Dans la nuit qui a suivi le déroulement du match, le 28 novembre dernier à Gand, entre le club de La Gantoise et celui du Standard de Liège, gagné par ce dernier, le domicile de Frank De Bleeckere, l'arbitre de la rencontre, a été attaqué par jets de pierres. Mécontents, des supporters gantois exprimaient de la sorte leur colère. En avril dernier, l'arbitre Marcel Javaux a décidé de mettre fin à sa carrière à la suite de graves insultes que lui avaient lancées des supporters du GBA d'Anvers, portant notamment atteinte à la dignité de sa mère.
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Dans la nuit qui a suivi le déroulement du match, le 28 novembre dernier à Gand, entre le club de La Gantoise et celui du Standard de Liège, gagné par ce dernier, le domicile de Frank De Bleeckere, l'arbitre de la rencontre, a été attaqué par jets de pierres. Mécontents, des supporters gantois exprimaient de la sorte leur colère. En avril dernier, l'arbitre Marcel Javaux a décidé de mettre fin à sa carrière à la suite de graves insultes que lui avaient lancées des supporters du GBA d'Anvers, portant notamment atteinte à la dignité de sa mère.En janvier dernier, en France, les arbitres des première et deuxième divisions ont retardé toutes les rencontres d'une dizaine de minutes, en signe de protestation. L'événement déclencheur de leur action concernait un jugement de la Commission de discipline de la Ligue professionnelle. Celle-ci avait donné à rejouer un match entre Strasbourg et Metz, marqué par la blessure de la juge de touche Nelly Viennot, commotionnée par l'explosion d'un pétard lancé contre elle. L'arbitre avait, alors, arrêté le match, qui n'avait donc pas eu sa durée réglementaire. C'est cette carence mineure, et non pas l'agression sur l'arbitre, qui a motivé la décision de la Commission de discipline. D'où la réaction des hommes en noir. L'insécurité et le manque de respect dont ils sont l'objet, mais aussi le discrédit général dont pâtit leur fonction, poussent de plus en plus souvent les arbitres à exprimer leur exaspération. En Belgique également, pour des faits identiques à ceux de Strasbourg, une menace de grève a été brandie, une première fois, dans la province d'Anvers, en octobre 1996. Les questions sur l'arbitrage ne datent pas d'hier et ne s'arrêtent donc pas à nos frontières. Mais l'évolution du football, qui reflète l'image de la société, les a sans cesse amplifiées. L'intensité physique du jeu, la surcharge croissante des calendriers, nationaux et internationaux, et le brassage de sommes d'argent de plus en plus considérables - pour les transferts, les qualifications en coupes européennes ou les droits de retransmission télévisée : voilà autant d'éléments qui contribuent à soumettre les arbitres à des contraintes physiques et mentales, sans cesse grandissantes. Dans un milieu où règne désormais une sorte de réticence sournoise face à l'autorité et aux règles, les arbitres sont-ils toutefois suffisamment armés, eux dont on attend qu'ils soient à la fois parfaits et intègres, pour faire face à toutes ces pressions ? Car, dans le football actuel, tout semble permis, pourvu qu'on gagne. Dès lors, il ne faut pas s'y tromper: dans ce sport qui vire souvent à un mauvais film de voyous et de tricheurs, l'arbitre est inévitablement réduit au rôle de parent pauvre, si ce n'est à celui du cocu. Un comble, en effet: désormais, grâce aux ralentis et aux répétitions d'images, le téléspectateur voit souvent beaucoup mieux l'action que celui qui est appelé à la juger. Or l'arbitre doit, lui, décider seul et immédiatement, parfois dans des conditions de visibilité insuffisantes. Comment, aussi, mettre sur un pied d'égalité les possibilités physiques de mobilité et d'endurance de footballeurs professionnels parfaitement entraînés et celles d'un arbitre, agent des postes ou informaticien de métier, qui a déjà du mal à s'entraîner et qui est, en général, d'une dizaine d'années au moins l'aîné des joueurs ? Au fil du temps, l'arbitre a été mis en porte-à-faux dans une activité qui n'a plus rien de commun avec un jeu. Conséquence: le nombre de candidats à la fonction est en régression