La nuit est tombée depuis plus de deux heures sur Kinshasa, mais le boulevard du 30-Juin ne désemplit pas. Soudain, devant nous, le flot automobile cherche à contourner un obstacle imprévu : entré en collision avec une luxueuse Mercedes, un minibus jaune et bleu bourré de passagers est couché sur le flanc. Des occupants, blessés, s'extirpent de la carcasse à quatre pattes...
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La nuit est tombée depuis plus de deux heures sur Kinshasa, mais le boulevard du 30-Juin ne désemplit pas. Soudain, devant nous, le flot automobile cherche à contourner un obstacle imprévu : entré en collision avec une luxueuse Mercedes, un minibus jaune et bleu bourré de passagers est couché sur le flanc. Des occupants, blessés, s'extirpent de la carcasse à quatre pattes... " Depuis que la Crec, la compagnie chinoise de travaux publics, a transformé le boulevard en autoroute urbaine, les accidents sont incessants, commente Régine, employée congolaise dans une agence bancaire dont les fenêtres donnent sur l'artère principale du centre-ville. Le gouvernement finance ces travaux pour faire croire au peuple et aux visiteurs étrangers que le pays se redresse, mais ce n'est que poudre aux yeux, et une poudre dangereuse ! "Sous les ordres de contremaîtres chinois, les ouvriers congolais ont élargi la route, qui gagnera encore deux bandes supplémentaires quand les travaux d'égouttage, négligés lors du démarrage des travaux, seront terminés. Les grands arbres centenaires qui bordaient le boulevard ont été coupés. Certains, en tombant, ont défoncé des murs de parcelles, des clôtures et des véhicules en stationnement. La berme centrale et les ronds-points ont disparu et les bandes de circulation n'ont pas encore été tracées. Autant de changements qui encouragent les conducteurs à forcer l'allure et à modifier sans cesse leur trajectoire. Pour les piétons, petits commerçants, pousseurs de charrettes ou shégués, ces enfants des rues qui tendent la main aux automobilistes, la traversée de cette piste pour jumbo-jets est devenue une épreuve à hauts risques. " Aujourd'hui, j'hésite à emprunter le 30-Juin, reconnaît Laurent, un jeune expatrié belge, conducteur d'un 4 x 4 japonais. Pas seulement parce que cet axe est devenu très périlleux, mais aussi à cause des policiers magouilleurs. Mal payés, ils vous arrêtent de plus en plus souvent pour réclamer de l'argent. " Il faut coopérer, il faut nous motiver ! " répètent-ils, prétextant l'oubli d'un allumage de feux clignotants ou un stationnement soi-disant illégal pour nous racketter et parfois confisquer ou déchirer nos papiers. " Les Kinois qui habitent en banlieue, eux, ont d'autres soucis : les bouchons prennent des proportions dantes-ques le matin et après 15 h 30 aux principales entrées et sorties de la ville. Et l'insuffisance de bus et autres moyens de transport en commun contraint des cohortes d'habitants à " faire le pied " (marcher) plusieurs heures par jour. L'autre inévitable sujet de discussion à Kinshasa, en dehors du trafic et des accidents, est le " délestage ", ces coupures de courant toujours plus fréquentes, notamment dans les... ascenseurs. En cause : le manque d'entretien des cabines de la Snel, la compagnie nationale d'électricité, et, semble-t-il, l'accroissement du nombre d'habitants à Kinshasa, qui raccordent au réseau climatiseurs, frigidaires... L'activité économique, déjà affectée par la crise internationale et la chute des cours du diamant et du cuivre, souffre de ces coupures, même si la plupart des opérateurs disposent de générateurs électriques d'appoint. " Moi, je ne suis pas trop touché, confie Michel, un enseignant belge, car j'habite dans le quartier relativement épargné de la résidence de Kabila. Plus on s'éloigne du c£ur de la ville, plus les coupures sont longues et répétées. "Au-delà de ces soucis quotidiens, les grands espoirs de lendemains meilleurs suscités à l'époque des élections de 2006 ont laissé la place à la désillusion et à l'insatisfaction. Depuis le brusque effondrement du cours du franc congolais face au dollar (près de 800 FC pour 1 dollar depuis novembre, contre environ 500 FC ces trois dernières années), le prix des aliments de base s'est envolé. Avec un salaire moyen d'à peine 50 dollars par mois pour un instituteur et de 75 dollars mensuels pour un policier, la débrouillardise est un détour obligé pour assurer la survie de la famille. " C'est vous, Occidentaux, qui avez financé les élections et installé Kabila au pouvoir, estime Chantal, qui a ouvert dans la Cité une petite échoppe où elle vend du ciment et des cartes pour GSM. Mais où est le Congo nouveau promis ? Rien n'a changé dans nos vies. Si au moins Kabila communiquait, comme Obama. Mais non, on ne l'entend pas, et ça nous met en rage. "Ces derniers jours, les rumeurs de remaniement ministériel et les tensions entre la présidence et la Primature, siège du Premier ministre, ont suscité une avalanche de commentaires dans la presse locale et l'opinion. Les " parlementaires debout ", ces Kinois des banlieues populaires qui commentent à l'envi les titres accrocheurs des journaux, tout comme les plus nantis, clients fidèles des terrasses de clubs et de restaurants chics, ont fait des pronostics. Désavoué pour mauvaise gestion financière et dépréciation de la monnaie nationale, Adolphe Muzito, le Premier ministre issu du Palu, le Parti lumumbiste unifié, allait-il être remercié ? Une lettre du cabinet de la