En principe, nous ne dormons pas par amour des matelas. Le fait que, chez la plupart des humains, se fait entendre cet appel si pressant à gagner régulièrement un lit prouve que le sommeil remplit une fonction extrêmement importante. Essentielle même, puisqu'il nous permet de rester en vie. A l'inverse, que se passe-t-il si l'on prive de sommeil, de façon prolongée, les mammifères et les oiseaux? (Dotés de systèmes nerveux plus primitifs, les autres animaux - reptiles, amphibiens, poissons, invertébrés... - ne "dorment" pas à proprement parler.) La mort, sans appel. Et, bien avant cette extrémité, toutes sortes de dysfonctionnements physiques et psychiques. Parmi eux, les troubles de l'humeur sont les premiers perceptibles, comme l'irritabilité, le manque d'intérêt pour le monde extérieur, le refus d'admettre ses erreurs, l'alternance rapide de phases d'euphorie et de dépression. L'instabilité motrice apparaît ensuite: le sujet ne tient pas en place, est plus sensible à la douleur, éprouve des picotements dans les mains et les pieds. De même que des troubles visuels: sensations de brûlure oculaire, diplopie (on voit "double"). Ainsi que des difficultés à trouver le mot juste, à finir une phrase ou à répondre à une question. Le discours devient faible, avec peu d'intonation. La prise de décision se perturbe. La clairvoyance, l'originalité de la réflexion aussi... Tiens, tiens: ne voilà pas réunis, justement, tous les symptômes ressentis après une nuit blanche? C'est ça, l'insomnie: une dette de sommeil pareille à un découvert banquaire. Tôt ou tard, notre corps devra "payer": sous peine de sanction, il réclame que cette dette soit vite...

En principe, nous ne dormons pas par amour des matelas. Le fait que, chez la plupart des humains, se fait entendre cet appel si pressant à gagner régulièrement un lit prouve que le sommeil remplit une fonction extrêmement importante. Essentielle même, puisqu'il nous permet de rester en vie. A l'inverse, que se passe-t-il si l'on prive de sommeil, de façon prolongée, les mammifères et les oiseaux? (Dotés de systèmes nerveux plus primitifs, les autres animaux - reptiles, amphibiens, poissons, invertébrés... - ne "dorment" pas à proprement parler.) La mort, sans appel. Et, bien avant cette extrémité, toutes sortes de dysfonctionnements physiques et psychiques. Parmi eux, les troubles de l'humeur sont les premiers perceptibles, comme l'irritabilité, le manque d'intérêt pour le monde extérieur, le refus d'admettre ses erreurs, l'alternance rapide de phases d'euphorie et de dépression. L'instabilité motrice apparaît ensuite: le sujet ne tient pas en place, est plus sensible à la douleur, éprouve des picotements dans les mains et les pieds. De même que des troubles visuels: sensations de brûlure oculaire, diplopie (on voit "double"). Ainsi que des difficultés à trouver le mot juste, à finir une phrase ou à répondre à une question. Le discours devient faible, avec peu d'intonation. La prise de décision se perturbe. La clairvoyance, l'originalité de la réflexion aussi... Tiens, tiens: ne voilà pas réunis, justement, tous les symptômes ressentis après une nuit blanche? C'est ça, l'insomnie: une dette de sommeil pareille à un découvert banquaire. Tôt ou tard, notre corps devra "payer": sous peine de sanction, il réclame que cette dette soit vite apurée...Bien sûr, l'insomnie est un trouble du sommeil éminemment subjectif. Ceux qui l'étudient en laboratoire n'observent d'ailleurs pas toujours de franche corrélation entre l'évaluation personnelle du roupillon (par le dormeur) et les caractéristiques objectives recueillies par divers instruments de mesure. Beaucoup de ceux qui se croient insomniaques sous-estimeraient, en fait, la durée totale de leur sommeil réparateur. Ils seraient tout bonnement de "petits dormeurs". En effet, si la très grande majorité des adultes dorment de sept à huit heures par jour, 5% exigent plus de neuf heures et 5% se satisfont de moins de six heures. Parfois de beaucoup moins - quarante-cinq minutes, pour certains! Se contenter d'un si bref repos quotidien n'a évidemment pas que des avantages - c'est qu'il faut les occuper, ces nuits interminables! "Actuellement, expliquent les spécialistes, nous répondons ceci aux patients qui nous consultent: "Même si vous avez l'impression de mal dormir, votre sommeil n'est pathologique que s'il affecte la qualité de vos journées..."" Pour ces mauvais (?) dormeurs-là, l'affaire semble entendue. Mais, pour tous les autres, ces millions d'hommes, de femmes, d'adolescents et même d'enfants dont les performances sont réduites par des fatigues matinales tenaces, une humeur changeante, des chutes de concentration et des pertes de mémoire? La difficulté vient du fait qu'il n'existe, à ce jour, aucun consensus sur la définition exacte du mal. L'insomnie, c'est une plainte diffuse exprimée à la suite d'un sommeil globalement non régénérateur, lié à des peines à s'endormir, à des levers nocturnes fréquents (avec des rendormissements malaisés) ou à des réveils trop matinaux. Qu'elle