permanente. Surtout dans les divisions inférieures et corporatives, ainsi qu'à l'occasion de matchs pour jeunes, là où tout commence. Dans certaines provinces, on a enregistré cette année une baisse de 10 % des effectifs. Là, l'arbitre est souvent seul, sans l'assistance de juges de touche. A ce niveau, les menaces s'exercent également hors du terrain. Pour éviter le harcèlement à domicile, le comité provincial du Brabant a d'ailleurs conseillé à ses arbitres de ne plus mentionner leur adresse sur la feuille officielle. Toutes ces formes de violence n'incitent évidemment pas les jeunes à embrasser la carrière. Il est plus grisant, en effet, de marquer des buts que d'être confronté, très jeune, au mépris et aux quolibets, voire aux coups. Par ailleurs, en abaissant sans cesse l'âge de l'affiliation, la Fédération a aussi multiplié les compétitions et les matchs. Or, comme le nombre d'arbitres est en diminution constante, il y en a actuellement trois fois moins qu'en 1925 pour faire face aux besoins, et deux fois moins qu'en 1960. Aujourd'hui, on compte moins de 7 000 arbitres pour environ 10 000 matchs par week-end, nécessitant en principe chacun trois juges. Or, sans les arbitres, certes plus de fautes d'arbitrage, mais plus de football non plus. Dès lors, la Fédération a ponctuellement organisé des opérations de promotion et de recrutement. Avec, hélas! un succès très mitigé. D'abord, dans les années 80, une action menée dans les écoles n'a pas donné les résultats escomptés. Autre expérience: autoriser des footballeurs de 30 à 35 ans, encore en activité, à diriger des matchs pour jeunes "ne donnant pas lieu à la montée et à la descente", où une erreur d'arbitrage prête donc moins à conséquence. Une initiative identique a ensuite été envisageé avec des jeunes de 16 à 20 ans. L'objectif était d'amener certains de ces juges occasionnels à l'arbitrage. Des opérations mises sur pied dans le cadre de salons des sports ont été tout aussi vaines. Enfin, l'appel à l'arbitrage féminin ne connaît pas non plus, chez nous, un succès identique à celui enregistré en France, en Allemagne ou en Grande-Bretagne. A présent, l'Union belge prépare une nouvelle campagne. Pour recruter de jeunes candidats à la base et pour conserver les effectifs en place, des actions, essentielement menées sur le plan provincial, viseront à revaloriser l'image de l'arbitre et à améliorer ses conditions de travail. Au départ, une initiative plus théorique que réellement spectaculaire. Au bout de la trajectoire, l'attrait de l'argent peut-il être un stimulant ? En première division, les arbitres belges perçoivent 20 000 francs (495,79 euros) pour une prestation durant le week-end et 25 000 francs (619,73 euros) pour un match en semaine. Les Belges ne se classent ainsi qu'au dixième rang européen, assez loin du groupe de tête. En Italie et en Espagne, des arbitres gagnent de 300 000 francs (7 436,81 euros) à 500 000 francs (12 394,68 euros) par mois. En Allemagne et en France, ils reçoivent respectivement 75 000 francs (1 859,20 euros) et 40 000 francs (991,57 euros) par match de championnat. Mais, selon les instances internationales, une meilleure rémunération de l'arbitrage n'est pas nécessairement un gage de qualité. En revanche, de plus en plus de voix s'élèvent pour accorder à l'arbitre le recours à l'image vidéo. Cela lui épargnerait l'humiliation de prendre, parfois, des décisions erronées, en contradiction flagrante avec des images diffusées tous azimuts et sous tous les angles. Son prestige en serait accru et des actions revanchardes pourraient lui être évitées. Mais la Fédération internationale s'oppose depuis toujours à ce procédé, en raison de sa lourdeur, des nombreuses interruptions de jeu qu'il imposerait, et parce que l'image vidéo ne suffirait pas toujours à asseoir une décision irréfutable. Autre motif: le football est régi par des lois universelles; or tout le monde n'a pas un accès identique à la haute technologie. Peut-être faudra-t-il quand même que, dans ce domaine, la FIFA fasse un jour la différence entre le football professionnel, avec ses méga-événements, et le football amateur.Emile Carlier