présidence lui a demandé de " ne plus engager de dépenses sans en référer ". Mais la grenade dégoupillée n'a pas explosé : l'examen d'une motion de défiance déposée par l'opposition contre Muzito a été renvoyée à septembre. Une visite officielle du Premier ministre congolais en Belgique serait même prévue à la mi-juillet. Reste que ses extravagances font mauvais effet en pleine crise : Muzito aurait embauché plus de trois cents conseillers, secrétaires, " opérateurs de saisie ", chauffeurs et huissiers pour son cabinet et des bataillons d'hôtesses, de cuisiniers, de maçons, de jardiniers, de coiffeurs et de lavandières pour sa résidence privée. Kabila respectera-t-il jusqu'au bout de son mandat l'accord politique conclu avec le Palu entre les deux tours de la présidentielle ? Si c'est le cas, le parti du patriarche Antoine Gizenga conservera la Primature. Mais le président pourrait aussi y installer Vital Kamerhe, président de l'Assemblée nationale jusqu'au 25 mars dernier. Contraint de quitter le perchoir après avoir décrié le secret qui entourait l'offensive conjointe avec le Rwanda, Kamerhe a d'abord été l'homme qui a contribué, en 2006, à la victoire électorale écrasante de Kabila dans l'est du Congo, sa région d'origine. Très apprécié dans les chancelleries occidentales, Kamerhe est aussi regretté par une majorité de députés, dont ceux de l'opposition, qui appréciaient son sens du compromis et sa modération. Il a été remplacé, à la tête du parlement, par le Kasaïen Evariste Boshab, un proche de Kabila, plus rigide, voire " stalinien ", soufflent certains. Résultat : le poids du PPRD, le parti présidentiel, se fait sentir. Direction du pays de moins en moins collégiale, pressions sur les alliés du PPRD (le Palu de Gizenga et l'Udemo de Nzanga Mobutu) pour qu'ils restent loyaux à l'égard du président, marge de man£uvre réduite des députés, emprisonnement de journalistes, contrôle plus étroit des médias... Tous ces signes annoncent, selon des observateurs occidentaux à Kinshasa, un durcissement du régime à un an des élections locales et à deux ans des scrutins législatifs et présidentiel, qui tiennent lieu d'horizon politique. " Le temps passe et l'engagement de Kabila à ramener la paix au Kivu et en Ituri n'est pas respecté, relève l'un d'eux. Les caches d'armes prouvent que l'intégration des Maï-Maï et des rebelles de Laurent Nkunda dans l'armée est superficielle, que le processus de paix reste réversible. De même la traque des rebelles hutu FDLR risque de déstabiliser des régions jusqu'ici épargnées par les combats. "Du coup, le président voit fondre sa base électorale dans l'est du pays, où il avait obtenu ses meilleurs scores. Le risque d'un " bidouillage " des prochaines élections est réel, même si Kabila n'a rien à craindre de l'opposition, neutralisée et divisée depuis l'arrestation, en mai 2008 à Bruxelles, de son chef de file, Jean-Pierre Bemba. Renvoyé en jugement le 15 juin dernier, à La Haye, le chairman du Mouvement de libération du Congo (MLC), encore populaire à Kinshasa et dans l'Equateur, est exclu de facto de la présidentielle de 2011. Dans le même temps, l'intérêt commun reste largement négligé par les élus et la promesse d'améliorer la gouvernance tarde à se traduire en actes, même si des efforts sont entrepris par certains gouvernements provinciaux. " Nous ne sommes pas dans un Etat de droit, mais dans un non-Etat de non-droit, estime un chef d'entreprise dépité. Les budgets qui devraient alimenter les caisses de l'Etat se retrouvent dans les poches d'une élite politique et militaire. Les fraudes sont massives à l'Ofida, l'administration des douanes et accises. Des détournements de grande ampleur touchent aussi les contributions, alors même que les sociétés privées sont de plus en plus taxées et rançonnées par différents services. De même, une partie des montants énormes affectés à l'armée pour ses opérations à l'Est disparaissent dans la nature. Tout comme les milieux commerçants libanais et indiens, des généraux affairistes investissent dans l'immobilier. " Voilà pourquoi, selon notre interlocuteur, on voit pousser comme des champignons des buildings à appartements, des flat-hôtels et des villas dans la Cité : " Un boom qui fait croire à certains visiteurs étrangers que la reconstruction du pays est en marche. "Une certitude : la réalisation des " cinq chantiers " (amélioration des infrastructures de transport, des services de santé et d'éducation, de la distribution d'eau et d'électricité, création d'emplois et de logements décents pour ceux qui n'en ont pas), défi du quinquennat, reste embryonnaire, faute de financements disponibles. Le " contrat du siècle " passé avec la Chine (6 milliards de dollars pour la reconstruction, en échange d'une garantie minière de l'Etat congolais) ne produira aucun effet sur le terrain avant 2010-2011 au plus tôt, quand les Chinois commenceront à tirer les premiers bénéfices de l'exploitation minière. Le gouvernement a, certes, financé lui-même la réhabilitation de quelques axes routiers, mais ses efforts semblent surtout destinés à masquer un maigre bilan. Les travaux précipités de goudronnage des grandes artères de Goma, capitale du Nord-Kivu, où se tiennent cette année les festivités officielles du 30 juin, jour anniversaire de l'Indépendance, en présence du président Kabila et de nombreux ambassadeurs, en sont la dernière illustration. DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL OLIVIER ROGEAU; O.R.