Ouvrir le festival d'Avignon dans le cadre historique et grandiose de la cour d'honneur du Palais des papes est un rêve pour bien des artistes de théâtre. Une forme de consécration indiscutable. L'été dernier, cette place enviée incombait à Thomas Jolly, 36 ans. Encore un jeune homme, pourrait-on dire - aussi sous l'influence de son allure presque adolescente -, mais qui cumule pourtant un certain nombre d'années de carrière en tant que metteur en scène. " J'ai eu le déclic grâce à un livre que ma mère m'a offert quand j'avais 6 ou 7 ans : Sept farces pour écoliers de Pierre Gripari, un recueil de courtes pièces à monter avec ses amis, se souvient-il. J'ai monté tout le livre et j'ai adoré ça. ". Dans la foulée, Thomas Jolly lorgne un peu du côté de la danse classique, puis de la musique, mais c'est lorsqu'il brûle les planches pour ses cours de théâtre qu'il sait que là sera sa vie. " Vers 12 ou 13 ans, j'ai intégré une compagnie d'enfants qui partait en tournée. Assez rapidement, le théâtre n'a plus été un loisir du mercredi après-midi, mais une espèce de métier. A partir de là, je lui ai tout consacré, toutes mes études, tout mon temps libre et, en 2006, j'ai créé ma compagnie. "
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Ouvrir le festival d'Avignon dans le cadre historique et grandiose de la cour d'honneur du Palais des papes est un rêve pour bien des artistes de théâtre. Une forme de consécration indiscutable. L'été dernier, cette place enviée incombait à Thomas Jolly, 36 ans. Encore un jeune homme, pourrait-on dire - aussi sous l'influence de son allure presque adolescente -, mais qui cumule pourtant un certain nombre d'années de carrière en tant que metteur en scène. " J'ai eu le déclic grâce à un livre que ma mère m'a offert quand j'avais 6 ou 7 ans : Sept farces pour écoliers de Pierre Gripari, un recueil de courtes pièces à monter avec ses amis, se souvient-il. J'ai monté tout le livre et j'ai adoré ça. ". Dans la foulée, Thomas Jolly lorgne un peu du côté de la danse classique, puis de la musique, mais c'est lorsqu'il brûle les planches pour ses cours de théâtre qu'il sait que là sera sa vie. " Vers 12 ou 13 ans, j'ai intégré une compagnie d'enfants qui partait en tournée. Assez rapidement, le théâtre n'a plus été un loisir du mercredi après-midi, mais une espèce de métier. A partir de là, je lui ai tout consacré, toutes mes études, tout mon temps libre et, en 2006, j'ai créé ma compagnie. " Sa compagnie, Piccola Familia, il la fonde à Rouen, sa ville natale, après une formation à Caen puis à l'école supérieure du TNB (Théâtre national de Bretagne) à Rennes. Volontairement, il ne passera pas par la case parisienne, pourtant a priori incontournable. Car - et il le revendique - Thomas Jolly est un enfant artistique de " la décentralisation ", politique d'Etat promue en 1947 et visant la création d'un maillage de lieux culturels enserrant tout le territoire français. Il l'expliquera par exemple dans l'une des 19 capsules ludico-didactiques qu'il a créées et diffusées sur France Télévision en 2018 (toujours visibles sur Internet), et dans lesquelles il démontait une série d'idées reçues sur le théâtre. Exemples au hasard parmi les poncifs retenus : " le théâtre, c'est loin ", " le théâtre, c'est pas pour moi ", " le théâtre, c'est trop cher " ou " le théâtre, c'est à Paris ". Que nenni, clamait Jolly. Comme personne, le Normand sait se faire l'avocat de son art, distillant des plaidoyers enflammés dans les médias. " De même qu'après la Seconde Guerre mondiale, le théâtre fut un ciment sociétal très important, je pense qu'aujourd'hui, à l'heure des réseaux sociaux, quand la libération de la parole permet aussi la diffusion d'idées nauséabondes, le théâtre peut tenir son rôle en tant qu'art du discernement citoyen, en tant qu'outil du langage, de la formulation de la pensée, de l'écoute et de la bienveillance ", martèle-t-il. Celui qui a notamment travaillé sous la direction de Claude Régy n'hésite pas à remonter loin dans le répertoire pour remettre des perles du passé sous la lumière. Ainsi, après avoir monté la trilogie shakespearienne Henry VI, présentée en intégrale - 18 heures - à Avignon, en 2014, il s'est risqué à la plus injouable des pièces du théâtre antique : Thyeste, de Sénèque. L'histoire incroyablement cruelle de la vengeance d'Atrée, fondateur de la lignée maudite des Atrides (Agamemnon et Ménélas, instigateurs de la guerre de Troie, Iphigénie, Oreste, Electre...), contre son frère Thyeste, pour qui il prépara un banquet dont le plat principal était constitué de la chair de ses trois fils. Un choix surprenant. " Thyeste était une pièce autour de laquelle je tournais depuis 2012. Tout ce qu'il y a de posé dans la forme et dans le fond y est de l'ordre de l'irreprésentable. Quand Olivier Py (NDLR : directeur du festival d'Avignon) m'a proposé de la créer dans la cour d'honneur, je me suis dit que, puisque c'était l'endroit de tous les risques, il fallait tous les prendre. " A Avignon, Jolly a audacieusement saisi toute l'amplitude du somptueux écrin qui lui était alloué, avec un décor imposant éparpillant des vestiges (la tête, et une main) d'une statue géante, des personnages surnaturels, des musiciens et un choeur d'enfants. A Avignon comme à Charleroi tout prochainement, c'est le metteur en scène lui-même qui y joue Atrée, costume brodé et couronne fluo, après avoir incarné Richard III, un autre personnage bestial. " Je suis d'abord un acteur et c'est depuis cette place que je mets en scène. J'aime dire que je suis un acteur qui en fait jouer d'autres, lance-t-il, se plaçant sur ce point dans la lignée d'artistes à double casquette comme Patrice Chéreau, Antoine Vitez, Jean Vilar, Jean-François Sivadier ou encore, Stanislas Nordey. Il m'a semblé très étonnant de voir à quel point Shakespeare a puisé chez Sénèque, notamment sur la question de l'émergence du monstre dans l'être humain. Atrée est pour moi comme le monstre alpha du théâtre, un des premiers si pas le premier monstre, si bien disséqué par un auteur dramatique et très éclairant sur notre nature profonde. En ayant travaillé sur tous les personnages d' Henry VI, puis sur Richard III et Le Radeau de la Méduse, sur Eliogabalo et même Fantasio que j'ai tiré vers le côté austère et macabre, puis en finissant avec Thyeste, je pense que je suis revenu à la racine du monstre théâtral. Je pense que cette recherche-là se conclut avec Atrée. " Une boucle se boucle, une autre se poursuit : celle de l'autre carrière qu'il mène à l'opéra, commencée avec Eliogabalo à l'Opéra Garnier en 2016 et qui se poursuivra à La Monnaie à la rentrée 2019 avec la création du nouvel opéra de Pascal Dusapin, autour de Macbeth. Une appréciable nouvelle corde à son arc. " Dans mes recherches, je me suis rendu compte que ce qu'on appelle opéra aujourd'hui avait réémergé en Europe comme une réminiscence fantasmée de ce qu'aurait pu être le théâtre antique, explique-t-il. Avec de très grandes scènes, de grands décors, de grandes distributions, des musiciens en live... Bien sûr, au théâtre, on peut faire des choses formidables avec une chaise et une ampoule - je l'ai fait et je trouve ça merveilleux -, mais je revendique aussi un côté spectaculaire. Pas du tout pour être bling-bling mais parce que le théâtre a ça dans son ADN. A l'opéra, j'ai pu toucher cet aspect du doigt. J'ai rencontré des métiers qui n'existent plus dans les théâtres : perruquier, modiste, maquilleur... Tout ce que la création scénique peut engendrer, l'opéra l'a conservé ; le théâtre pas, pour des soucis logistiques et économiques. L'opéra m'a permis de continuer à revendiquer ce côté spectaculaire dans mes mises en scène. " Résolument bigger than life, populaire mais exigeant, c'est du Jolly et ce n'est que le début.