Dans des temps très reculés, les polyphonistes franco-flamands quittaient leurs terres grasses pour aller éprouver leur art chez les Italiens, incarnation d'une conception musicale originale et exotique. Au XVIe siècle, grâce aux compositeurs voyageurs, la musique européenne devint un vaste méli-mélo d'influences. Cette logique, René Jacobs la connaît bien, lui qui est allé recevoir l'enseignement du claveciniste Gustav Leonhardt dans les sinistres locaux du conservatoire de La Haye où, dans les années 1970, des impétrants du monde entier faisaient la queue pour recevoir les leçons du maître. Voil...

Dans des temps très reculés, les polyphonistes franco-flamands quittaient leurs terres grasses pour aller éprouver leur art chez les Italiens, incarnation d'une conception musicale originale et exotique. Au XVIe siècle, grâce aux compositeurs voyageurs, la musique européenne devint un vaste méli-mélo d'influences. Cette logique, René Jacobs la connaît bien, lui qui est allé recevoir l'enseignement du claveciniste Gustav Leonhardt dans les sinistres locaux du conservatoire de La Haye où, dans les années 1970, des impétrants du monde entier faisaient la queue pour recevoir les leçons du maître. Voilà pour l'instrumentiste. Le vocaliste, lui, s'en alla demander conseil à Alfred Deller, un contre-ténor britannique ayant posé les fondements modernes de cette manière de chanter en voix de fausset et dont les enregistrements apparaissent aujourd'hui comme de passionnantes incongruités que les puristes écoutent pourtant à genoux. Le cursus de René Jacobs apparaît tel un chemin initiatique vers la sapience. En ce sens, c'est un personnage d'Umberto Eco. Musicologue, philologue classique, rompu au grec ancien et au latin, claviériste, contre-ténor, fondateur d'ensembles, chef d'orchestre adulé, découvreur de talents, directeur de festival, collectionneur de récompenses. La liste est interminable. Le personnage, un peu rugueux, apparaît comme un professeur Nimbus à la voix de fausset. Il ne parle absolument jamais de lui, mais des oeuvres et des compositeurs qu'il semble connaître intimement. Car René Jacobs n'est pas de ces chefs qui laissent faire leur instinct. Quand il dirige, on entend non seulement un musicien entré en résonance avec ses instrumentistes pendant de longues heures de répétitions, mais un chercheur qui aura parcouru des kilomètres pour trouver dans telle bibliothèque napolitaine le traité que personne ne connaît. Un magicien. Voilà ce qu'il est. Quand on l'entend diriger un opéra du XVIIe siècle et que, soudain, sortie des brumes du temps, la folie vénitienne nous apparaît en une sorte de swing diabolique. Le chef d'orchestre n'est pas qu'un monsieur en costume qui agite les bras, c'est un concepteur de son, un recréateur d'univers éteints, c'est un sorcier - chemise noire, cheveux bistre en bataille - dont le visage, éclairé en contre-plongée, évoque Méduse ou un saint Pierre du Greco. Les opéras de Monteverdi, que René Jacobs enregistra pour Harmonia Mundi, apparaissent aujourd'hui comme des références incontestées. Les mélomanes gardent en mémoire sa rencontre avec la chorégraphe Trisha Brown - sur la scène de La Monnaie - autour d'un Orfeo pastel et virevoltant. René Jacobs, mieux que quiconque, a su traduire le mélange des genres incarné par l'opéra vénitien : ici, la vertu dialogue avec des satyres, là, des matrones callipyges fuient les caresses de nourrices libidineuses. Les Vénitiens venaient d'échapper à la peste, ils voulaient vivre, boire, oublier l'horreur d'un monde anxiogène. Quoi de plus contemporain, quoi de plus actuel ? PAR CAMILLE DE RIJCK