N'évoquez pas les îles Caïmans ou les Bermudes devant le Premier ministre et ministre des Finances luxembourgeois Jean-Claude Juncker. L'homme flaire très vite la comparaison venimeuse. Non, rétorquera-t-il aussitôt, le secret bancaire luxembourgeois ne renvoie pas, de facto, le Grand-Duché au club des paradis fiscaux pour mafieux en col blanc. " Ça ne tient pas la route ", assène-t-il. Son raisonnement : la crise financière actuelle est venue des Etats-Unis, pays qui ne connaît pas le secret bancaire. Donc mettre en accusation les pays à secret bancaire " relève d'un sens poussé de l'humour éternel ". Parfois, il laisse l'humour au vestiaire. Comme le 21 octobre dernier, sur le plateau de France 2. Un reportage au lance-flammes faisait rimer secret bancaire avec structures opaques et blanchiment d'argent sale. Invité à commenter en direct, Juncker a balancé quelques uppercuts verbaux : " Condescendance bien française ", " Reportage ridicule ", " Journalisme primaire "...
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N'évoquez pas les îles Caïmans ou les Bermudes devant le Premier ministre et ministre des Finances luxembourgeois Jean-Claude Juncker. L'homme flaire très vite la comparaison venimeuse. Non, rétorquera-t-il aussitôt, le secret bancaire luxembourgeois ne renvoie pas, de facto, le Grand-Duché au club des paradis fiscaux pour mafieux en col blanc. " Ça ne tient pas la route ", assène-t-il. Son raisonnement : la crise financière actuelle est venue des Etats-Unis, pays qui ne connaît pas le secret bancaire. Donc mettre en accusation les pays à secret bancaire " relève d'un sens poussé de l'humour éternel ". Parfois, il laisse l'humour au vestiaire. Comme le 21 octobre dernier, sur le plateau de France 2. Un reportage au lance-flammes faisait rimer secret bancaire avec structures opaques et blanchiment d'argent sale. Invité à commenter en direct, Juncker a balancé quelques uppercuts verbaux : " Condescendance bien française ", " Reportage ridicule ", " Journalisme primaire "... Entre lui et Sarkozy, ce n'est pas le grand amour. Lorsque le président français déplore le manque de transparence financière, sans citer le Grand-Duché, Juncker fait mine de ne pas se sentir concerné, avant de répliquer que " la France n'est pas plus exemplaire que le Luxembourg en matière de moralité financière ". Sarkozy a le don de l'énerver, particulièrement par son insistance à vouloir coordonner les politiques européennes. A se demander à quoi sert le Luxembourgeois, qui dirige depuis 2005 l'Eurogroupe, " club " des ministres des Finances des pays qui utilisent l'euro. Justement : Sarkozy estime que ces ministres n'ont pas l'autorité suffisante pour prendre de grandes décisions. Sarcastique, Juncker a rétorqué, face au Parlement européen, qu'il essayait " modestement d'animer les travaux des ministres des Finances, dont M. Sarkozy a relevé qu'ils n'étaient pas à la hauteur ". C'est le genre de réplique qu'il affectionne. Pas étonnant dès lors que ses conférences de presse en marge des Conseils européens soient toujours très courues. La langue de bois, il ne connaît pas. Il ne cache d'ailleurs pas qu'il aurait voulu être journaliste. Ce bourreau de travail (et fumeur invétéré) est doté d'une solide expérience. Entré au gouvernement luxembourgeois comme secrétaire d'Etat à 28 ans, il devient ministre des Finances sept ans plus tard, et donc le dernier homme politique en exercice à avoir négocié le traité de Maastricht, signé en 1992. Un traité aujourd'hui sacrifié par l'Europe au nom de la relance économique : " Nous ne devons pas avoir de tabous pour financer les mesures nationales et européennes ", estime Juncker. Malgré l'insistance de nombreux chefs d'Etat, il a décliné l'offre de devenir président de la Commission en 2004. Les Vingt-Cinq se sont alors contentés