Ils n'avaient pas du tout prévu de défiler ce jour-là. Mais le matin, à leur arrivée en cours, le lycée Robert-Doisneau de Corbeil-Essonnes était bloqué par quelques élèves, et Vincent et Samy, 16 ans, ont décidé de suivre le mouvement. Pour voir. Ils sont allés avec d'autres manifester devant la préfecture d'Evry, puis ont pris le RER et sont descendus à Paris, où ils ne vont pas si souvent, pour protester contre la réforme des retraites.
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Ils n'avaient pas du tout prévu de défiler ce jour-là. Mais le matin, à leur arrivée en cours, le lycée Robert-Doisneau de Corbeil-Essonnes était bloqué par quelques élèves, et Vincent et Samy, 16 ans, ont décidé de suivre le mouvement. Pour voir. Ils sont allés avec d'autres manifester devant la préfecture d'Evry, puis ont pris le RER et sont descendus à Paris, où ils ne vont pas si souvent, pour protester contre la réforme des retraites. Dans leur discours, on trouve de tout. Un peu de prêt-à-penser syndical présent sur toutes les lèvres depuis que lycéens et étudiants défilent dans les rues : " Le premier CDI, aujourd'hui, on l'obtient à 27 ans en moyenne. Si on continue comme ça, on va devoir travailler jusqu'à 70 ans pour avoir une retraite décente ! " lance Vincent. Un peu de fantasme, alimenté de fausses informations : " La moitié des salariés n'arrivent pas en bonne santé à 60 ans, alors, s'ils bossent encore plus longtemps, ils seront dans quel état ? " interroge Samy. Mais aussi beaucoup de questions simples, légitimes, qui traduisent une profonde angoisse : " Et nous, est-ce qu'on va en trouver, du travail ? Et, si oui, quand est-ce qu'on pourra profiter un peu de la vie ? Pourquoi on demande toujours aux plus pauvres de faire le plus d'efforts, sans vraiment s'attaquer aux riches ? "La retraite ? Sans doute parlent-ils d'un temps qu'ils ne connaîtront que d'ici à cinq décennies. Sans doute aussi expriment-ils surtout un désir de rébellion doublé de la traditionnelle excitation à sécher les cours. Mais pas seulement. Ils étaient 25 000 à Paris le samedi 16 octobre, selon le syndicat étudiant Unef. Ce mouvement est aussi celui d'une population de plus en plus inquiète. L'Observatoire annuel de la pauvreté Ipsos-Secours populaire, divulgué à la fin de septembre, a établi qu'un jeune de 18 à 30 ans sur deux se dit angoissé lorsqu'il pense à sa situation actuelle et à son avenir. Pis, 38 % disent même éprouver de la colère. En tout, ce sont 76 % des personnes interrogées qui ont cité au moins un sentiment négatif (angoisse, colère ou désespoir) parmi les deux qu'ils éprouvent le plus fréquemment quand ils réfléchissent à leur condition. Les jeunes français ont le blues, encore plus que leurs homologues européens : à peine un quart des 16-29 ans jugent l'avenir " prometteur " (ils sont près de 60 % au Danemark, 54 % aux Etats-Unis et 36 % en Allemagne), selon une enquête de la Fondation pour l'innovation politique. La France échoue, plus que les autres, à insuffler de l'espoir aux nouvelles générations, et la crise de son système scolaire n'y est pas étrangère. Quelque 150 000 élèves en sortent chaque année sans diplôme. Pour les autres, le précieux sésame ne protège ni du chômage ni du déclassement. L'ascenseur social fonctionne plutôt moins bien aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Il y a de quoi broyer du noir. Chômeurs, précaires, déconsidérés, les jeunes ont de plus en plus l'impression d'être des " sous-citoyens ", selon une expression de l'Unef. Les dernières " affaires ", notamment Woerth- Bettencourt, ajoutées à l'image bling-bling qui continue de coller à Nicolas Sarkozy, ne concourent pas à les réconcilier avec le pouvoir politique. La gauche n'est pas épargnée : les hésitations de Ségolène Royal et son discours confus sur l'opportunité ou non pour les lycéens de défiler dans les rues en ont réfrigéré plus d'un. " Ça me fait rire d'entendre partout que nous sommes manipulés ! s'emporte Timothée, 16 ans, du lycée Hélène-Boucher, à Paris. Moi, je ne suis pas syndiqué. Si j'agis aujourd'hui, c'est pour moi, pas pour servir les objectifs politiques de certains. Mais si ce mouvement échoue alors qu'il est d'ampleur, Nicolas Sarkozy aura vraiment la preuve qu'il peut faire absolument tout ce qu'il veut. Si c'est ça, la démocratie, élire quelqu'un pour cinq ans et ensuite ne plus jamais pouvoir s'exprimer, ce n'est vraiment pas juste ! " " Pas juste " : l'expression revient souvent chez ces manifestants de moins de 18 ans. Après tout, s'ils donnent de la voix, c'est sans doute qu'ils ont besoin d'être écoutésàLaurence Debril