soit passagère, à court terme (les désordres persistent de une à trois semaines) ou chronique, l'insomnie augmente probablement avec l'âge et semble toucher plus de femmes que d'hommes - la distinction par sexe est cependant inexistante jusqu'à 40 ans. C'est en tout cas un phénomène universel et fréquent. Plus de 30% de la population mondiale en souffrirait. En 1991, aux Etats-Unis, le rapport de la Commission nationale sur la recherche des troubles du sommeil concluait que ces derniers constituaient le problème de santé publique non recensé le plus important du pays. Désormais, les spécialistes soulignent les désastres que l'insomnie engendre, tant sur le plan de la santé (le rôle de la somnolence est notamment minimisé dans les accidents de la route) que dans la vie sociale ou économique (conflits familiaux, absentéisme, baisse de la productivité, échecs professionnels, perte d'emploi). Aujourd'hui, concluent-ils, l'effet d'une pauvre qualité de sommeil apparaît "incalculable en termes de souffrance humaine". C'est pourquoi les responsables du Worldwide Project on Sleep and Health (WWPSH), un programme développé par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), ont décidé de mettre sur pied une Journée internationale du sommeil (le 21 mars). Leur but n'est pas que le public la passe au lit, mais qu'il prenne conscience des conséquences de l'insomnie. Ainsi, pourquoi est-elle si mal diagnostiquée? D'abord, parce que les mauvais dormeurs se résignent souvent à cette calamité. Ils estiment ne pas subir de véritable préjudice, ou considèrent qu'il est trop insignifiant pour alerter les médecins. A leur tour, ceux-ci sont rarement préparés aux aspects de la gestion clinique des troubles du sommeil. L'insomnie est pourtant un problème médical réel aux solutions multiples, dont il convient de rechercher les causes. Stress aigu (mariage, divorce, déménagement, changement de travail), modification de l'environnement (vacances ou voyage), choc émotionnel, hospitalisation, douleur, consommation de caféine, d'alcool et de nicotine en sont les facteurs principaux, au même titre que l'angoisse et la dépression. A noter: l'anxiété qui accompagne le fait de ne pas savoir dormir est un facteur d'entretien de l'insomnie. Enfin, certaines maladies, comme l'insuffisance cardiaque, l'hyperthyroïdie, l'asthme ou la maladie de Parkinson, la favorisent également. Aujourd'hui, plusieurs techniques permettent d'explorer le sommeil humain. L'actimètre ressemble à une montre coûteuse (environ 250 000 francs) que l'insomniaque porte au poignet non dominant pendant quelques semaines. Cet ordinateur miniature enregistre en permanence tous ses mouvements dans l'espace, ses assoupissements diurnes, ses réveils nocturnes, la durée de ses siestes, les variations liées aux week-ends, etc. Il détecte ainsi d'éventuelles anomalies. En revanche, l'appareil ne calcule pas la longueur des différentes phases du sommeil ( lire l'encadré p. ). Ces informations-là, recueillies à l'aide d'un polysomnographe (des électrodes posées autour des yeux, sur le crâne, le pénis, les muscles du menton, du cou et des jambes), sont utiles pour mettre en évidence des pathologies fines du sommeil. Comme le bruxisme (grincement des dents), le syndrome des "jambes impatientes" (elles bougent en tous sens), la narcolepsie (attaque brutale de sommeil) ou l'apnée (cessation de l'activité respiratoire durant le sommeil). Quant à l'enregistrement des érections nocturnes, il permet de démontrer que l'impuissance dont se plaint un patient a une cause psychologique, et non pas mécanique... Lorsque l'insomnie persiste malgré une bonne hygiène de sommeil, un traitement aux somnifères à court terme donne des résultats rapides. Quelques antidépresseurs, qui sont sédatifs, sont également employés par des cliniciens: leur efficacité dans l'insomnie chronique n'a cependant pas été prouvée. Restent les approches non pharmacologiques, qui nécessitent un temps d'apprentissage. Les sportifs de l'extrême (navigateurs en solitaire, pilotes de formule 1), qui souhaitent récupérer rapidement durant les compétitions, ont appris à dompter leur sommeil - notamment en dormant profondément par tranches de vingt minutes. Les exigences du grand public sont différentes. Vous piquez du nez pendant la journée? Plutôt que de boire une tasse de café, les spécialistes du sommeil recommandent vivement la séance de relaxation (cinq à dix minutes), qui permet de tenir le coup. Il n'est pas indispensable de ronfler, mais bien d'apprendre à "relâcher la pression". Une simple détente musculaire suffirait d'ailleurs à recharger les batteries de tout un chacun. "Souvent, les gens pensent que, s'ils n'ont pas réussi à dormir, ils iront encore plus mal après", explique une psychiatre. Il faut les convaincre du contraire, pour les rendre autonomes en situation de stress et d'insomnie. Les persuader qu'ils seront pleinement requinqués, même s'ils n'ont fait que se reposer un peu. "Cela paraît idiot. Mais, avec le sommeil, tout est dans la tête..."Valérie Colin.