Une soirée dans un piano-bar de Bruxelles: aujourd'hui, la musique à cocktail est remplacée par celle de Lambchop, venu présenter Is a Woman dans une formule à trois. On remarque surtout Kurt Wagner, penché sur sa guitare, détachant chaque syllabe comme on prend l'oxygène. On s'en voudrait de théâtraliser, mais l'électricité de ce soir-là rejoint les grandes centrales de la mélancolie: quelqu'un a dit que ce sixième album de Lambchop évoquait "une rencontre entre Brian Eno et Ray Charles". Soit le télescopage de la plus frémissante chair soul et de...

Une soirée dans un piano-bar de Bruxelles: aujourd'hui, la musique à cocktail est remplacée par celle de Lambchop, venu présenter Is a Woman dans une formule à trois. On remarque surtout Kurt Wagner, penché sur sa guitare, détachant chaque syllabe comme on prend l'oxygène. On s'en voudrait de théâtraliser, mais l'électricité de ce soir-là rejoint les grandes centrales de la mélancolie: quelqu'un a dit que ce sixième album de Lambchop évoquait "une rencontre entre Brian Eno et Ray Charles". Soit le télescopage de la plus frémissante chair soul et des ambiances européennes du Satie pop anglais. L'organe de Kurt a quelque chose de l'ultime confession vocale, de celle qu'on ne donne qu'au creux de l'intimité. "Je voulais une sonorité calme qui laisse toute la place aux chansons et au piano", explique simplement l'âme câline de Lambchop. Voeu exaucé par les onze plages dépouillées de Is a Woman, qui tranchent nettement sur le précédent opus de Lambchop, un Nixon aux allures de feu d'artifice. Au centre des deux disques règne le même Kurt Wagner, 43 ans, né à Nashville (Tennessee), dans une famille mi-juive, mi-catholique, où l'on écoutait du folk, du jazz mais aussi beaucoup de musique classique. Dans la beauté absolue de morceaux tels que My Blue Wave ou Bugs se croisent neuf ou dix instrumentistes qui mettent en scène ces sentiments inaltérables que sont le romantisme, l'élégance, le désespoir ou la poésie. Les textes relèvent d'un parti pris narratif qui refuse de donner, d'emblée, la clé de ses histoires, même si on y perçoit quelques thèmes graves, comme la mort, le divorce, les relations de couple. "Ma femme et moi n'avons pas d'enfant: nous essayons pourtant, mais sans succès. La situation devient difficile: elle se cristallise dans un sentiment de manque, de vide. Je n'écris pas de chanson directement en prise avec cela, mais je ne peux m'empêcher de penser que ce thème est désormais au centre de ma vie, donc de ma musique". A l'été 1999, Wagner a fini par quitter son job de poseur de planchers pour se consacrer intégralement à son groupe: le soin apporté à l'écriture des chansons est la véritable réussite de Is a Woman. Rien n'y semble gratuit ou déplacé, c'est du grand art digne du Lou Reed de Transformer ou du Bowie de Hunky Dory: la douceur insondable de The Daily Growl ou de Catapillar constitue la parfaite porte de sortie de la vie. "Récemment, j'ai entendu dire par deux fois qu'on avait joué Lambchop à des funérailles: cela commence à m'inquiéter parce que ce n'est pas du tout notre vocation [sourire, pause]. Au fait, vous savez de quoi parle The Daily Growl? D'un faux journal, ces jouets pour chiens qu'on fait en Amérique: la forme d'un os avec des histoires de chiens imprimées dessus. Pas si effrayant comme sujet, non?". CD Is a Woman, chez Labels/Virgin. En concert le 14 avril à l'Ancienne Belgique. Tél.: 02-548 24 24. Philippe Cornet