranchés là-dessus, disant que c'était incompatible, que les femmes soit avaient des enfants, soit étaient des artistes. Et d'une certaine manière, je voulais vérifier que c'était faux. En ce sens, Troisième personne est une sorte de réponse à ces remarques qui consistaient à dire : " Mères écrivains, mon oeil. " Et bien si, on peut faire un enfant, et écrire sur son enfant (sourire). Troisième personne, par Valérie Mréjen, éd. POL, 144 p. Retrouvez l'actualité littéraire aussi dans Focus Vif : Cette semaine, notamment, une rencontre avec Eric Chevillard, à l'occasion de la sortie de son roman Ronce-Rose, page 36, et la critique de La peau, l'écorce, d'Alexandre Civico, page 39. PAR YSALINE PARISIS, À PARIS" J'ai évité d'écrire trop au féminin sur la maternité "