Ce que le monde anglo-saxon nomme care est difficilement traduisible dans la langue de Voltaire : sollicitude, soin, attention, souci de l'autre... Tout cela et même un peu plus. Pour parvenir à circonscrire la notion, le mieux est encore de recourir à une périphrase évoquant à la fois le " souci des plus vulnérables que soi " et le " soin porté aux proches ". Depuis le début des années 2000, ce mot n'a eu de cesse de se faire une place au sein des arts plastiques. Face à un monde qui va mal, gagné par la désaffection interpersonnelle et environnementale, les artistes ont intégré la nécessité de " prendre soin " et de se rendre utiles - peut-être est- ce d'ailleurs pour eux une façon de se rappeler au bon souvenir de tous ceux qui estiment, ils sont nombreux en ce moment, que la culture est affaire d'oisifs.
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Ce que le monde anglo-saxon nomme care est difficilement traduisible dans la langue de Voltaire : sollicitude, soin, attention, souci de l'autre... Tout cela et même un peu plus. Pour parvenir à circonscrire la notion, le mieux est encore de recourir à une périphrase évoquant à la fois le " souci des plus vulnérables que soi " et le " soin porté aux proches ". Depuis le début des années 2000, ce mot n'a eu de cesse de se faire une place au sein des arts plastiques. Face à un monde qui va mal, gagné par la désaffection interpersonnelle et environnementale, les artistes ont intégré la nécessité de " prendre soin " et de se rendre utiles - peut-être est- ce d'ailleurs pour eux une façon de se rappeler au bon souvenir de tous ceux qui estiment, ils sont nombreux en ce moment, que la culture est affaire d'oisifs.Ainsi d'un Theaster Gates, plasticien né à Chicago, dont la pratique noue l'art à la société grâce à la mise sur pied de communautés culturelles. On pense tout particulièrement à son célèbre Dorchester Project, une exemplaire réhabilitation du South Side, un quartier défavorisé de sa ville natale. Lorsqu'il évoque son travail, Gates n'hésite pas à parler de real estate art (littéralement " art de l'immobilier "), une notion éloquente pour évoquer les impacts tangibles, à la fois sociaux, politiques et urbanistiques de son approche. Avec l'actuelle crise sanitaire, le care connaît un coup d'accélérateur aux quatre coins du monde. En ligne de mire, des groupes de personnes bien identifiés : les soignants, les personnes fragilisées, les migrants, les seniors et même bon nombre de créateurs dont la situation n'a jamais été aussi catastrophique. A Paris, on a vu un artiste comme JR s'investir personnellement pour que le restaurant social Refettorio, au Foyer de la Madeleine, dont il est le cofondateur, mette les bouchées doubles afin de pouvoir proposer 5 000 repas quotidiens (en lieu et place des habituels 250 ! ) aux SDF et aux personnes précarisées. En Italie, on a beaucoup parlé du collectif napolitain Artisti per Forcella, dont les membres se sont illustrés en vendant une centaine de tirages remarquables pour soutenir l'Associazione Amici di Carlo Fulvio Velardi Onlus, un organisme qui aide les familles, en particulier les adolescents, en difficulté. De l'autre côté de l'Atlantique, l'agence Magnum a pour sa part rétrocédé 50 % des recettes de sa vente annuelle de photographies à 100 dollars à Médecins sans frontières (le montant global a d'ailleurs été revu à la hausse en raison de la participation d'une contribution anonyme de 500 000 dollars). Désormais, ce sont également les maisons de vente qui s'inscrivent dans cette démarche caritative. En France, début avril, on a vu Drouot se mobiliser pour les hôpitaux du pays, ainsi qu'un peu plus tard la maison Tajan en vue de soulager les établissements d'hébergement pour personnes âgées (une initiative de la journaliste et écrivaine Laurence Benaïm ayant rapporté 252 700 euros avec 80 % de lots vendus). Sans oublier la vente en ligne " commando " organisée par la maison Piasa au profit de Protège ton soignant. Bilan de l'opération ? 2,4 millions d'euros récoltés. A l'international, il faut pointer aussi la collaboration initiée par Google et Sotheby's au bénéfice de l'Inter- national Rescue Committee (IRC), une association qui s'est fixé pour mission d'endiguer la propagation du Covid-19 dans les communautés vulnérables. Le pitch de cette vente ligne ? Une série d'expériences uniques, notamment en compagnie de célébrités, qui pourront être acquises par le public jusqu'au 8 mai. Chez nous, les artistes ont également répondu à l'appel. Un exemple emblématique ? Denis Meyers, un graphiste dont le travail plastique a été révélé au grand public lors d'une occupation du bâtiment Solvay, à Bruxelles. Se demandant comment apporter sa contribution à la situation actuelle, l'intéressé a utilisé son compte Instagram pour faire monter les prix, entre le 6 et le 10 avril, autour d'une toile spécialement imaginée dans le contexte de la pandémie. Mise en vente à 2 000 euros, l'oeuvre s'est finalement vendue pour 12 000 euros... intégralement reversés au Fonds Erasme pour la recherche médicale, afin de subventionner dix-huit projets concrets d'investigation scientifique. Idem pour le photo- graphe Antoine Rose qui a levé 15 000 euros pour le fonds. Autre acteur à large réseau ayant pris le taureau de la pandémie par les cornes, le designer Charles Kaisin a lancé l'opération Origami for Life, invitant tout un chacun à réaliser des cocottes en papier que les différents partenaires de l'action ont transformées en dons sonnants et trébuchants pour le même organisme. Afin de ne pas laisser s'éparpiller les énergies, Charles Kaisin et Geneviève Bruynseels, la directrice du Fonds Erasme, ont lancé Art & Act for Research Covid-19, une vente aux enchères en ligne opérée par la maison Cornette de Saint Cyr (1). " Jamais une vente solidaire de cette ampleur n'a été montée en Belgique, confie Geneviève Bruynseels. Nous sommes soutenus par de nombreuses galeries prestigieuses et des artistes de renom qui proposent plus de quatre-vingts oeuvres exceptionnelles. Cela va de pièces à 100 euros, deux bougeoirs signés par Xavier Lust, jusqu'à 25 000 euros pour une oeuvre unique de Lori Hersberger. L'idée est que la différence entre le prix adjugé et le prix de départ fasse l'objet d'un don de la part de l'acquéreur au Fonds Erasme. " Révélatrice également : la plateforme de ventes en ligne d'oeuvres d'art, montée bénévolement dans l'urgence par deux citoyennes, l'une curatrice, Maëlle Delaplanche, et l'autre plasticienne, Sandrine Morgante. Son nom ? Il est éloquent : Art Cares Covid (2). Son ambition ? " Venir en aide à deux populations oubliées des décisions gouvernementales en temps de crise Covid-19 ", à savoir les artistes et les seniors, qu'ils soient ou non en maison de repos. Le principe ? Une trentaine d'artistes émergents dont il est possible d'acheter les oeuvres (entre 200 et 4 000 euros) sur la plateforme en question, rétrocèdent 40 % du montant de la vente en ligne. L'argent récolté est versé à l' asbl A travers les arts, qui assure la livraison de médicaments et d'aliments aux aînés. L'association se charge également de proposer des activités, lecture, théâtre ou concert, sous les fenêtres ou dans les jardins des personnes concernées.