La poésie a, je crois, toujours eu une place essentielle, peut-être même structurante ", souligne la poétesse Christine Guinard. " Paradoxalement, dans nos sociétés occidentales contemporaines, elle est la grande oubliée de la littérature, elle ne se vend pas, n'est pas diffusée, les auteurs et les éditeurs de poésie ne tirent que peu bénéfice de leur art ou de leur travail. Comme si on pouvait l'imaginer en geste pur, celui qui s'offre dénué de tout intérêt autre que lui-même. " Un paradoxe traverse le rapport à la poésie, qu'on lit et dont on parle beaucoup moins que la littérature de roman ou d'essai. Comme si, une fois l'enfance et passée et avec elle la régularité des poésies à apprendre ou écrire sous forme de compliment, une porte se refermait.
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La poésie a, je crois, toujours eu une place essentielle, peut-être même structurante ", souligne la poétesse Christine Guinard. " Paradoxalement, dans nos sociétés occidentales contemporaines, elle est la grande oubliée de la littérature, elle ne se vend pas, n'est pas diffusée, les auteurs et les éditeurs de poésie ne tirent que peu bénéfice de leur art ou de leur travail. Comme si on pouvait l'imaginer en geste pur, celui qui s'offre dénué de tout intérêt autre que lui-même. " Un paradoxe traverse le rapport à la poésie, qu'on lit et dont on parle beaucoup moins que la littérature de roman ou d'essai. Comme si, une fois l'enfance et passée et avec elle la régularité des poésies à apprendre ou écrire sous forme de compliment, une porte se refermait. De la poésie, la Belgique en regorge. Des poètes et poétesses, éditeurs et éditrices, des événements publics qui célèbrent les mots et leur musicalité. Mais l'aura ou la place à part de cette fille trop souvent cachée des arts écrits l'a souvent cantonnée aux marges. Demeurée aux portes d'une reconnaissance qui lui échappe, elle y entre désormais par nos petites fenêtres numériques éclairée de lumière bleue, via Zoom ou d'autres applications vidéo, ouvrant la possibilité d'une rencontre intime et nourrie de sens. La poétesse et galeriste Barbara Polla a lancé la première session Equinoxe(s), cercle de lecture et d'écoute poétiques réuni sur Zoom chaque semaine, à la suite d'une annulation. Le décret du confinement avait eu raison de la Nuit de la poésie, une trentaine d'interventions poétiques à base de lectures et de performances qui devait se tenir du 21 au 22 mars dernier à la Fondation Thalie, à Bruxelles (1). " Une série de participants ont manifesté le désir de la faire vivre sur écran, même à distance ", nous explique-t-elle. " Pascale Barret et Nathalie Guiot, directrice de la Fondation Thalie, ont assuré l'organisation des suivantes. " Chaque semaine, vingt lectrices et lecteurs livrent leurs écrits, faisant face à une constellation de visage concentrés, yeux ouverts, avec pour décor une chambre, une cuisine, un salon, une forêt. Enregistrées, les sessions sont ensuite podcastées sur le site de la fondation et suivies par plus de 1 000 personnes. Nathalie Guiot ne compte pas s'arrêter en si bon chemin " Dès que nous le pourrons, nous prolongerons ces rendez-vous en physique, en présentiel comme on dit dans une langue déshumanisée, tous les mois... et tous les textes seront publiés sous le label Equinoxe(s). La poésie est notre rose des vents. Elle nous permet d'affronter la tragédie du réel, de nous retrouver autour d'une passion commune : la musicalité, la beauté du texte. Elle rend possible la création d'un nouvel espace d'être ensemble et de réinventer un monde d'après avec nos imaginaires collectifs. " Barbara Polla abonde : " La poésie nous échappe en même temps qu'elle nous offre une échappée, une ouverture vers son jardin où on ne pourra jamais la retenir. " Passés des salles de lecture, des salons ou des librairies à l'interface d'une application vidéo, les échanges de vers et de mots sont parvenus à relier, dans un joli paradoxe, un degré d'intimité et une certaine qualité de publicité, dont témoigne l'assiduité de ces auditoires en ligne. Dans ce même paradoxe, la distance semble favoriser la proximité des visages et des voix. Le bruit du monde rend crucial le silence et l'écoute. Et la fragilité devient une force évocatrice d'une puissance incommensurable et transmissible. C'est un peu de tout cela que les participants aux sessions Li(b)re sont venus expérimenter, tous les jeudis et dimanches du confinement (2). Lancées par Camille Loiseau et la comédienne Taïla Onraedt, elles réunissent une petite dizaine de lecteurs et lectrices venus poser leurs questions et espoirs sur les mots d'autrui - et presque autant de paires d'oreilles et d'yeux. Poésie, littérature, essais, le champ est libre et laisse la place tout autant à la prose d'Aragon qu'aux Sorcières de Mona Chollet. Ici, la poésie est celle de l'instant suspendu, qui ne se laisse pas capturer par enregistrement. " C'était essentiel de recréer une dimension vivante, sans rediffusion ", signale Taïla Onraedt. Camille Loiseau précise : " Cela permet aux accidents, aux fragilités de se manifester sans le stress qu'un enregistrement procure. " On y pleure, on y rit beaucoup aussi, parce que " à travers les auteurs, il s'agit de parler de nous, dans un lieu rempli d'humilité, de bienveillance, un lieu de rencontre sain et sans orgueil ". Pour chaque lecture de huit minutes, Taïla Onraedt réalise des esquisses, instantanés dessinés dans un éclair de mots. Le résultat est posté sur les comptes Facebook et Instagram de Li(b)re. Dans les sessions extraordinaires Li(b)re à toi, les lectrices et lecteurs mettent en voix leurs propres textes. Les unes comme les autres vont être reconduites dans l'après-confinement, à la demande fervente des participants et spectateurs, dans une forme qui reste encore à définir. " Plus que jamais pendant ce confinement est apparue en pleine lumière l'indispensable nécessité d'avoir pour chacun d'entre nous un espace mental pour pouvoir vivre quand l'espace physique nous est pris ", se réjouit Barbara Polla. Dans ces interstices, la poésie et ses adeptes ont trouvé, avec humilité et lyrisme, le moyen de transformer les doutes en force et les fragilités en piliers. Et c'est peut-être là où l'humain touche au plus près à la vérité. Christian Bobin l'a écrit mieux que quiconque dans Un bruit de balançoire : " La vérité s'atteint toujours par un poème. "