d'un second choix, le Portugais José Manuel Durão Barroso. Si la Constitution avait été ratifiée, il aurait pu devenir le premier président du Conseil de l'Union européenne. Il en a vraiment l'étoffe. Excellent mécanicien des relations communautaires, Juncker est un des derniers Européens dans l'âme. Fils d'un ouvrier syndicaliste chrétien, il a grandi dans un bassin sidérurgique où se côtoyaient immigrés italiens et portugais, il fait ses études en Belgique puis des études de droit à Strasbourg. Son credo : " Il n'y a de solution que commune. " Par exemple, il vient de se prononcer en faveur d'une stratégie européenne de sauvetage pour l'industrie automobile, en réaction au plan que préparent les Etats-Unis. " Cela n'a aucun sens si l'Allemagne, l'Italie et la France essaient, chacun de leur côté, de protéger leur industrie automobile ", à-t-il fait valoir. Souvent arbitre entre la France et l'Allemagne, dont il connaît les deux langues et les deux cultures, ce membre du Parti chrétien-social (mais il s'avoue " moins chrétien que social ") a le sens du compromis. Le Luxembourg n'a pas d'intérêts géostratégiques majeurs et ses propositions sont a priori reçues favorablement. Sa largeur d'esprit est inversement proportionnelle à la taille de son pays de 400 000 âmes. Il a parfois souffert que son Grand-Duché soit considéré comme quantité négligeable. " Croyez-vous que Clinton ou Arafat vous parleraient comme ils le font si le Luxembourg n'était pas membre de l'Union ? " lui a un jour lancé un Lionel Jospin pas très aimable. Mais l'homme est habitué aux mesquineries nationales souvent à l'£uvre autour de la table des Vingt-Sept. " Plus l'Europe s'élargit, plus les esprits se rétrécissent ", a-t-il dit un jour. Sa réputation de plombier de l'Europe a quelque peu pâti de son aveu d'échec face à la crise financière : " Nous nous sommes lourdement trompés sur les différentes séquences de cette crise ", a-t-il reconnu. Il s'avoue d'" un naturel inquiet " lorsqu'il s'agit d'Europe. Les réactions nationalistes suite à la débâcle financière, comme si l'Union n'avait jamais existé, ont d'autant plus ébranlé sa foi européenne. " L'économie réelle va connaître des moments dramatiques, tragiques ", prédit-il. Pas question pour autant de remettre en question le secret bancaire. - 9 décembre 1954 naissance à Redange-sur-Attert. - 1974 s'engage dans le Parti chrétien-social. - 1979 maîtrise de droit (université de Strasbourg). - 1982 secrétaire d'Etat au Travail et à la Sécurité sociale. - 1984 ministre du Travail et ministre délégué au Budget du premier gouvernement de Jacques Santer. - 1989 ministre des Finances et ministre du Travail. - 1991 devient un des principaux artisans du traité de Maastricht. - 1995 Premier ministre et ministre des Finances. - 2005 premier président permanent de l'Eurogroupe. Jean-Claude Juncker dit appartenir à une " espèce en voie de disparition, celle des hommes et des femmes qui ont encore un rêve européen. Il ne faut pas rationaliser l'Europe, elle est dans le c£ur, dans le ventre, dans les tripes ". Mais pourquoi l'Europe ? " L'Europe est née d'une guerre entre l'Allemagne et la France, et les morts n'ont pas de nationalité. " Son père a été enrôlé dans la Wehrmacht. " Bref, l'Europe, c'est rendre la guerre impossible. " Mais il met en garde : l'Europe a aussi déjà montré que " le pire est toujours possible ". En déclarant : " J'ai beaucoup de sympathie pour la réaction de la Communauté wallonne et francophone face aux exigences flamandes ", il ne s'est pas fait que des amis dans le nord du pays. Quant à l'idée d'arrimer la Wallonie au Grand-Duché, il répond que son pays " n'a pas vocation à dépanner une Belgique qui se cherche ". Selon lui, la Belgique est le seul pays d'Europe qui ne soit pas fier de lui-même. François Janne d'Othée