Plus la durée consacrée à la traversée d'un espace donné est brève, plus grande est la vitesse. Il ne faut pas être grand clerc pour le savoir. Mais si on fait abstraction de l'aspect strictement physique de la définition, on peut s'interroger sur le vécu de cette relation. Alors, l'espace peut être considéré soit comme un obstacle, soit comme l'essentiel. Il se définit comme ce qui s'intercale entre le lieu où je me trouve et l'endroit à atteindre. L'espace est l'obstacle à surm...

Plus la durée consacrée à la traversée d'un espace donné est brève, plus grande est la vitesse. Il ne faut pas être grand clerc pour le savoir. Mais si on fait abstraction de l'aspect strictement physique de la définition, on peut s'interroger sur le vécu de cette relation. Alors, l'espace peut être considéré soit comme un obstacle, soit comme l'essentiel. Il se définit comme ce qui s'intercale entre le lieu où je me trouve et l'endroit à atteindre. L'espace est l'obstacle à surmonter. Le problème se limite à atteindre un point donné le plus rapidement possible. Seule importe la vitesse et peut me chaut ce qu'il y a entre, c'est-à-dire l'espace intercalaire. Autrement dit, je ne peux pas cheminer et, en même temps, user au mieux de la vitesse pour atteindre le but du voyage. Quand j'étais étudiant, aller à Paris était une expédition, pas d'autoroute, pas de Thalys. C'était plus long, mais au plaisir de se balader dans Paris s'ajoutait celui du voyage. On circulait sur des routes étroites, passant de villages en villes, scrutant les modifications du paysage: le belge peuplé à l'excès, le français de plus en plus vide se déployant dans la liberté de ses champs et de ses boisements vallonnés, et la lente et compliquée arrivée à Paris. A quoi s'ajoutait le plaisir de la halte pour se restaurer. Maintenant, Thalys aidant, c'est à peine plus long que de traverser Bruxelles aux heures de pointe. Mais de Bruxelles à Paris, on ne voit rien. A force de parcourir de plus en plus vite des distances de plus en plus considérables, nous ignorons, nous effaçons l'espace traversé. Nous nous privons de la jouissance du monde réel, de ses paysages et des humains qui l'habitent. Nous rejoignons des lieux de plus en plus semblables (d'aéroports en aéroports, d'hôtels en hôtels...) ou roulons sur des autoroutes identiques qui s'arrangent pour nous en faire voir le moins possible. La vitesse nous donne l'illusion de connaître du pays, quand nous ne faisons que nous étourdir à l'idée d'aller si loin, si vite. Certes, la mondialisation aidant, nous sommes comme acculés à renoncer au cheminement, à la recherche curieuse de l'autre, serait-il notre proche voisin. La vitesse ne nous permet pas de voir le monde, mais de l'uniformiser parce que nous devons l'équiper en tous lieux des mêmes outils qui assurent la performance de la vitesse. Ne nous laissons pas manger par elle. Utilisons-la, sans oublier pour autant l'art du cheminement pour ne pas perdre la jouissance de notre espace et de l'humanité qui le peuple. Jean Nousse