Quand, le 4 août 1915, Gustave Groleau jouit d'une permission à Paris, quelque chose d'essentiel va se produire dans la vie de ce grenadier belge de 21 ans : il achète un Vest Pocket Kodak. Cet appareil photo, pas plus grand qu'un étui à cigarettes, ne quittera plus jamais sa vareuse. Comme beaucoup de soldats, il va " mitrailler ", et sans relâche : les tranchées, l'arrière, ses compagnons d'infortune, grands gaillards éclopés qui rient, sur les clichés, malgré la monotonie des jours gris. Mais Groleau a un a...

Quand, le 4 août 1915, Gustave Groleau jouit d'une permission à Paris, quelque chose d'essentiel va se produire dans la vie de ce grenadier belge de 21 ans : il achète un Vest Pocket Kodak. Cet appareil photo, pas plus grand qu'un étui à cigarettes, ne quittera plus jamais sa vareuse. Comme beaucoup de soldats, il va " mitrailler ", et sans relâche : les tranchées, l'arrière, ses compagnons d'infortune, grands gaillards éclopés qui rient, sur les clichés, malgré la monotonie des jours gris. Mais Groleau a un autre don : il écrit. C'est son journal de guerre (5 carnets de 700 pages !) qui sert de fil rouge à l'exposition que monte le Musée royal de Mariemont (1), en réponse à l'intérêt qu'a ravivé dans le public la disparition inéluctable, ces dernières années, des ultimes combattants de 14-18. Difficile de savoir si toutes les photos de la collection Groleau sont des £uvres personnelles : pour tromper l'ennui, mais aussi pour laisser des souvenirs à des parents, des fiancées ou des enfants (Dieu sait ce qui attend ces hommes), tous ces moustachus posent les uns pour les autres, et s'échangent ces images qu'ils développent sur place à la hâte. C'est leur quotidien qui défile en sépia : les séances d'épouillage, la traque aux rats, les rations de misère - deux biscuits secs et un peu de " singe " (du b£uf en gelée) -, les chevaux morts qu'on équarrit pour améliorer l'ordinaire... Les reporters les plus hardis, et Groleau fait partie de ces esprits curieux, immortalisent l'horreur des premières lignes : les photos du jeune sergent montrent des bras de zouaves bulbeux, brûlés par des attaques au gaz ; ses textes détaillent les corps-à-corps, comme ses fréquents séjours à l'hôpital - " On m'étend sur le billard... on va me débiter en gros, le cinéma va commencer... " : il perdra l'usage d'un £il et de deux doigts. Le franc-parler de Groleau lui vaudra d'ailleurs de solides inimitiés et la confiscation (temporaire) de ses carnets par l'autorité militaire... Tous ces documents, Mariemont les dispose parmi une sélection d'objets d'époque, prêtés par des collectionneurs privés et publics, dont le Musée royal de l'armée. Une casquette cendrier forgée dans le culot d'une douille allemande jouxte un coffret à amputation et un jeu d'aimants utilisés pour l'extraction de métaux fichés dans l'appareil oculaire. Brrrr. Des films inédits passent en boucle sur écran : blanches comme des anges, des infirmières virevoltent autour d'un blessé sorti d'un camion, emmailloté comme une momie. Mais que reste-t-il d'humain sous les bandelettes ?... (1) Une vie de soldat. La Grande Guerre au jour le jour, jusqu'au 30 août. Rens. : 064 21 21 93 ou www.musee-mariemont.be Valérie Colin