" U n homme ne peut développer un bon lien avec son enfant que si sa femme lui en donne (inconsciemment) l'autorisation ", a affirmé récemment une collègue. En tant qu'homme, cette remarque n'est pas facile à encaisser et indique combien de telles convictions sont profondément ancrées. Les femmes sont-elles réellement mieux armées que les hommes face aux bébés ? Existe-t-il des instincts paternels et maternels ? Arrêtons-nous à quelques aspects de la biologie.
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" U n homme ne peut développer un bon lien avec son enfant que si sa femme lui en donne (inconsciemment) l'autorisation ", a affirmé récemment une collègue. En tant qu'homme, cette remarque n'est pas facile à encaisser et indique combien de telles convictions sont profondément ancrées. Les femmes sont-elles réellement mieux armées que les hommes face aux bébés ? Existe-t-il des instincts paternels et maternels ? Arrêtons-nous à quelques aspects de la biologie. Commençons par l'ocytocine, dite hormone de l'attachement, que les femmes produisent en masse lors de l'accouchement, mais aussi en de nombreuses circonstances, notamment avant et pendant l'allaitement. Cette hormone les aide à oublier rapidement les douleurs de l'accouchement et à développer un lien profond avec l'enfant, ce qui concourt à ses chances de survie. Cette hormone n'est cependant pas l'exclusivité des mamans. Les pères n'ont vraiment rien à leur envier lorsqu'ils s'occupent de l'enfant (1). Ils produisent eux aussi autant d'ocytocine que les mères, mais on l'évoque moins. Les hommes ne peuvent évidemment pas donner naissance à des enfants ou leur donner le sein et il est dès lors logique qu'ils produisent ces hormones à d'autres moments. Chez les mamans, on constate des poussées d'ocytocine lors de contacts visuels avec le bébé, lorsqu'elles le caressent tendrement ou baragouinent avec lui. Chez les hommes, ces poussées ont lieu surtout lors de contacts plus ludiques, lorsqu'ils portent l'enfant, par exemple, qu'ils le soulèvent en l'air, lui tendent des jouets, etc. Les femmes développent un sentiment d'attachement durant la grossesse, ce que les hommes ne pourront jamais expérimenter. Mais cela signifie-t-il que leur lien affectif avec l'enfant ne pourra jamais atteindre la même profondeur que celui vécu par les femmes ? Certainement pas. Les pères développent pendant la grossesse de leur partenaire une image de soi en tant que parent ainsi qu'un lien affectif avec leur enfant. Il est frappant de constater que ces images et sentiments coïncident quasiment avec ceux des mamans (2). Ne pas pouvoir porter un enfant ne constitue pas un obstacle à un attachement ultérieur puissant avec lui. Songeons au lien affectif profond que les parents adoptifs développent avec leur enfant adopté. Ou aux liens affectueux qui peut se développer au sein des familles recomposées actuelles. Certes la grossesse est un moment intense dans la relation mère-bébé, mais elle ne dure que neuf mois. Dès que bébé viendra au monde, il deviendra un être indépendant appelé à réagir au monde autour de lui. Et du jour au lendemain, beaucoup d'autres facteurs vont intervenir. Globalement, il est un fait que les femmes qui vivent un attachement intense avec le bébé pendant la grossesse réagiront aussi plus intensément après la naissance. Mais l'attachement n'est pas rectiligne (3). Il arrive parfois que ce fameux instinct maternel connaisse des ratés. On entend parfois des mamans dire qu'on n'a rien d'un bébé tant qu'on ne peut pas converser avec lui... Qu'elles ne font qu'allaiter, changer, lessiver, comme si on ne pouvait pas communiquer avec ce bambin qui vous suit intensément des yeux. Le schéma classique impose aux femmes de s'occuper du bébé durant ses premières semaines de vie. Et souvent, les papas ne voyant que rarement comment leur femme s'occupe d'un enfant, ils n'acquièrent pas le savoir-faire sur la meilleure manière de s'y prendre. Cela vaut d'ailleurs tant pour les jeunes mères que pour les papas frais émoulus. Nombreuses sont les mamans qui, les premiers jours, osent à peine prendre leur enfant dans leurs bras tellement elles se sentent gauches. Actuellement, la différence entre hommes et femmes se réduit fortement à ce niveau, même si les soins au bébé incombent encore trop souvent à ces dernières, en raison de préjugés sociétaux, ce qui les oblige à apprendre vite ! On entend souvent des femmes prétendre qu'elles comprennent intuitivement leurs enfants. La nuit, elles entendraient le moindre pleur de leur bébé et sauteraient promptement du lit pour le consoler. Le fait qu'elles reconnaissent les vêtements de leur progéniture rien qu'à l'odeur prouverait aussi leur sensibilité exceptionnelle à l'égard de leur enfant. Mais est-ce bien le cas ? Pas nécessairement. Le fait que des parents puissent distinguer les pleurs de leur enfant de ceux d'autres poupons dépend essentiellement du temps qu'ils passent avec leur enfant (4). Les pères obtiennent un aussi bon score que les mères à ce test, à durée de présence égale ! Par ailleurs, les hommes connaissent aussi une poussée d'hormones quand leur enfant pleure et cette production hormonale génère un comportement paternel plus adapté qu'ils pourront ensuite peaufiner systématiquement. En d'autres mots, il s'agit d'une aptitude acquise et non d'un talent inné reçu à la naissance selon le sexe. Mais on peut aussi ignorer les signaux et c'est ce que font certains hommes, malheureusement plus souvent que les femmes. La pression sociale n'y est vraisemblablement pas étrangère. Chez certains peuples de chasseurs-cueilleurs dont le style de vie correspond encore en grande partie à celui de nos lointains aïeux, la maman confie le bébé après la naissance à d'autres membres de la tribu : souvent à des femmes, mais aussi parfois à des hommes (5). Lorsque l'on demande, dans ces communautés, qui s'occupe du bébé, la réponse est généralement " nous tous ". Comme le confirme ce proverbe africain : " Pour qu'un enfant grandisse, il faut tout un village ". Dans l'évolution de nos sociétés contemporaines, cette prise en charge commune s'est émoussée et a incombé de plus en plus exclusivement à la maman. Casser les rôles et les stéréotypes demande manifestement encore des efforts. Essayons dès lors de ne pas les alimenter : ainsi, lorsqu'un homme se montre gauche avec un biberon ou une couche, qu'il s'empare maladroitement du bébé, laissez-le faire ! Il est plein de bonnes intentions, tâtonne, mais finira par se débrouiller. Hommes et femmes ne sont pas identiques et ce que l'un accomplit n'est pas nécessairement mieux que ce que l'autre fait. Chacun donne le meilleur de lui-même dans des activités qui se complètent et l'enfant apprend quelque chose de ses deux parents.