La ville ne pipait mot. Les mots étaient privés de lettres et les lettres n'avaient plus de mots. Partout, le silence. Pendu aux fenêtres, posé sur les toits, flânant dans les rues : le silence avait conquis la ville, fait taire la bise et bâillonné jusqu'aux rabadiaux (1). Et puis, depuis la rue, pénétra dans le Geyser un chuintement mouillé, comme le bruit d'une bicyclette freinant en pleine descente. Fuselée comme un suppositoire, c'était une Jamais-Contente, ce joyau automobile belge, qui venait de glisser sur le trottoir, s'arrêtant pile devant le café (2). Une jeune fille en sortit, pâle et royale comme une ...

La ville ne pipait mot. Les mots étaient privés de lettres et les lettres n'avaient plus de mots. Partout, le silence. Pendu aux fenêtres, posé sur les toits, flânant dans les rues : le silence avait conquis la ville, fait taire la bise et bâillonné jusqu'aux rabadiaux (1). Et puis, depuis la rue, pénétra dans le Geyser un chuintement mouillé, comme le bruit d'une bicyclette freinant en pleine descente. Fuselée comme un suppositoire, c'était une Jamais-Contente, ce joyau automobile belge, qui venait de glisser sur le trottoir, s'arrêtant pile devant le café (2). Une jeune fille en sortit, pâle et royale comme une poupée de porcelaine de Saxe, bizarrement chaussée de pantoufles en pilou. Pour faire le moins de bruit possible, la gamine avança à croupetons et poussa du front la porte du Geyser. " Ach, Elisabeth, fous foilà ! Heureusez-moi ! Chouez ! " dit Paula, la serveuse, avec un accent allemand, en tendant à la princesse un Stradivarius : une fois encore, l'esprit d'Einstein avait pris d'assaut le corps de son illégitime progéniture. Elisabeth grimpa sur un cageot. Pilori ou piédestal ? L'avenir rendrait son verdict. Nerveuse, la princesse se passa les mains sur la bouille. Dans la salle, seules tremblaient les haleines tièdes des clients. Les bras de la fille frémissaient comme des antennes de fourmis. - " J'ai peur de vous soûler. " - " Alors, enivrez-moi, Fraulein ! " Le premier coup d'archet sembla tomber du ciel, comme un éclair. Avec une vélocité fulgurante, la jeune interprète joua, en trois minutes et 14 secondes, deux mille trois cent nonante-cinq notes. L'auditoire était étourdi. Paula/Albert était aux anges : " Wunderbar ! Wunderbar ! La musique et la physique me donnent touchours la même zensation de liberté ! Frei sein, ja ? Etre libre ! " On aurait dit que la musique s'agaçait d'être enfermée dans ce violon, qu'elle s'impatientait, exigeait le loisir de cascader à l'air libre. Malicieuses et féroces, les notes fouillaient le silence et grimpèrent, à plusieurs kilomètres de là, des nuages jusque dans la cuisine d'un très vieux professeur de violon. De surprise, Igor Oïstrakh laissa choir le couteau qui pelait sa poire. Ouvrant grand la fenêtre, il écouta le ciel. Le musicien reconnut le son du Stradivarius de son père et il se mit à courir après les sonates de Brahms, comme un enfant chasse les papillons (3). Suivant la vibration musiquée par le vent, le Russe arriva bientôt au Geyser où il lança, essoufflé, à Elisabeth : " Je ne l'aurais pas jouée comme ça, cette sonate. Mais, en même temps, tout est relatif ! " Mais c'est pas tout ça, l'heure tourne ! Où est encore passé le serveur ? S'agirait pas de louper le film qui va démarrer, sur la Une, à 20 h 15.